dimanche 21 juin 2009

Travail, famille, burqua.


Dans un monde soumis à la dictature quotidienne de la fesse rentable, publicitaire ou, pire, de la fesse adolescente (c'est-à-dire interdite), la burqua pourrait apparaître comme une solution raisonnable pour mettre les humains de sexe masculin (j’en suis) à l’abri des maux de tête. Pour avoir passé quelques mois de ma vie dans des pays arabes, je témoigne qu’on peut s’y promener des jours entiers sans jamais ressentir cet énervement sexuel dans le vide qui fait l’ordinaire d’une vie d’homme ici, et sa tragédie. Pas de gonzesse en vue, pas de nombril, pas de mollet galbé, pas de seins bondissants, pas de cuisse dénudée, le calme règne… Evidemment, à moins d’aimer les moustaches, les barbes et les sourcils broussailleux, on s’y fait énormément chier. C’est d’ailleurs un peu pour ça que les gonzes rêvent de venir en Europe : ici, même si tu n’as pas de boulot, tu peux quand même avoir une nana. Passons.
En réalité, la burqua est d’une épouvantable laideur. C’est sa fonction : transformer l’irrésistible beau en laid repoussant. On peut dire qu’en matière d’efficacité, les Afghans, chapeau ! On devrait les consulter pour fabriquer des Airbus. Il arrive parfois qu’un tchador enjolive une femme (les yeux des Arabes, c’est quand même quequ’chose), on peut aussi adorer le fichu qui couvre les cheveux et souligne l’ovale des visages, mais la burqua, non vraiment, c’est sans appel. Dans l’ordre de l’affreux, c’est l’équivalent féminin du pantacourt pour hommes ! Deux trucs à interdire, assurément. (on dit que Stanley Kubrick avait songé à introduire une burqua dans son Shining pour le rendre encore plus effrayant, mais qu’il n’a pas réussi à l’intégrer au scénario. Tant mieux).
Les grandes gueules défendant la liberté (comme moi) sont bien dans la merde : la liberté intègre-t-elle la burqua ? Faut-il interdire le port du sac à patate ? Au nom de quoi ? Autant le dire tout de suite, j’ai la solution à ce problème, mais je ne la donne pas tout de suite : ne jubilez pas, obscurantistes ! D’abord, il est évident que la liberté ne peut pas être évoquée hors de tout contexte. Comme toutes les choses délicates mais surpuissantes, la liberté réclame un apprentissage, un sens de la nuance, un certain doigté, une maîtrise qui ne va pas de soi. On ne peut pas tout faire au prétexte qu’on a simplement envie de le faire. C’est même, pour moi, l’exact inverse de la liberté, qui est avant tout maîtrise de soi, de ses passions, de ses peurs, de ce qui joue en nous à notre insu. La liberté n’est pas de faire ce qu’on veut, mais de vouloir ce qu’on fait © (c’est beau, c’est vrai, c’est de moi). Qui prétendrait qu’au nom de la liberté, on doive autoriser les gens à se promener nus sur les grands boulevards ? L’état d’esprit général est tel, les traditions et les mœurs sont telles que la nudité, fort normale en Papouasie, est rejetée en France dans l’espace public. Un Papou débaroulant sur les Champs aurait-il une quelconque légitimité à s’y montrer nu ? Non, car l’exercice de sa liberté (et de ses traditions) serait trop offensante pour la liberté et les traditions de nous autres, et que ça créerait des problèmes immédiatement. Or, la finalité de la liberté, c’est l’harmonie entre les gens, non la guerre de tous contre tous. En passant, c’est exactement le même principe qui me fait dire qu’une touriste en short moulant et débardeur ultracourt n’a rien à foutre en Egypte, et que son expulsion du pays devrait être automatisée. On ne peut donc pas se contenter d’invoquer la liberté individuelle quand on traite la façon de se comporter en public : c’est nécessaire, mais non suffisant.
Les contempteurs de burqua évoquent le droit des femmes, ou leur image, ou leur dignité, enfin ils se servent d’un truc astucieux pour que toute critique qui leur serait adressée soit a priori illégitime : qui, en effet, pourrait se dire contre le droit des femmes, qui aurait cette audace au pays de Martine Aubry, de MAM et de la mère Denis ? Evidemment, on leur objectera que les femmes, en matière de droit, pourraient aussi avoir celui de s’habiller en burqua, mais aussitôt, la massue de la dignité féminine s’abat sur le contradicteur, bien fait. Et que l’on soit ami de ces féministes ou qu’on soit leur adversaire, on doit bien reconnaître que la burqua est, même en Afghanistan, un élément d’oppression. Liberté ou pas, dignité ou pas, la burqua ne répond à aucun des critères qui, chez nous, définissent la tradition, le droit, la liberté, les mœurs. Chez nous, on ne se promène pas sous une capuche géante, pas plus qu’avec une plume dans le cul (le souvenir de la dernière gay pride me fait regretter d’avoir écrit cette dernière phrase, et en invalide une partie ; les militants gays donnent donc un argument de poids aux amateurs de burqua, bravo les filles). Bien qu’ils soient souvent chiants comme les mouches, les manieurs de dignité féminine ont quand même touché juste en disant que la burqua s’oppose à l’émancipation des femmes telle que nous l’entendons, ici, au pays de la minijupe et du french cancan. Là où je ne les suivrai pas, c’est quand ils prétendent que la burqua devrait être éradiquée d’Afghanistan : que peut nous foutre, ici, que les afghanes se voilent intégral ou que les chinoises aient les yeux bridés ? Comprends pas…
Si Philippe Muray était encore vivant, il trouverait sûrement à la burqua la vertu d’incarner la lutte contre la sacro-sainte Transparence, cette religion moderne qui stipule que tout doit être su, connu, pesé et contrôlé et qu’un père qui donne une fessée à son garnement de fils doit être dénoncé à la police autant qu’à la vindicte populaire. Je vois d’ici les amoureux de paradoxe se jeter sur l’occasion en utilisant la burqua comme un drapeau, l’étendard de la lutte anti moderne, le signe de ralliement des ennemis de la société de surveillance qui progresse partout. Pour certains, en effet, la haine des défauts de l’occident se traduit par la promotion de ses ennemis, ou la constatation que notre liberté n’est ni parfaite ni totale les fait souhaiter que triomphent des régimes radicalement oppresseurs, pour nous apprendre ! C’est la classique haine de la « décadence » qui pousse l’imbécile à rêver des barbares, pour qu’on en finisse une bonne fois. On peut d’ailleurs prévoir que, par haine du féminisme militant ou par anti-néocolonialisme primaire, un type comme Nabe va s’arranger pour qu’on sache tout le bien qu’il pense de la burqua, et il ne sera pas le seul. Au temps de la polémique sur le voile à l’école, on a déjà tenté de mettre en parallèle le string et le voile (Soral, par exemple), arguant que celui-ci ne rendait pas la fillette plus indigne que celui-là. Même en considérant que le voile renouvelle la tradition française de la dignité, il n’en reste pas moins un élément exogène qui, en cas de succès, tendrait à supprimer du paysage tout ce qui ne lui ressemble pas, un peu comme ces écureuils d’Amérique introduits en Angleterre artificiellement, et qui font disparaître les traditionnels écureuils roux définitivement, parce que c’est comme ça. Si nous n’avions que l’alternative entre le string-ras-du-fion et l’isoloir portatif, ça se saurait : l’éclaboussante majorité des femmes, en France, ne portent ni l’un, ni l’autre.
Comme on l’a vu au temps de la polémique sur le voile scolaire (je l’appelle comme ça), certains prétendent qu’on peut être à la fois hyper républicain, patriote de chez Patriote & Fils (maison fondée en 496) ET porter un voile maousse, voire une burqua en zinc. Mon corps est caché, mais mon esprit appartient à Marianne ! Evidemment, même parmi les nombreux faux jetons que la France abrite, personne n’y croit. Une nana pour qui se promener dans la rue comme tout le monde, sans masque, est inconcevable, ne viendra pas prétendre qu’elle adhère aux lois et à l’esprit d’une république à la française. Si nous vivions encore dans une époque saine, on se foutrait tout bonnement de sa gueule, on en ferait une bonne galéjade à raconter entre potes, on ne ferait pas semblant de croire que ça peut être éventuellement vrai si ça se trouve peut-être faut voir on sait pas. Imaginons un instant que la burqua se banalise un peu plus, et imaginons que ses adeptes soient vraiment de bonnes citoyennes républicaines attachées aux valeurs blablabla : certaines iraient jusqu’à se présenter aux élections et, pourquoi pas, seraient élues. On arriverait donc à voter pour une dame dont on ne connaît ni le visage, ni les regards, ni les formes, ni les gestes !... Hé ! Ho ! On est en France ! On se réveille ! On arrête de déconner !


Pour conclure, et pour tenir ma promesse, je propose donc qu’on se réconcilie tous autour de la solution, une bonne vieille loi républicaine, celle qui précise qu’en dehors des fêtes costumées comme Mardi Gras, il n’est pas permis de dissimuler son visage sous un masque. C’est bête comme chou ! En France, en temps ordinaire, on n’a pas le droit de se masquer, point final. La loi est ainsi, elle existe, on n’a qu’à l’appliquer. Le hasard fait qu’en ce moment retentissent les échos moisis d’un projet estrosien d’interdiction du port de la cagoule pendant les manifs, mais ce n’est pas le sujet. Sans parler des manifs ni des bagarres contre les bourriques, il n’est de toutes façons pas permis de se balader avec un masque. J’aimerais bien qu’on m’explique pourquoi les femmes décidées à se voiler entièrement la truffe seraient les seules à ne pas tenir compte de cette loi, et surtout au nom de quoi. J’entends immédiatement les grenouilles de minaret alléguer un droit spécial pour cause de religion : ben merde ! Tout le monde sait bien que la burqua n’a qu’un rapport indirect à la religion, et qu’il s’agit d’une tradition locale du Burquanistan dont on a parfaitement le droit de se foutre en France. Et quand bien même il s’agirait d’une stricte recommandation religieuse, la France laïque n’a pas à déroger à ses règles pour qu’une bande de masos puissent l’appliquer. Sans compter qu’il s’agit d’un engrenage sans fin. Le Québec a cru bon d’autoriser le kirpan (un putain de poignard !) dans les écoles, pour cause de respect d’une prescription religieuse, je ne vois pas ce qui pourrait faire obstacle là-bas à toutes les fantaisies possibles (car, ne l’oublions pas, les religions ne sont, ontologiquement, que ça). La Terre est vaste, messieurs dames, allez burquer ailleurs si vous ne pouvez pas vous en passer, il ne manque pas de pays assez cons pour être dans le renoncement, l’égarement, le suicide culturel, la complicité d’abrutissement, et pour appeler ça tolérance.

Post scriptum : je précise que j’ai écrit burqua avec la forme Q-U-A (et non burqa) parce que le Q-U est une forme habituelle de la langue française. Comme burqua est appelé à devenir notre quotidien (non majoritaire, n’exagérons pas le pessimisme), je le considère donc dès à présent comme un mot français, au même titre que nikomouque. Je t’invite, lecteur grammairien, à en faire de même.

vendredi 19 juin 2009

Pour les cons, liberté!


On prétend souvent que la liberté d’expression est menacée, qu’elle recule dans notre pays et qu’on ne peut plus s’y exprimer aussi librement qu’il y a quarante ans, pour ne pas parler d’avant-guerre.
Pourtant, un type qui serait tombé dans le coma en 1980 (par exemple), qui se réveillerait aujourd’hui et qui jetterait un œil sur Internet aurait sûrement une jolie surprise. Guidé par un ami, ce rescapé regarderait quelques vidéos sur Dailymotion, zapperait de l’une à l’autre en lisant ce qui serait une nouveauté absolue pour lui : les commentaires des internautes. Dans les temps anciens, la liberté d’expression publique était réservée aux gens invités, choisis, autorisés. Les connards la fermaient, du moins les connards anonymes. Ces temps obscurs ne sont plus, et c’est un connard anonyme qui vous le dit !
A part les discours de Ségolène Royal, les parkings d’hypermarchés et les radios FM, peu de choses sont aussi désespérantes que les commentaires sous les vidéos de Dailymotion (je mets à part les commentaires d’articles de journaux dominants –Libé, Figaro, etc- qui concernent des êtres définitivement sortis de la famille humaine). De façon certaine, une vie passée sans rencontrer aucun de ces fléaux modernes pourrait être considérée comme réussie. A l’inverse, il y a peu de chance de trouver un homme heureux parmi ceux qui ne s’abreuvent qu’à ça. Quoi qu’il en soit, ces horreurs existent, elles nous sont contemporaines et nous ne pouvons tout à fait les ignorer. Quand on parle de liberté d’expression, dans la France de 2009, c’est forcément un peu aux commentaires de vidéos de Dailymotion qu’on fait référence. Nous en sommes là.
Sur ce site (entre autres, sur ce point comparables), il semble qu’une place éminente soit faite aux extrémistes de tous poils et aux imbéciles, qui ne sont pas toujours les mêmes. Cette impression est trompeuse : il n’y a pas plus d’extrémistes qu’ailleurs, mais là, ils s’expriment. Quand un extrémiste quelconque regarde Navarro à la télévision, il ne peut pas extrémiser grand-chose, à part son opinion sur la vigueur du scénario ou la qualité de la photographie. Quand un extrémiste conduit un autobus, son extrémisme est soumis à certaines contraintes, principalement connues sous formes d’agents de police et de véhicules divers. Mais quand cet extrémiste est devant son ordinateur, il débride son extrémisme et nous lâche une salve hargneuse de commentaires de derrière les fagots. On a donc l’impression qu’il n’y a d’extrémiste qu’ici, alors qu’ils sont bel et bien parmi nous ! Sans le savoir, lecteur inconscient, tu achètes peut-être ton pain chaque jour chez un putain d’extrémiste !
De plus en plus souvent, nous voyons apparaître la question de savoir si l’on doit laisser faire les commentaires sur Internet. Des systèmes d’auto flicage existent ici ou là, des systèmes incitant à la dénonciation de propos ou contenus scandaleux sont proposés au glandu moyen, qui n’en demande pas toujours tant. Mais il semble bien que ces bricolages soient insuffisants aux yeux des plus ardents défenseurs de la Liberté (qui se trouvent toujours être ceux qui réclament qu’elle s’exerce sous la contrainte la plus sourcilleuse). Nous avons appris par ailleurs que, d’une manière générale, il est bon « que les choses soient dites ». La parole doit s’exprimer, entend-on répéter à l’envi dans tous les cabinets de psy. Que fait-on, d’ailleurs, dès qu’une classe d’élèves de terminale (1m90 de moyenne, 100 kg de muscle jeune) a la douleur d’apprendre qu’un des leurs s’est cassé la figure en trottinette et qu’on a dû lui faire quatre points de suture (oh my god) ? On dépêche une cellule de soutien psychologique, qui mettra en œuvre un certain nombre de techniques pour que les élèves puisse « extérioriser leur angoisse en l’exprimant ». L’époque nous fournit donc ici encore une occasion de nous étonner : pourquoi les extrémistes, qui sont sûrement des gens qui souffrent et que l’expression de leurs phobies devrait soulager, voire guérir, pourquoi ces extrémistes seraient-ils les seuls qu’on empêcherait de parler ? Livrer publiquement l’état lamentable dans lequel son âme se trouve doit-il être réservé aux candidats de jeux télévisés et à leurs présentateurs ? Et surtout, pourquoi l’expression des délires d’un extrémiste serait-elle dangereuse pour les gens qui ne le sont pas (a priori, une personne sensée reconnaît au bout de trois mots qu’elle est tombée sur un dingue, et passe son chemin) ? Y aurait-il, tapie sous chaque extrémiste, une once de vérité qu’il serait dangereux d’exposer sous les pifs pondérés des populations bourgeoises ? Ciel !
J’ai évoqué les extrémistes, mais j’aurais aussi bien pu m’appuyer sur les cons ordinaires, les fans de pubs, les acheteurs de jantes alliage, les applicateurs de gomina, les fréquenteurs d’hypermarchés, les répandeurs de maisons Bouygues avec barbecue et portail automatique, les sauveurs de planète de comptoir, les amis de Mispasse et Fesse-Bouc, les faiseurs de crédit sur dix ans pour une voiture surdimensionnée, les changeurs de téléphone portable tous les trimestres, les multiplieurs de télés géantes, les porteurs de survêtements blancs et d’une manière générale tous ceux dont le mauvais goût constitue une sorte d’extrémisme quotidien proliférant. En fait, quand on évoque la liberté d’expression, on ne peut s’empêcher de penser à la liberté de dire n’importe quoi, ce qui est réducteur. Evidemment, dans l’exemple que je prenais, je reconnais que les commentaires sur Dailymotion sont assez souvent du « n’importe quoi », mais ils ne constituent pas l’exclusivité de la parole publique en France, merde ! Comme les cons sont nombreux, et qu’ils se distinguent par une tendance à dire n’importe quoi sur à peu près tout, on va fatalement arriver à penser que la liberté d’expression n’est faite que pour eux, et qu’il vaut mieux la flinguer tout de suite. Erreur ! La liberté d’expression sert aussi à dire des choses sensées, belles, utiles, futées, révolutionnaires, indispensables, etc ! Mais, à l'âge des masses, on ne peut pas s’exprimer si les abrutis de tous ordres ne s’expriment pas, eux aussi. Toi, lecteur d’élite dont je pressens que tu n’appartiens pas à ces catégories grotesques, tu dois, avec moi, te faire dès à présent le défenseur des crétins. Tu n’as pas le choix : si tu veux continuer à t’exprimer sur les excellents sites que tu fréquentes, si tu veux qu’ils puissent continuer d’exister, tu dois accepter que s’expriment les sionistes et les antisionistes, les racistes et les antiracistes, les salafistes et les antisalafistes, les ultralibéraux et les trotskards, les gayslesbiensbitrans et les pères de famille villieristes, les bayrouistes et les adventistes du septième jour, les viandards et les végétaliens, les amoureux de James Brown et les enculés ! On est toujours un peu ravi quand un Orelsan tombe sur un os, et on se dit que son texte débilo dégueulasse sur une « sale pute » ne mérite pas qu’on le défende face aux censeurs. On se trompe : la liberté de s’exprimer, c’est aussi la liberté de chanter de la merde. Alors, comment continuer de distinguer le bon grain de l’ivraie dans ce bousier ? Par la liberté, pardi ! Si l’on consent à ce que toutes les opinions s’expriment, il faut admettre en retour que toutes les critiques sont légitimes. Laisser les plus débiles rappeurs reproduire leurs insanités ad libitum, mais ne pas se retenir dans la critique. Laisser Faurisson exposer ses théories, mais l’assaisonner avec méthode sur le terrain historique. Laisser Semi Keba affirmer que le premier homme sur la Lune fut un Noir (tout comme Galilée, Lao Tseu, Jésus Christ et Mahomet), mais le confronter à la réalité sans faiblir. En un mot, cesser d’agir par le tribunal et laisser les gens se mettre à penser, même les gens "ordinaires"(!).
Dans les quelques signes qu’on retient ordinairement pour montrer que la démocratie recule en Europe, on oublie trop souvent de noter cette défiance générale contre la parole. Si la démocratie est censée assurer les conditions de la parole et du débat, on ne peut regarder cette inflation de procès et de procédures vigilantes que comme un recul de l’idée de démocratie, comme un corsetage pénal qui vise à instaurer l’autocensure par la peur, à appauvrir le débat intellectuel (genre inutile qui ne rapporte pas d’argent) et à transformer le citoyen de demain en connard repu qui n’a même plus l’idée d’ouvrir sa gueule.

mercredi 3 juin 2009

Pour ton bien.


De la même façon que ne pas être raciste ne vous range pas automatiquement dans le camp des antiracistes, ne pas être fumeur ne vous oblige pas non plus à militer contre les fumeurs, ni vouloir leur vie (ben oui, quand on a un ennemi, on peut souhaiter sa mort, mais le fumeur cherchant inconsciemment à se tuer à petit feu, un anti-fumeur sera porté à lui souhaiter longue vie, pour le faire chier un max !). C’est mon cas. Je n’ai aucun goût pour la cigarette, mais j’ai d’autres chats à fouetter que les fumeurs. Bien sûr, je sais que la tabac n’est pas très sain pour la santé, mais enfin, la télévision non plus, le loto sportif non plus, la flexibilité du travail non plus, le tourisme massif non plus, le crédit à la consommation non plus, la musique antillaise non plus ! S’il fallait militer contre toutes les merdes dangereuses que la vie nous propose, autant se flinguer tout de suite.
Ceci dit, je n’ai rien contre une nouvelle campagne anti-tabac : en ces tristes temps, on ne crache pas sur une bonne occasion de rigoler. La dernière vaste campagne nous avait familiarisés avec ces messages dissuasifs, les « Fumer tue », les « Fumer provoque des maladies graves », les « Fumer nuit à votre entourage et à la couche d’ozone », les « Fumer vous fait la bite molle », etc. Ces messages, pondus par des experts de la com (rires), furent détournés dans l’instant même où le public les découvrit, tournés en ridicules et vidés de leur non-sens. En trois jours, la France entière se refila des histoires drôles à base de « Tuer tue », de « Puer pue » et autres « Glander glue », prouvant ainsi qu’à lancer des alarmes sur des dangers parfaitement connus depuis des lustres, on ne récolte que des nasardes. En outre, cet exemple donna un avertissement aux amoureux des mots, de la chose écrite (comme on dit sur France Inter), enfin à tous ceux qui croient au pouvoir du langage : la plupart des fumeurs continuent de fumer bien qu’ils aient en permanence sous les yeux un message clair les avertissant qu’ils vont claquer dans d’atroces souffrances ! Après 5000 ans de civilisation, après Descartes et le professeur Jacquard, on constate donc que le langage est impuissant à faire comprendre un truc simple à une bande de cons.

On nous annonce donc une nouvelle campagne anti-tabac, à grand renfort de vous allez voir ce que vous allez voir ! Des images choc ! des photos insoutenables ! des tableaux atroces ! Et on nous propose, en guise d’apéritif, la photo d’une dentition particulièrement écoeurante qui sera visible sur tous les paquets de clopes bientôt. Encore une fois, on cherche à faire fonctionner l’émotion au détriment de la raison. Puisque nous avons été incapables d’agir par raisonnement déductif avec la campagne précédente, on espère que le gros beurk que nous pousserons devant ces images sera plus productif. Assistera-t-on de nouveau au triomphe de la communication non verbale ? Tout porte à le croire.
Toutefois, n’ayant pas vu l’ensemble de la collection gore, je risque une remarque sur la seule qui soit disponible, celle des dents pourries. Et, au risque de passer pour un affreux rétrograde, je fais appel à la raison (oui), aux souvenirs, à l’expérience du lecteur. Lecteur, toi qui vit au milieu des hommes et qui les fréquente passionnément, toi qui compte de nombreux fumeurs parmi tes amis, tes voisins, tes frères et sœurs, dis-nous si tu en connais un seul qui exhibe de tels chicots ? Réfléchis bien avant de répondre (mon dieu, j’ai dit « réfléchis », n’y vais-je pas trop fort ?), crois-tu que le type dont on voit la salle à manger défoncée sur les paquets de clopes soit simplement un type qui fume ? Penses-tu qu’il existe un lien de cause à effet direct et unique entre les clopes et les dents HS de ce dégueulasse ? Dernière question : ne crois-tu pas qu’une fois de plus, les experts de la com (rires) se foutent de nous ?

mercredi 27 mai 2009

Droits sociaux : Modus Enculandi©


On nous l’a annoncé, la question du travail le dimanche va revenir devant les députés, probablement au mois de juillet, pendant qu’une partie de la France se fait chier au boulot, et que l’autre se fait chier sur les plages. Par le passé, j’ai déjà expliqué ce que je pense de cette Authentique Enculerie©, et n’étant pas membre d’un gouvernement démagogue, je n’ai aucune raison de changer d’avis. Dans l’ensemble des arguments présentés pour justifier cette mesure et la présenter comme un progrès (fuuuumiers !), le thème du volontariat est à la fois le plus grossier, le plus minable, le plus stupide et, comme de bien entendu, celui que les gens aiment le plus. Notons qu’après le travail le dimanche, la travail possible au delà de 65 ans et maintenant le travail pendant l’agonie, le volontariat semble être la seule idée de la droite pour changer le monde. Dans l’état d’errance intellectuelle et morale où se trouve la population active dans ce pays, certains voient dans le volontariat au boulot une promesse valable, un avenir possible, une hypothèse honnête (je sais, c’est dur à croire). Heureusement, pour ouvrir les yeux à ces naïfs infantilisés, un homme se dresse et s’impose : Frédéric Lefebvre !
Vous l’avez tous vu, entendu, écouté et détesté. Il est comme ça, il ne cherche pas à se faire des amis : il en a déjà un. Il dit les choses comme il les pense, et ce qui serait une qualité dans un monde idéal devient avec lui une abomination comico dantesque. Faire le tour de ses défauts nous entraînerait trop loin, et vu le prix des transports, nous coûterait la peau du front. Contentons-nous donc de sa dernière idée, directement en rapport avec le sujet évoqué ci-dessus. Sa dernière idée, c’est l’amorce de la généralisation du principe du volontariat dans le code du travail, ni plus, ni moins. Il propose en effet que les gens qui le souhaitent puissent continuer de travailler (chez eux) quand ils sont en congé maternité et/ou en congé de maladie. Quand des imbéciles pensent que le volontariat peut être jouable pour travailler le dimanche, et que nul patron ne forcera jamais un salarié à s’y mettre, ils doivent logiquement appliquer cet angélisme à la question de travailler pendant qu’on est en congé maladie. Or là, ça semble plus délicat … Même le gouvernement de Fillon trouve ça plus délicat. Pourquoi ?


On a prétendu que le volontariat de quelques uns (les fameux Français qui souhaitent travailler le dimanche) ne ferait aucune concurrence à l’abstention des autres (ceux qui veulent continuer à disposer d’un temps commun pour la Glande) et ne mettrait pas ces derniers dans l’obligation de suivre le mouvement. On nous a donc promis plus de liberté, comme toujours. Là, c’est pareil : si on est malade mais volontaire pour bosser, on aurait le droit de le faire. Parfait, moderne, efficace, pragmatique. Mais alors, pourquoi le gouvernement condamne-t-il ce projet ? Pourquoi Lefebvre se fait-il rembarrer par son propre camp ? Parce que tout le monde sait que ce genre de volontariat peut devenir un moyen de pression énorme sur les salariés, et qu’une fois l’habitude prise, il deviendra très difficile de refuser d’être volontaire. Et personne n’a encore assez de culot pour fusiller les droits aux congés maladie /maternité en pleine lumière, à part l'Attila du Code du Travail.
Jusqu’à preuve du contraire, la France demeure le pays de Descartes. Il est donc à prévoir que le gouvernement qui condamne le volontariat pour les congés maladie / maternité, condamnera logiquement le même principe, quand il est appliqué au travail dominical. Victoire !

lundi 25 mai 2009

Les cons passent à table.


La fête des voisins (opération « immeubles en fête ») est ce qui se fait de plus réac en matière de fête. Réac au mauvais sens du terme (car je prétend que ce terme a au moins deux sens), c'est-à-dire réac tendance pétainiste. Le réac de tendance pétainiste, ce n'est plus la collaboration avec l’envahisseur ni le statut des Juifs,. Non, nous sommes en 2009 et tout change, même le pétainisme !
Immeubles en fête, c’est l’opération qui consiste à inciter « les gens » à organiser des repas ou des apéros avec leurs voisins, dont le connard du dessus et la bourgeoise à Smart qui n’a pas dit une seule fois bonjour à un voisin depuis les grèves pour l’école libre, en 1984. Vaste et ambitieux programme. Lecteur urbain et misanthrope, imagine que tu aies à partager de la mortadelle avec la grosse conne qui laisse son chien aboyer à deux heures du mat, que tu doives servir le verre de l’amitié au maniaque qui envoie douze lettres de récrimination par mois au syndic de copropriété : immeubles en fête, c’est ça. Bien entendu, ça ne suffit pas pour qualifier de pétainiste une opération, fût-elle festive.
Quand on eu la chance d’habiter dans des quartiers très différents les uns des autres, on se rend compte de quelques constantes valables sous toutes les latitudes, à toutes les époques et de toute éternité. Premièrement, plus le niveau de revenus des habitants d’un quartier s’élève, moins ils sont sympathiques. Polis, oui, quelquefois, mais sympathiques, jamais ! Dans un quartier embourgeoisé (ou pire : rupin), il faut s’arranger pour ne jamais avoir besoin de ses voisins, ce qui revient à dire qu’il ne faut pas les déranger. Que ce soit pour une garde d’enfant impromptue, une panne de bagnole, un tire-bouchon cassé, un canapé convertible à descendre par l’escalier ou tout autre petit embarras de la vie quotidienne, il n’est pas question de demander à ses voisins de compatir, de supporter du bruit, et je te parle même pas d’un coup de main ! Il semble que l’Humanité se soit donné un mal fou pour arriver à ce stade ultime de développement où le confort personnel et la quiétude totale sont les deux règles d’airain qu’on ne transige sous aucun prétexte. Dans un quartier bourgeois, les archaïques Dix commandements sont remplacés par un seul : « Tu ne dérangeras jamais tes voisins ». Immeubles en fête dans ce contexte, c’est comme saupoudrer un catafalque de confettis.
Dans un quartier fauché (ne parlons pas de quartier « ouvrier », la fermeture accélérée des usines tendant à faire disparaître cette catégorie professionnelle comme neige en Floride), c’est l’inverse qui prévaut. Si l’on n’y est pas totalement hostile à l’idée de confort personnel, tout indique que ce confort doit obligatoirement être ostensible et, quand c’est un confort vraiment moderne, bruyant. Bien sûr, il y a ce con qui utilise chaque jour de l’année sa perceuse, quelque part dans les étages supérieurs (à moins que ce soit les étages inférieurs, on ne sait), ou qui semble taper sur les tuyauteries avec un petit marteau, exprès pour que le bruit se propage… Bien sûr, il y a ce couple affreux qui se traite de tous les noms chaque matin et chaque soir (la journée, on n’est pas là) et dont les mômes sont de parfaites têtes à claques. Bien sûr, il y a cette poissonnière qui conversationne à minuit avec ses copines depuis la fenêtre du sixième, et qui se plaint auprès d’elles de ses déboires sexuels de boîte de nuit, c’est clair j’veux dire. Evidemment, il y a ces dix imbéciles qui magouillent comme des porcs pour s’acheter des BMW décapotables avec lesquelles ils font le tour du pâté de maisons huit heures par jour. On connaît tout ça, mais le caractère prioritaire de l’habitant de ces quartiers, qui unifie tous les comportements, c’est avant tout qu’il doit être bruyant. Une télévision géante fonctionne toute la journée, fort, et une bonne partie de la nuit (surtout quand on s’endort devant). Une réunion de famille se ponctue d’une volée de décibels, aidée par le molosse qui aboie chaque fois que personne ne passe devant la porte du palier. Un match de foot (ou un Tour de France, c’est pareil, mais avec des vélos) s’écoute fenêtre ouvertes. Par la grâce des cloisons hyperminces, une chasse d’eau devient un niagara, à peine couvert par le bruit de l’ascenseur qui s’arrête à l’étage. Sont-ce ces bruits omniprésents qui arrosent égalitairement les habitants de leur impérieuse voix ? Toujours est-il qu’on assiste à un nivellement des conditions et, partant, à une plus grande proximité humaine. Un peu comme la solidarité des tranchées rapprochait les Poilus entre eux, celle des conduits auditifs soude les voisins autour d’une souffrance commune. De là les signes de solidarité qu’on y rencontre encore, et qu’un changement de statut social rendraient impossibles.


Ce n’est pas pour cela que la fête des voisins est fondamentalement réac (option Pétain), mais c’est dans ce contexte qu’elle sévit. L’idée de départ est de renouer du lien social, de promouvoir le vivre ensemble ou d’adopter une démarche citoyenne dans un contexte urbain (ou une autre formule obscène de la même farine). L’idée est, en somme, le temps d’une journée, de revivre la vie d’avant, celle des films populaires des années quarante, avec son brassage des conditions et des âges, de retransformer les villes en villages et de faire comme s’il était possible que des gens d’un même quartier se sentent d’un même quartier. Or les villes n’ont pas été construites par des urbanistes soucieux de revivre le passé artificiellement. Elles ont été bâties autour de l’activité humaine : le travail. C’est parce que les gens travaillaient et habitaient au même endroit qu’ils pouvaient se connaître, s’apprécier ou se détester, s’aimer, se fréquenter, s’épouser. La structure de la société, celle de l’économie et celle des villes permettaient que des gens partagent un territoire géographique. C’est dans ce cadre, et uniquement dans ce cadre, que des échanges peuvent s’opérer (nous les appelons « humains » avec un respect superstitieux, comme des collectionneurs fascinés contemplent un vieux travail d’orfèvrerie) et que des notions de solidarité prennent un sens. On vit ensemble, on travaille ensemble, on souffre ensemble, on forme un groupe, on peut donc être solidaires des autres, etc. Notre époque a permis que chaque habitant d’un quartier, ou presque, passe deux heures dans les transports en commun pour aller travailler à dache : les conséquences sont logiques, impitoyables et parfaitement universelles. Quand on prend son RER et qu’on va travailler à soixante bornes de son quartier, il est IMPOSSIBLE de rien lier avec qui que ce soit. On en arrive à mieux connaître les collègues de bureau que ses propres voisins du dessus, et c’est bien naturel. L’intégration dans une communauté, qu’elle soit de quartier ou nationale, ça passe par le boulot, et c’est marre. Tout le reste, absolument tout le reste n’est que bavardage. Rien ne peut se faire sans ça, et tout en découle. Le travail ne pourvoit sans doute pas à tout, mais c’est un préalable incontournable. Si l’on travaille dans son quartier, on arrivera à connaître tout le monde, y compris les concurrents, on y trouvera sa place et sa vie.
Le pétainisme ici, ça consiste à se faire une image idyllique du passé, avec ses bonnes odeurs et ses voisins toujours prêts à l’entraide, à nier le monde dans lequel nous vivons (et qui engendre la dureté des rapports entre les gens, voire la totale indifférence, voire la haine, dans la plus grande logique) et à tenter de faire comme si, se contenter d’une mascarade. Dans la France de 2009, participer à « immeubles en fête », d’un point de vue intellectuel, c’est comme espérer le retour de la monarchie ou l’unité de l’Eglise.
La réaction se porte bien, elle fait la fête dans la cage d’escaliers.

mardi 12 mai 2009

Le dernier jour (2/ 2)


Depuis des temps que la mémoire ignore, les gens de ce pays tiraient la plus grande fierté de leur condition. Nul n’est connu pour avoir nié à l’Arbre sa place dans la vie de l’homme. Personne n’a estimé utile d’aller vivre dans un pays voisin pour être plus heureux. On sait pourtant que les étrangers ont toujours regardé ce coin du monde comme une anomalie, une exception de l’excès qu’un être normal ne peut envisager qu’avec dégoût. Comment, à notre époque, vivre en dépendance des caprices d’un végétal qu’une aberration incontrôlée nourrit en dépit de toute mesure? Surtout, ce qui ne fut jamais compris, c’est cette admiration pour l’incongru, ce pacte avec l’irrationnel qui désignerait les peuples les moins mûrs. Ce mépris sauva le pays pendant des siècles.
Quand les premiers Avnigotes s’installèrent, personne parmi les Aubrants ne songea à les chasser, ni même à leur refuser le droit de vivre où bon leur semblait. Qu’importait que ce coin de terre fût cultivé par eux ou par d’autres puisque la terre était généreuse pour tous? Mais les Avnigotes étaient les fils d’une autre civilisation, d’un pays où ce que l’on possède doit être durement gagné.
Les choses les moins nobles ont parfois la qualité paradoxale d’attirer l’intérêt des gens, et les plus viles idées profitent toujours de cette facilité. Sans qu’ils ne fissent jamais rien contre leur nouveau pays, les Avnigotes ne pouvaient s’empêcher de montrer, par leur façon de vivre et leur indifférence à l’Arbre, qu’ils ne partageaient pas les mêmes sentiments que leurs hôtes. Leur commerce s’inspirait d’autres règles. Leurs affaires prospérèrent tellement que tous repartirent un jour ou l’autre dans leur patrie. L’exemple qu’ils avaient donné aux Aubrants fit de profondes brèches dans ce que chacun croyait immuable.
Il faut dire que l’Arbre n’avait jamais rien refusé aux hommes : depuis les plus anciennes générations, il avait offert son bois mort pour réchauffer la vie, et si l’on venait parfois lui prendre quelques vifs rameaux, rien n’avait indiqué qu’il pût en être affecté.

Un jour, à l’occasion d’un conseil que tenaient les habitants du Vallonpré, quelqu’un fit remarquer le chemin qu’il devait parcourir pour aller jusqu’à ses champs près de Mignevarre, et il prononça cette phrase :

Si l’Arbre n’était pas là, je gagnerais aisément deux jours de trajet.

Personne ne fit vraiment attention à ce qui venait d’être dit car on ne compris pas du tout ce que pouvait signifier ce genre de langage. Cette idée tomba dans l’oubli instantanément, puisque personne ne pouvait en saisir le sens.
L’on convint depuis que ce jour marqua le commencement de la réforme, mais il a fallu bien des choses encore pour que l’on prenne conscience de l’enchaînement des événements qui vont suivre.
L’idée fit son chemin, au point que les plus hautes autorités du pays en délibérèrent au grand conseil de l’An qui suit de dix jours l’arrivée des premiers bourgeons. Un nombre toujours plus grand de citoyens parlaient de faire dans l’Arbre de vastes saignées pour éviter d’avoir à contourner sa masse énorme. Que pouvaient bien faire quelques coupes à ce titan d’éternité dont la vitalité n’avait pas d’égale au monde? Les partisans de cette chirurgie grandiose utilisèrent un argument qui fit beaucoup d’effet :

Que chacun réfléchisse!

Cet appel à la raison s’opposait bien sûr aux lourdes arguties de ceux qui ne voulaient rien entendre et qui perdirent la sympathie des foules par leur attitude intransigeante. Il leur manquait, pour qu’on pût leur donner raison, l’art de présenter les choses de manière plaisante. Un homme se vit particulièrement ridiculisé par la prétention qu’il affichait de prédire que tout finirait si l’on touchait à l’Arbre
Que chacun réfléchisse! Vouloir aménager l’Arbre en fonction de l’homme ne signifiait pas qu’on voulût sa disparition ni que demain, un monde sans lui fût possible. Les échanges d’avis, puis d’insultes, qui retentirent alors marquèrent un changement très brutal d’avec les anciennes habitudes de courtoisie dont soudain nul ne se souvenait.
C’est du peuple que vint la solution. On s’entendit pour recueillir l’opinion de chaque Aubrant en âge de s’exprimer, et pour respecter cette commune volonté, quelle qu’elle fût.
La nuit qui précéda l’annonce de la décision, quatre familles de Falangola disparurent : personne n’ignorait ce qu’elles étaient devenues mais l’on n’en parla jamais. Quand l’heure fut venue, il parut naturel à tous de se retrouver à l’Enfrouâlne, près de la roche du Feu. C’était le lieu d’où partaient traditionnellement toutes les processions et c’est dans la chapelle qui s’y trouve que l’on baptisait les enfants. Les Sages chargés d’annoncer l’avenir étaient pris d’une lenteur inouïe : on eût cru qu’ils retenaient volontairement chacun de leurs gestes. Il y eu un moment assez bref mais qui parut immense, où le silence le plus complet se fit. Vêtu de ses habits d’apparat si simples mais qui le nimbaient d’une aura si puissante, une sorte de lourdeur, le Grand Consul annonça que le peuple avait choisit : l’Arbre serait amputé. En conséquence, les travaux gigantesques commenceraient après les fêtes du printemps.
Si j’ai dit l’histoire de l’Arbre au passé, c’est que tout ce que je viens d’écrire appartient à un monde qui n’est plus. Mais je ne puis dire avec certitude si c’est parce que l’Arbre a cessé d’exister ou si c’est moi qui suis mort.

Fin.



Le dernier jour (1/ 2)


Dans ce pays, la forêt consistait en un seul arbre, incroyablement démesuré, qui trônait dans le lieu dit l’Enfrouâlne, depuis le val d’Argual jusqu’aux lisières escarpées du plateau des Gueux. Là, ce que nous appelions arbre n’avait rien de commun avec ce que vous connaissez : sa taille proprement dite valait celle d’un bon tiers du pays. Le tronc lui-même n’avait pu être mesuré avec précision puisqu’il se composait de centaines et de centaines et de centaines de centaines de ramifications de troncs d’arbres vivants ou morts, unis là pour l’édification de l’objet naturel le plus formidable que l’on puisse concevoir. Vous dire exactement à quelle famille il appartenait m’est impossible: vous ne comprendriez pas un mot du charabia époustouflant inventé pour nommer dignement ce géant. Sachez seulement qu’on disait là bas qu’il avait réussi la fusion, la synthèse des essences, l’harmonie végétale dans l’anarchie.
La vérité m’oblige à préciser que les savants ne montrèrent jamais d’intérêt pour ce phénomène et que beaucoup doutent encore aujourd’hui qu’il ait existé. Sortir à ce point des règles qu’il a fallu des siècles pour élaborer n’est pas toujours suffisant pour qu’on se penche sur vous.
Pour désigner le feuillage du colosse, les habitants du pays utilisaient un mot regroupant les sens de forêt, de mer, de montagne et de voûte céleste : la Houtée. L’océan n’a pas, dans ses moments de furie, de hurlement plus haut que celui de la Houtée quand le vent se déchaîne. On eut dit le vacarme de la lutte de l’Arbre contre le souffle de Dieu.
La Houtée était une somme, une matrice luxuriante où se préparait tout ce qui était amené à vivre d’une année sur l’autre dans les vastes parages de l’Arbre. Tout ce que la langue compte de couleurs était contenu dans ses feuilles. Ses fruits étaient si abondants que personne ne leur accordait de prix, bien que chacun en connût la valeur. Comme la vie se nourrit de la mort, ses branches donnaient chaque saison plus de bourgeons, plus de graines, plus de fruits, plus de feuilles, et tout ce qui tombait engraissait à son tour la terre pour que ce prodige continuât. La variété des verts en plein été était un spectacle étourdissant qu’on ne conseillait pas aux âmes tièdes : la vigueur de son effet, l’immense souffle de vie que sa seule vue répandait avaient maintes fois entraîné de pauvres diables trop loin pour leurs forces, semant le chagrin, le malheur ou le ridicule sur des lignées paisibles.
Il y a deux siècles encore, la période qui va du 20 octobre au 15 novembre était partiellement chômée, afin que chacun pût rendre à l’Arbre finissant l’hommage religieux qu’aucune église ne contestait : les journées et les nuits étaient alors rythmées de processions, de chants sacrés où l’on disait sa reconnaissance à l’Arbre, mâle et femelle de l’Origine, gardien et mère nourricière, et où la piété était semblable à celle que l’on doit à ce qu’il y a de plus haut. Le peuple trouvait dans ses plus nobles ressources ce qui l’élevait le plus, et c’était un festival de joutes, d’improvisations épiques ou amusantes, suppliantes ou contemplatives, de scènes burlesques mimant la vie simple des hommes, de confessions où se voyait la profondeur de leur respect.

Le feu que l’automne mettait dans la chevelure de l’Arbre passait au coeur des gens par une filiation surnaturelle. Pour finir l’année commencée dans la joie d’un invincible printemps, la Houtée s’embrasait pour donner au monde le signal de sa fin, comme un phare guide l’homme quand il abandonne tout. L’automne scandait les années. Personne ne pouvait continuer à vivre normalement quand tombait la dernière feuille de l’Arbre, et qu’il sombrait dans la noirceur.
Les Arbrennes, qui vécurent il y a des millénaires, étaient installés dans la Houtée de façon perpétuelle et personne n’a pu prouver qu’ils foulèrent jamais la terre ferme. Ce peuple naissait, vivait et mourrait dans les labyrinthes de branchages emmêlés où il trouvait autant de plaisirs, de bienfaits et de dangers que nous autres ici-bas. Nul ne sait s’ils se sont éteints ou s’ils ont continué de vivre dans la Houtée, parmi ses branches les plus inconnues. Nul ne peut dire si les habitants modernes du pays étaient leurs descendants ou si leur race s’est éteinte avec eux. Ils leur ont au moins transmis leur nom quelque peu modifié : les Aubrants. On m’a montré un exemple de ce que l’on tient pour leur art le plus sacré : c’est une sculpture polygonale où l’on ne voit que des lignes droites, coupées et tranchantes comme la dent du tigre.
Par le jeu quotidien du soleil dans le ciel, l’Arbre balayait de son ombre des prairies entières, des vallons, des étangs, des bourgs, des collines, des champs à perte de vue. Le pays connaissait donc ce phénomène unique de la double nuit, celle, traditionnelle, de l’effacement du soleil derrière l’horizon, et celle de l’entremise absolue de l’Arbre entre l’astre et le sol. L’heure du midi mise à part, on ne comptait jamais quelque lieu où la nuit de l’Arbre ne fût installée. La coutume avait permis aux gens de compter ce temps de nuit de l’Arbre comme une nuit ordinaire, si bien que les jours en furent multipliés par deux, ainsi que l’âge de tous les êtres vivants. Vivre jusqu’à 170 ans n’était donc pas quelque chose qui vous faisait regarder ici comme un vestige sacré. L’Arbre épandait sur les terres une nuit si profonde que tout bruit cessait aussitôt. Quelques nyctalopes paraissaient en mesure de faire face au néant mais personne jamais n’a pu voir de ses yeux ce spectacle improbable. Dès que brillait le soleil, même en ses jours les plus pâles, chacun besognait avec une vigueur étonnante qui voulait compenser ce qu’on ne pouvait faire les heures de grande nuit, et quand la lune ajoutait aux étoiles sa clarté métallique, bien du monde continuait l’ouvrage, comme en plein midi.

A suivre

dimanche 10 mai 2009

S.O.S nichons


Quand j’étais petit, mes parents n’avaient pas toujours assez d’argent pour partir en vacances. On restait donc à glandouiller dans les rues désertées de Lyon, où je continuais pourtant à jouer avec mes camarades, fils de fauchés eux aussi, champions de football sur bitume hantant les espaces calmes de la place Carnot. Pour nous, pendant ces pseudo vacances, le vélo n’était pas un jeu, un sport ni un divertissement : c’était un art de vivre. Nos trois vitesses pourris nous transportaient partout, dans des quartiers affreux qu’on ne faisait que traverser, sur les pentes des collines lyonnaises qui se débaroulent presque sans freiner mais en poussant toujours d’affreux cris d’apaches. Sortir de chez soi sans vélo, non, personne n’aurait imaginé un truc pareil. En y repensant, je me dis qu’à douze ou treize ans, explorer sa ville en vélo devrait être considéré comme un droit humain fondamental.
De passer notre temps sur deux roues, nous n’avions presque plus l’impression de « faire quelque chose » quand nous ne faisions que ça. On emportait donc souvent de quoi s’occuper une fois parvenus dans le coin choisi. En dehors du sempiternel ballon de foot et des plus rares raquettes de tennis, nous emportions parfois des maillots de bains, les jours où nos mères nous avaient lâché les quatre francs pour la piscine. Au mois d’août, Lyon est une ville impossible, presque autant que Grenoble, une cuvette chauffée où l’on étouffe en s’emmerdant considérablement. Si la piscine ne met pas à l’abri de l’ennui, bien au contraire, elle dispense au moins une certaine fraîcheur chlorée, et on y rencontre des filles. La piscine faisait donc partie des luxes qu’on parvenait à se payer de temps à autres, et particulièrement la « piscine du Rhône », la plus proche de chez nous, la moins chère, située sur la rive gauche du Rhône, en contrebas des quais, presque au niveau du fleuve. Une des particularités de cette piscine, c’est que les passants qui déambulent sur le quai peuvent voir ce qui s’y passe. Ils peuvent même stationner le long des grilles et mater comme bon leur semble les jeux aquatiques qui se déroulent en dessous, admirer, tout au long des après midi de pure oisiveté, les bronzages en train de se faire.
A l’époque, au début des années 80, bien des glandeurs se sont ainsi repus du spectacle de la jeunesse en train de batifoler. Les mateurs étaient surtout des hommes, il faut le dire, des hommes entre deux âges, des types seuls, assez souvent des chibanis mutiques. Certains marquaient une courte pause, s’emplissaient la vue de scènes exaltantes, puis reprenaient leur chemin. D’autres y passaient des heures, accrochés aux grilles comme on voit les singes des zoos le faire, nonchalamment. Mais j’oublie de dire l’essentiel : en ces temps obscurs où les Chiennes de garde ne veillaient pas, où la Halde ne sévissait pas encore, où Ni putes ni soumises n’exerçait pas encore sa police, dans cette piscine populaire en plein centre de la ville, sous l’œil de qui voulait bien l’ouvrir, les femmes se baignaient les seins nus ! Tu as bien lu, lecteur incrédule, j’ai vécu ces temps héroïques ! Oh, bien sûr, toutes les femmes ne déballaient pas leur poitrine dans un mouvement militant, non, celles qui en ressentaient l’envie le faisait, pas plus discrètement ni plus ostensiblement que ça : avec naturel. Les mecs ne les draguaient pas plus que les autres, en tous cas, je n’ai jamais été le témoin de gestes ni de menaces agressives (même s’il a pu y en avoir). Même si la chose ne semblait pas tout à fait banale, personne n'aurait été assez bas de plafond pour parler d'impudeur. Si ma mémoire est exacte, et pour être très précis, il me semble que les femmes se bronzaient les seins nus, mais qu’elles remettaient le soutif pour le bain. Qu’importe !
Presque trente ans plus tard, dans la France entière, le progrès est formidable : quand des femmes ôtent leur maillot du haut, la presse accourt et en fait un événement. Les séditieuses qui s’y risquent se regroupent en mouvements de militantes furieuses, ivres de provocations et de féminisme radical ! Le tout sous les coups des vigiles, sous les plaintes et sous les crachats ! Aujourd’hui, il faut au moins être une tumultueuse pour oser, en groupe, un tel vandalisme social ! Y’a pas à dire, on est allé de l’avant ! Notre société semble s’être transformée en un lieu d’échange de coups, un forum de la confrontation où des groupes irréductibles se frittent en permanence et à propos de tout. Rien de ce qui faisait l’ordinaire de la vie ne semble capable de rester en place bien longtemps. Si les Tumultueuses se remettent à ôter le maillot, c’est que les règlements des piscines sont devenus plus restrictifs, que l’habitude s’est perdue, c'est aussi qu'on s'est remis à parler d'impudeur au sujet des naïades. Un jour, peut-être, les piscines municipales définiront partout des créneaux horaires pour les femmes, voire des tenues obligatoires selon la religion de la baigneuse, et celles qui voudront s’en affranchir devront s’armer, monter une opération militaire et risquer le sacrifice de leur vie dans l’assaut.

samedi 2 mai 2009

La critique pour les nuls



En ces temps de Zemmour /Nauleau, il n’est plus possible de parler de la critique à table sans tomber sur un fâcheux pour qui les choses ne sont pas claires. Tantôt, on a droit à une réaction offusquée de ce que les « critiques » se croient tout permis, qu’ils osent dire qu’un film est une grosse merde alors que, paraît-il, nous devons juste nous autoriser un pudique « je n’aime pas », ou un « cela ne me semble pas très opportun ». Tantôt, nous tombons sur un authentique rebelle pour qui les artistes « se prennent pour des chais pas quoi », pour qui Mozart est un homme comme un autre, et qui soutient qu’on devrait arrêter de penser qu’un artiste mérite plus de considération qu’un fabricant de casseroles. J’ai récemment été pris à partie (courtoisement) par un copain qui déteste le couple Zemmour / Naulleau, et qui me reprochait de cautionner les privautés qu’ils prennent avec des gens qui « ne font que leur boulot ». Oui, ce sincère croit que Francis Lalanne ne fait que son boulot, et qu’à ce titre, on doit le respecter… Evidemment, j’ai le plus grand mépris pour la notion de respect, du moins l’acception maffieuse qui est ici en jeu.
Ainsi, on devrait respecter une connasse parce que son émission est regardée par cent millions de personnes, comme on respecte un parrain qui peut te foutre cinquante contrats au cul. Question de puissance, pouah ! Ou nous devrions être respectueux par esprit égalitariste forcené, ou relativisme absolu : Cali et Bartok sont tout aussi respectables l’un que l’autre puisqu’il font leur truc sincèrement, entend-on dire parfois, incrédules, abattus et inconsolables. Le relativisme est un poison qui a parfaite apparence de sirop : cet avatar du déconstructivisme pose que tout se vaut, Hervé Vilar ou Michel Ange, pourvu qu’il y ait des gens pour s’y intéresser. Or, les "gens" sont tous égaux entre eux, donc... Si l’on suivait logiquement cette pente fatale, on pourrait sans doute conclure qu’Hitler et Saint François d’Assise « se valent », et ne sont séparés que par des nuances d’appréciations toutes personnelles…
Mais passons aux choses sérieuses. Le monde est ainsi fait que des individus cultivés et exigeants sont amenés à débattre avec des rustres pensant que le grand Journal de Canal + est un sommet d’insolence. Evidemment, quand on ignore jusqu’à l’existence de Léon Bloy, par exemple, un animateur télé qui dit merde peut passer pour un fieffé rebelle. Quand on n’a jamais vu un film des Marx Brothers, on peut se régaler des Ch’tis… Pour toute personne normale, il est inconcevable d’affirmer que Madame Bovary est un roman à l’eau de rose, que la Joconde est un barbouillis enfantin ou que le Taj Mahal déshonorerait un périph’. Pour un gros con, pour un barbare, c’est très exactement l’inverse ! Or, les barbares ont aujourd’hui la parole, ils ne la monopolisent pas encore totalement mais, étant conçus pour l’outrance et le gueulement, ce sont eux qui sont le plus entendus. Ainsi, le désordre des choses se met progressivement en place.
Pourtant, les choses ne se valent pas. L’égalité n’est qu’une valeur morale, sans rapport avec le réel. Qu’un journaliste asticote un chanteur pour adolescentes est une bonne chose, le signe que ce type de chanteurs n’est pas encore tout-puissant en France. Mais qu’un autre compare le Château d’Argol à une marque de dentifrice serait une pure barbarie. Oui, d’un côté, on peut s’amuser d’un chantouilleur mineur qui gagne des millions en se prenant pour un as, de l’autre, on doit ménager un authentique artiste, dont on peut ne pas apprécier l’œuvre, mais qui impose naturellement le respect par l’ampleur, la nouveauté et la valeur de son travail. Les choses de l’art n’ont aucun rapport avec les positions idéologiques, et dans une époque qui tend (heureusement) à assurer une certaine égalité entre les hommes, il faut quand même se résoudre à considérer l’œuvre de Chaplin supérieure à celle d’Eric et Ramzy, à tous points de vue. On n'a jamais autant parlé de culture qu'en cette époque soumise entièrement aux ignorants. C'est parce qu'on confond culture et sous-culture, voire sous-sous culture, voire sous-sous-sous culture. Si l'on osait un brin de sincérité, un soupçon de lucidité, on avouerait que ce qui est proposé au plus grand nombre appartient à cette dernière catégorie, et c'est marre! Qu'on utilise le même mot "d'artiste" pour désigner Haendel, Palladio et Olivia Ruiz m'a toujours paru extrêmement significatif de cette grande lâcheté moderne...
Pour conclure, cette vidéo, magnifique exemple de ce que peut être un artiste : pas cool, cassant, injuste, blessé, hautain, désespéré et sublime. Aucun rapport avec Francis Lalanne.


lundi 20 avril 2009

La peur sans fin


Dans le catalogue des futilités que les médias nous servent chaque jour, il en est une qui, par sa régularité obsessionnelle, mérite le plus monolithique des mépris : la météo. Comme toutes les futilités, sa signification est cachée, elle ne se donne pas spontanément et n’a aucun rapport avec ce qu’on pourrait imaginer de prime abord.
En dehors de quelques reliquats d’époques anciennes, comme les paysans ou les marins, peu de professions ont un intérêt direct à savoir trois jours à l’avance le temps qu’il va faire. Pour avoir travaillé jadis pour un marchand de glaces, je témoigne qu’en été, qu’il fasse soleil ou qu’il pleuve, on dresse quand même les tables sur la terrasse. La seule différence quand il pleut, c’est que les clients ne s’y installent pas. Savoir qu’il va pleuvoir ne change donc rien au triste quotidien des gens de la restauration.
La météo que donnent les médias n’est d’ailleurs pas destinée à informer les professionnels. Pour cela, il y a, par exemple, la météo marine, lancinante évocation de zones lointaines (Ouessant, Nord Cabrera, Fisher, Golfe du Lion, etc.) d’une précision chirurgicale (« vent force 6 soufflant sud, sud-est sur la zone au début »), parfaitement imbitable à la longue pour toute personne non concernée. Non, la météo de monsieur Toulemonde s’adresse bien à lui, à lui seul, c'est-à-dire qu’elle s’adresse à un glandeur. Il n’y a pas une seule situation de sa vie quotidienne ordinaire qui justifie sérieusement qu’un citadin sache à l’avance le temps qu’il va faire. En y réfléchissant bien, que risque un mec qui n’a pas pris son parapluie en partant au boulot ? S’il pleut, il se mouille la tête, c’est tout. Bien souvent, il se déplace en voiture, ou en bus, ou en métro (c'est-à-dire dans des véhicules étanches) et ne parcours pas plus de cinquante mètres à pinces dans toute sa journée. Il peut s’être lui-même convaincu que la météo est importante, mais objectivement, ce n’est pas le cas. La météo sert à autre chose, autre chose dont il n’a pas conscience.


La mise en scène des bulletins météo est organisée pour faire croire qu’il se passe un événement, alors qu’il ne se passe rien. Les jours se succèdent comme ils se sont succédés depuis des millions d’années, la pluie tombe et le soleil tape. Mais il faut faire croire que cette pluie annoncée pour la fin de soirée est quelque chose comme la première pluie depuis l’invention du monde, qu’il est bon d’en savoir plus sur elle, de la connaître avant qu’elle advienne, et de la surveiller comme le lait sur le feu. Variante débilo-climatique de l’idéologie sécuritaire, la météo n’est là que pour générer de l’angoisse, et en tirer un profit. Il s’agit de maintenir artificiellement en alerte la vigilance des citoyens désoeuvrés, pour créer dans le vide une sorte de solidarité des tranchées unissant les combattants de la vie quotidienne, ceux qui se sont mouillés les cheveux ensemble, qui ont affronté le soleil d’août sans faiblir, côte à côte ! Comme une tribu primitive qui utilise la guerre comme moyen de renforcer sa cohésion et n’a plus besoin d’autre justification pour s’y livrer en permanence, la société médiatique moderne a besoin d’ennemis à sa mesure pour transformer ses pompistes et ses chirurgiens dentaires en guerriers perpétuellement sur le qui-vive. Il faut entendre le ton des annonceurs de catastrophes, ces envolées lyriques pour dénoncer une température qui pourrait descendre en dessous de trois degrés ( !) ou les fameuses « alertes météo » pour un après-midi un peu chaud, une averse de printemps ou une gelée matinale ! Il faut voir comment cette phobie fictionnelle créée de rien se marie parfaitement, et de façon institutionnelle, avec la prévision routière, autre grande dénonceuse de dangers pour warriors en peau de lapin. Alerte purpurine ! on annonce de la NEIGE sur la région de Montluçon ! NE PRENEZ PAS LA ROUTE !! Evitez au maximum de vous déplacer et ne le faites que si vous ne pouvez faire autrement ! En quelques années, il est devenu parfaitement banal d’accepter le terme de « vigilance » pour qualifier l’action éventuelle de chasse-neige et de saleuses sur un réseau routier. Quel est cet ennemi insatiable contre lequel on appelle la population à une perpétuelle vigilance ? Quel est ce fléau, ce Gengis Khan moderne ? Quel est ce destructeur de civilisation qui rôde pendant qu’on regarde Drucker à la télé ? C’est, selon le cas, le froid, la chaleur ou les redoutables gouttes de pluie ! On a les angoisses qu’on peut.
En nous « informant », les médias participent à ce qu’on pourrait appeler un stress social, fait d’émotions impuissantes, de prises de conscience dans l’impasse, de douleurs sans réel objet (c'est-à-dire sans objet à la portée de celui qui souffre). On nous apprend qu’un train a déraillé à Seattle, puis qu’une mine d’argent a englouti trente mineurs en Chine, puis que le gouvernement du Pérou a chuté, pour finir par le drame de la jalousie qui a ensanglanté une famille au pôle nord. L’ensemble de ce flux anxiogène travaille le corps social en permanence, mais sans aucune raison. Pour que ceci ait un sens, il faudrait qu’existent des liens de filiation, de solidarité, des affinités quelconques entre les mineurs chinois et l’auditeur français dans son embouteillage, ce qui n’est évidemment pas le cas. Mais les médias étant par nature intéressés à « ce qui se passe », ils continuent de nous parler de ce qui ne nous regarde pas, nourrissant l’idée que le monde est violent, et surtout qu’il n’est que ça. La météo, malgré la futilité de son objet, c’est la même chose.
Maintenir en éveil l’angoisse du citoyen devant l’instabilité du monde est la véritable raison d’être de cette pantomime. Par toutes sortes de moyens, il faut travailler le populo pour qu’il ne puisse jamais connaître cet état dangereux : la paix. On doit lui donner des raisons de se plaindre sans raison. Même quand on veut lui vanter les délices d’un séjour touristique au bord d’une mer sereine, on s’arrange pour lui faire comprendre que l’occasion ne doit pas être ratée, que le prix ne sera pas toujours aussi bas, que l’opportunité ne se reproduira pas, que c’est maintenant ou peut-être jamais plus ! C’est l’effet soldes : on irait jusqu’à se battre, jusqu’à se foutre dans le ravin pour ne pas manquer une bonne affaire !
Dans ce monde soumis à l’instabilité comme d’autres furent soumis à des idoles, il était écrit que la météo, le temps qu’il fait, trouverait une place centrale. Pour transformer la banalité de ses changements incessants en « information », il ne manquait que les médias, et leur intérêt mercantile à vendre du papier (ha, qui dira la violence tartarinesque du « front pluvieux » ?). Depuis quelque mois, France-Culture elle-même s’est mise à la météo : quelques phrases jetées en fin de journal, des bribes de bulletin parfaitement incompréhensibles, absurdes, incomplètes, décalées, à peine suffisantes pour créer l’angoisse recherchée… un début.

jeudi 16 avril 2009

Tavernier dans la brume totale


Mercredi matin, Bertrand Tavernier parlait de son dernier film sur France Culture. Au volant de ma voiture, sur les routes désertes qui vous font traverser le massif du Pilat, je négociais virage après virage en jouant au chat et à la souris avec le soleil rasant, et j’écoutais le vieux cinéaste raconter une anecdote sur Clint Eastwood, livrer un trait de caractère de Tommy Lee Jones ou analyser une scène d’un film de Raoul Walsh que je n’ai pas vu. Je l’ai entendu parler du Cambodge, qu’il a appris à connaître à la faveur d’un tournage, des flics, de Lyon, « sa ville », dont son père lui disait qu’elle fut libérée en 1944 par des Noirs, des Noirs d’Afrique et d’Amérique, dont les descendants sont chassés comme gibier par Brice Hortefeux et Eric Besson, puis de son amour de l’Histoire... Je ne savais pas que le soir même, une trentaine de personnes verraient son nouveau film dans une salle du Méliès, à Saint-Etienne, et que je serais du nombre.
« Dans la brume électrique » est un film qui dure trois bonnes heures. Son originalité première est que, quand vous sortez de la projection et que vous consultez votre montre, deux heures seulement se sont écoulées. C’est une surprise que seul le cinéma français est encore capable de vous donner.
Qu’est-ce qu’un mauvais film ? A vrai dire, je n’en ai aucune idée. Je sais dire quand un film est une vraie merde, ou quand il est un chef d’œuvre, mais un mauvais film, c’est trop compliqué pour moi. Je sais juste qu’en général, c’est un film réalisé par quelqu’un qui se croit (à tort) plus intelligent que ses spectateurs, même s’il clame partout le contraire. Avec son énorme bagage culturel cinéphilique, Bertrand Tavernier est évidemment porté à ce genre de comportement. C’est la raison principale qui explique la grande quantité de mauvais films qu’il laissera derrière lui à sa mort.
Quand un mauvais film se déroule en Louisiane, quelle qu’en soit la trame, quel qu’en soit le sujet, on peut être sûr qu’un événement « inexpliqué » y surviendra à un moment ou à une autre. Inexpliqué ou surnaturel, étrange ou inquiétant, cet événement devra toujours répondre à un cahier des charges précis : celui qui régit les Clichés. Ce cahier des charges est si précis que peu de cinéastes ont pu y résister (même Eastwood s’y soumit, avec son « Minuit dans le jardin du bien et du mal », film justement oublié). Avec à ses marécages, la Louisiane offre un cliché splendide à ceux qui y voient encore une zone non définie, un entre-deux inusable et pratique pour y fourguer une dose variable de mystère, de vaudou, de loi du silence et de vieux Nègre qui sait, qui voit tout mais ne dit rien, ha, ha. Les spectateurs ont beau trouver la ficelle usée, les cinéastes intelligents perpétuent cette sympathique tradition sans broncher. Allez, on ne leur dit rien, ils s’amusent tellement…
Dans un mauvais film où apparaissent des revenants ou, pire, où le héros est peut-être en train de rêver qu’il cause avec un revenant (mais en fait c’est impossible, car tout occidental cultivé SAIT que les revenants n’existent pas), il y a toujours la Scène de la Photo (ou de l’Objet) : le héros se fait prendre en photo avec le revenant (ou lui emprunte un couteau de poche, une montre, un slip) et nous retrouveront en fin de film, alors que tout est rentré dans l’ordre, cette photo qui prouve que le revenant était réel (ou le couteau suisse, ou la montre, ou – mais c’est plus rare – le slobard) !! Une variante de ce désolant tour de bonneteau est restée tristement célèbre dans un film insignifiant ou Sharon Stone, naguère, montra sa chatte. Bertrand Tavernier, en fin connaisseur du cinéma américain, ne pouvait faire autrement que suivre : mission accomplie.
J’ai entendu Tavernier narrer une engueulade qu’il eut avec des producteurs de son film (je crois), qui soutenaient qu’il fallait simplifier une scène, car le risque était trop grand que les spectateurs ne la comprennent pas, ce qui ferait baisser mécaniquement le nombre d’entrées. En bon pourfendeur professionnel de salauds qu’il est (P.P.S), notre Bertrand leur balança « fuck the american audience ! » aux groins, prouvant qu’il sait être à la fois intrépide, visionnaire et poète. Les spectateurs ne sont pas des imbéciles, c’est Tavernier qui vous le dit, tas de tireurs de niveau vers le bas ! On se demande donc pourquoi il a autant simplifié son film… En effet, quand la brume électrique se lève un peu, on s’aperçoit que le personnage que joue Tommy Lee Jones démasque les méchants, et les punit. Qui sont-ils : ce sont des Blancs, ils sont riches, ils sont puissants, ils ont des perversions sexuelles, ils sont vieux, et on apprend de l’un d’eux qu’il a une petite bite (le maffieux Balboni, joué par John Goodman). Ha oui, j’oubliais de dire que ces méchants-là tuent des Noirs et des femmes. C’est simple, non ?

Une touche dissonante : la très bonne musique de Marco Beltrami.

dimanche 12 avril 2009

Ecologique pas logique


Ça fait maintenant pas mal d’années que les préoccupations écologiques ne sont plus l’apanage de spécialistes, et que les médias de masse s’y sont mis. Une catastrophe est toujours la bienvenue quand on doit vendre du papier, c’est bien naturel. En plus des « catastrophes » elles-mêmes, il y a les « phénomènes », écologiques, les dangers et périls pesant sur l’environnement, les « dégradations » du même environnement, les « atteintes » à l’environnement, etc. Oh, bien sûr, tous les scientifiques ne sont pas totalement d’accord sur tel ou tel point du diagnostic, mais on est tous devenus à peu près persuadés que ça chie considérablement du côté de l’atmosphère, que la flotte qu’on boit a un goût de mort, que les animaux sauvages feraient bien de cotiser à la Sécu fissa et que l’expression « comme un poisson dans l’eau » doit bientôt cesser d’illustrer une vie facile et parfaitement peinarde. Quand je dis qu’on est tous persuadés de ça, j’évoque évidemment des gens qui ont la chance de vivre dans un pays encore vivable, les habitants des bidonvilles de Calcutta ou d’ailleurs n’étant pas au courant qu’il existe, où que ce soit, un machin qu’on puisse appeler environnement.
C’est dans ce contexte ultra favorable que les écologistes français raflent un peu plus de 1, 5% des voix aux dernières élections présidentielles. Jamais, dans l’histoire des coups foireux qui en compte pourtant de formidables, jamais on n’était allé aussi loin. Jamais la logique des choses n’avait été aussi insultée. Les écologistes, pourtant experts dans l’art de la palabre, sont restés à peu près muets sur les raisons de la déculottée et surtout, personne n’a entendu le commencement du début de l’amorce d’une autocritique de la part de ces grands visionnaires. Pendant que la planète s’écroule, le Vert français se bat pour la régularisation des sans papiers, le mariage homo, le droit de porter la jupe dans les sous-marins, et le fait savoir fièrement.
Les quelques personnes sincèrement désolées d’avoir à faire avec cette écologie-là vont pouvoir se rassurer : les écolos français, s’ils veulent essayer de ne pas disparaître électoralement, vont bien être obligés de parler d’autre chose, et de sortir enfin leurs idées radicales au grand jour. C’est ce que vient de faire Yves Cochet, député Vert parisien.
Pour lui, il faudrait inverser la logique des allocations familiales, notamment celles qui sont versées à la naissance du troisième enfant. Cette mesure, qu’il juge incitative, va donc à l’encontre d’une vision malthusienne du monde, la sienne, où il devient urgent pour l’espèce humaine de penser à décroître. Cochet n’étant après tout qu’un homme politique, il n’a pas pu s’empêcher de mélanger ses fiches et ses pinceaux, en tentant de faire le savant. En faisant le parallèle entre « le coût écologique d’un enfant européen » et « 620 trajets Paris-New York », il n’a pas seulement donné un argument à ceux qui déplorent la réification des humains (au moins dans les esprits), il a aussi faire rire ceux qui ont remarqué que son parallèle est absurde, en contradiction avec un des credo enflammés des Verts. J’essplique : on apprend que ce coût écologique suspect (comment est-il établi, et par qui ?) concerne en fait « un Européen de sa naissance à ses 80 ans ». Ce n’est donc pas l'enfant qui coûte si cher, mais le péquin moyen vivant en Europe. J’imagine donc que, si on suit la logique Cochet, on doit inciter les parents à ne pas trop faire d’enfants, et les nombreux candidats à l’immigration à rester hors d’Europe. En effet, prenons l’exemple d’un Ougandais moyen qui a envie de vivre en Europe mais qui n’a pas de papiers légaux pour ça. Grâce à l’action de philanthropes divers, au nombre desquels on remarque les écologistes français, immergeons-le dans le mode de vie européen, et nous obtenons rapidement un gaspilleur de première classe, qui coûte affreusement cher à la planète !
Il faut donc faire un choix : soit on laisse les gens d’Europe pondre de la marmaille en pensant que les problèmes de la planète ne se résument pas à une affaire de quantité, et dans ce cas on peut défendre aussi l’immigration. Soit on pense que la réduction des effectifs humains des pays développés est la solution (ne riez pas, sots), et on fera tout pour stopper le flux humain en direction de ces pays de gaspi. CQFD.


Si on faisait faire 620 trajets Paris-New York aux couillons, t’aurais pas fini tes allers-retours, hé girouette !

dimanche 29 mars 2009

Dans la peau d'un tatoué



Il devient rare de rencontrer une personne de moins de quarante ans qui ne soit ni tatouée, ni piercée. Dans le milieu que je fréquente le plus, celui des musiciens, un tel événement mérite presque qu’on en fasse un article dans le journal. Etre musicien SANS être tatoué/piercé, c’est risquer de se voir écarté au profit d’autres, plus décoratifs, dans une sélection, c’est en moyenne une perte de revenus de 21,458% (chiffres communiqués par Paracelse) !
Entre vingt et trente ans, il semble même que chaque Français se soumette désormais à ce rite d’intégration.
Si je n’ai évidemment rien contre la liberté de faire ce qu’on veut avec sa peau, même d’en bousiller la surface avec de l’encre, je m’étonne que la question de la critique du tatouage ne soit jamais soulevée. J’ai tenté le coup discretos avec des néo tatoués de ma connaissance : black out, on refuse de répondre à mes questions faussement simples (pourquoi tu t’es fait tatouer ? Pourquoi ce motif-là ? etc.), et on abandonne même assez vite son esprit de tolérance légendaire pour me signifier de me mêler de ce qui me regarde. Un tabou de plus : OK.
Dans nos pays, le tatoué est traditionnellement quelqu’un qui ne vit pas comme tout le monde, un exclu : taulard, légionnaire, Gitan, marin, artiste de cirque, etc. Une époque qui cultive sur une si grande échelle la rebellitude pour cadres moyens et post ados en mal de combats héroïques, ne peut pas passer à côté de cette façon de vivre son conformisme autrement : elle rend donc communs et socialement licites les tatouages & piercings, immédiatement vidés de leurs significations initiales, sauf aux yeux des benêts qui s’y adonnent! Il y a quelques années, la mode des Harley Davidson a déboulé en France. Des quelques exemplaires vendus par an, on est passé à plusieurs milliers : tout le monde, d’un seul coup, est devenu un biker. Petit bandana rouge, blouson à franges peinturluré, jean serré aux fesses, bottes à la con, casque idoine, gants stylés, tatouages, bourrelets de graisse autour du bide, écusson à tête d’Indien et gonzesse sur le porte-couillon, aucun accessoire ne manquait pour que, d’un seul regard dans son rétroviseur, le moins averti des bourgeois reconnaisse qu’un rebelle de la pire espèce était en train de lui foncer dessus ! René Girard n’a pas théorisé sur le mimétisme consumériste, mais c’est tout comme : une mode n’est pas toujours superficielle : certains consommateurs sont profondément cons.
Le tatouage, c’est encore différent. S’il est permis de se moquer (gentiment) des bikers rebelles affiliés à la sécurité sociale, en revanche se foutre d’un tatoué ou regretter qu’une adolescente se perce la gueule pour y insérer un anneau quelconque, c’est presque quitter la communauté des humains, c’est quasi interdit, c’est se ranger du côté de la force obscure.
Et pourtant ! Qui dira le conformisme de ces milliers de serpents, ces dragons, ces nobles chefs Indiens, ces famapoils, ces têtes de mort, ces sorciers, trolls, ces chopes de bière, ces putains d’aigles, ces lions terribles, ces chauve-souris, ces fleurs à épines, ces fées ailées, toute cette esthétique d’heroïc fantasy, ces enfantillages déclinés sous autant de formes vues mille fois ?! Sans parler des têtes de Mickey, de l’uniforme de Spiderman, des marques de bagnoles ou de motos, des logos Nike ou Ferrari, sans parler des têtes de Marylin, du Dalaï Lama, du Che !



Finalement, c’est un paradoxe qui me semble la plus belle source de comique. Paradoxe entre des gens qui veulent afficher leur individualité à la face du monde, renforcée par un tatouage qui se veut « unique », comme ponctuation visible de leur personnalité tout aussi remarquablement unique, mais qui utilisent sempiternellement les mêmes codes essoufflés, les mêmes icônes en solde. Tous différents, mais de la même façon ! Et puis, comme on le pratique sur les animaux, le tatouage est aussi une façon de marquer, d’apposer un signe d’identification sur un cheptel… Revendiquer la liberté à tout bout de champ et se comporter un peu comme un bétail, ça fait désordre.
Les rudiments de psychologie qu’on peut développer en fréquentant des êtres humains nous enseignent qu’en règle générale, les gens sont poussés à dire le contraire de ce qu’ils font (mécanisme de la double pensée, très bien analysé par J-C Michéa). Les irremplaçables brèves de comptoir répondent d’ailleurs à ce principe. C’est probablement aussi ce qui explique qu’un tueur en série ou un terroriste infiltré est, la plupart du temps, décrit par ses voisins comme un type normal, sans histoire, gentil avec la boulangère. Gentil en apparence, terrible dans les faits. La réciproque vaut également : les gens d’apparence rebelle, les montreurs de révolte à fleur de peau sont très exceptionnellement d’authentiques révoltés. Ils se bricolent une attitude de choqueur de bourgeois avec des bouts de révoltes estampillées historiquement, ennoblies par des luttes anciennes, et se les barbouillent sur la peau pour en tirer un bénéfice d’estime à leur propre yeux, et à ceux de leurs semblables. Comme des enfants se déguisent en cowboys terribles, avant de se précipiter sur des paquets de Pepito préparés par maman pour le quatre heures.
Sur la peau de son torse bombé, on fait écrire « Ni dieu, ni maître » à l’encre indélébile, pour mieux cacher son âme d’esclave et ses tendances grégaires. On est tellement peu sûr de ses valeurs formidables qu’on veut, en se les tatouant jusqu’au fond du cul, se les graver dans le corps, comme on condamne le héros de la Colonie disciplinaire à se faire graver la loi dans la peau, pour qu’il ne risque plus de l’oublier.
Alors, il reste ceux pour qui le tatouage n’est qu’un ornement, ceux pour qui ça fait joli. Là s’arrête toute critique, là commence tout arbitraire. Une splendide gazelle de vingt ans trouve joli de se faire tatouer un cep de vigne depuis le creux des reins jusqu’au cou : hommage à la filière viticole française ! ça ne se discute pas !

samedi 28 mars 2009

Up your asses !



En début de semaine, on apprenait que le préfet du Rhône se scandalisait par écrit que l’aéroport de Lyon (Aéroport Lyon- Saint Exupéry) soit renommé « Lyon Airports ». Je ne me suis jamais senti aussi partisan du corps préfectoral qu’à ce moment !
Au départ, en 1975, l’aéroport de Lyon s’appelle « aéroport de Satolas, du nom de la petite commune iséroise où il se trouve, à trois ou quatre kilomètres d’une autre qu’on aurait pu choisir comme éponyme, et qui s’appelle Montcul (authentique)... En 2000, pensant que Satolas n’était pas assez prestigieux, on lui change son nom, et on l’appelle « aéroport Lyon –Saint Exupéry », du nom d’un écrivain mineur que le hasard a faire naître place Bellecour. Presque dix ans plus tard, chaque lyonnais qui se respecte continue de dire qu’il va attendre sa mère à Satolas, et c’est très bien ainsi.
Une bande de gros nazes gras et épais, au premier rang desquels Guuy Mathiolon, président de la chambre de commerce et d’industrie de Lyon et président du conseil de surveillance ( ?) de Lyon Airports, ont résolu de faire vraiment beaucoup de fric grâce à cet aéroport. Avec d’autres ambitieux, ils veulent que Lyon deviennent une plaque tournante du commerce, une Babel des contrats en or, une Silicone Valley du dîner d’affaires, une Babylone de l’attaché-case. Ils veulent qu’à terme, New York et la City de Londres prennent exemple sur Lyon pour finir leurs fins de mois, et que les Princes d’Arabie viennent y quémander des crédits pour finir leurs palais. Le pognon, les affaires, ça, c’est de l’ambition, ça, c’est de la vision du monde ! Evidemment, ce genre de rêve ne saurait reculer devant aucun moyen, à commencer par les plus ringards. Ces incultes ont donc mandaté plus grotesque qu’eux pour pondre un concept-communication à la hauteur de leur bassesse : l’agence Brainstorming, dirigée par Jean-François Bourrec, ancien cancre de fond de classe reconverti dans les idées originales.
Devant les 200 000 euros de budget dévolus à l’opération de débaptisation de ce pauvre aéroport, ce mec s’est dit qu’il ne fallait pas y aller avec le dos de la cuillère. Pour un prix pareil, l’honnêteté et la conscience professionnelle commandent de se sortir les doigts du cul et de trouver une idée que les siècles futurs reconnaîtront comme une des dates de lancement du vingt-et-unième siècle, bordel. Illico, il a mis au travail son équipe de mousquetaires (consigne : « je veux du jamais vu » !) et, moins d’un quart d’heure plus tard (délai secret jamais révélé au public, mais que je livre en primeur sur ce blog), ils avaient pondu l’œuf : un nom anglais ! Il fallait y penser.
Au départ, la vérité est que le bon Bourrec s’est trouvé un peu effrayé par l’audace du concept : les commanditaires ne vont-ils pas reculer ? ne seront-ils pas trop déboussolés ? Ont-ils seulement entendu prononcer un mot en anglais avant ce jour ? Mais galvanisé par le souvenir de Baudelaire, de Van Gogh et de Galilée, qui surent eux aussi être en avance sur leur temps, le hardi tint bon et c’est le front haut qu’il proposa sa trouvaille à la CCI ivre d’enthousiasme et de petits-fours.
Le 24 février dernier, le nom de Lyon Airports est donc balancé au public dans un café lyonnais (le Gotha, ça ne s’invente pas) par les nullards réunis pour l’occasion, Mathiolon en tête, devant la presse locale endormie. On annonce également qu’un « consumer mag » va bientôt être lancé, trimestriel à destination des passagers qui n’en demandent pas tant. Il aura fallu un mois pour que le préfet, Jacques Guérault, écrive à la société Lyon Airports pour lui rappeler que l’Etat, actionnaire à 60% de la boîte, considère encore que la langue officielle de la république est le français, et qu’il faut changer ce putain de nom angliche et fissa (mot arabe signifiant « magnez-vous le train ») ! On note avec satisfaction qu’un Etat fort et centralisé est ce que l’homme a inventé de mieux pour cintrer les potentats locaux prompts à vendre leur langue maternelle contre un plat de pudding.

A part pour les quelques tocards responsables de cette pantalonnade, personne en France n’est assez dégénéré pour trouver normal qu’un aéroport (donc des panneaux indicateurs implantés sur les routes environnantes, etc.) porte un nom anglais. Quand les premiers yéyés sont apparus, au début des années 60, leurs noms à consonance américaine faisaient déjà pisser de rires nos parents, sans même parler de leur musique. A l’époque, qui aurait pu imaginer que cinquante ans après les Dick Rivers, les Johnny Halliday, les Richard Anthony, les Sheila & Ringo et les Stone & Charden, des individus doués de raison puissent utiliser la même ficelle, l’anglais, pour « faire rêver », ou donner une « dimension internationale » de la mort à un joli petit aéroport de province (et qui vous emmerde) ? Qui aurait pu prévoir qu’on tomberait aussi bas dans le mépris de soi ?
Pour l’instant, l’histoire se termine bien. Les ânes sont renvoyés près du radiateur, et les élèves normaux continuent de parler français en France. Qu’on laisse faire les chefs d’entreprise et les pubards de toutes sortes, et on verra bientôt des villes changer de noms pour rafler des marchés à l’export ! Lisez les arguments du Mathiolon, ils sont limpides et instructifs (le fichier PDF vaut son pesant de gifles, un résumé ICI). Ce faux-cul est capable de soutenir, dans une syntaxe à crever de rire, que les inventeurs de Lyon Airports sont des gens fiers : « Toute entreprise a une nationalité et en est fière. La nôtre est française. Elle est affichée à travers le nom de sa ville ». Ben oui, il faut reconnaître qu’ils n’ont pas changé le nom de la ville, et c’est bien dommage. Les Anglais disent Lyons, ça serait quand même moins franchouillard que Lyon. Une ville bi millénaire en a vu d’autre, elle pourrait faire cet effort-là !

mardi 17 mars 2009

Bashung parle.


Je signale aux amateurs que France Culture retransmet en ce moment une série de cinq entretiens réalisés avec Alain Bashung en 2002. C’est à 20 heures, de lundi 16 mars à vendredi 20. Ça peut se télécharger ou se ré écouter ici-même.
En revanche, ceux qui n’ont pas eu l’occasion, ou qui n’ont pas cru bon d’aller voir Bashung sur scène au moins une fois, on ne peut plus rien pour eux…

mercredi 4 mars 2009

L'Europe propre


Quand tu descends de ta tour d’ivoire, lecteur élitiste, et que tu arpentes les rues fréquentées par le peuple, tu cours un certain nombre de risques, dont celui, trivial, de mettre ton pied dans une crotte de chien. C’est la rançon du modernisme. De par le monde, certains vivent sous la menace de marcher sur une mine antipersonnel, et de se bousiller un pied ; nous autres, nous craignons pour nos godasses.
Les plus philosophes d’entre nous diront que ce n’est pas très grave. D’autres pesteront comme des poux parce que chaque jour de leur vie, ils rencontrent ces témoins mous de l’amitié canine, s’y ridiculisent, y glissent, et parfois s’y étalent dessus. On les comprend, mais chacun sa merde ! On ne va quand même pas en faire des victimes, eux aussi… On nous présente quotidiennement tant de grandes causes à défendre qu’on ne sait plus où donner du porte-voix. On n’en peut plus, on s’épuise. On se bat pour l’égalité, pour la justice, pour défendre la Palestine, pour sauver les Haïtiens, pour le droit des femmes à se comporter en hommes, on lutte contre la violence des jeunes, contre l’alcoolisme autoroutier, contre la perte de l’orthographe, on se défonce pour le Québec, on participe à l’effort anti tsunami, on est modernes contre la mafia et contre Ben Laden, on gueule pour améliorer les repas dans les cantines scolaires, on est contre le porno soft, on s’indigne du sort des vieux dans les maisons de retraite, l’avortement nous prend tous nos mercredis, la défense de la planète tous nos week end, on mange bio, on se méfie du sel, on reboise pour la paix, on donne pour l’éducation, on s’intéresse au bouddhisme, on se laisse pousser la barbe pour protester contre la pub à la télé, on déforeste les champs d’OGM, on déteste l’homophobie, on est citoyen 24 heures sur 24… faut-il, en plus de tout ça, partir en croisade contre la défèque attitude des clébards ?
Un con, Peter Stein, député chrétien-démocrate teuton, pense que oui. Pour lui, toutes les causes sont à empoigner, et fissa (de préférence avec des gants, pour le cas qui l’occupe). Ce visionnaire propose en effet de traquer le chieur urbain à quatre pattes grâce à l’ADN de ses étrons ! Son idée, fliqueuse à souhait, est d’une simplicité biblique : on fiche les trous de balle de tous les clebs d’Allemagne (puis bientôt, de l’Europe, puis du mooooonde, Deutschland über alles !) et on pratique un test de dépistage chaque fois qu’une crotte illicite est découverte sur un trottoir (uniquement dans les quartiers rupins, je suppose). Une analyse et, illico, le Fichier Central des Cacas te file les coordonnées du maître de la bête, qu’une patrouille spéciale est aussitôt chargée d’interpeller, de verbaliser, d’embastiller en cas de récidive. On a les combats qu’on peut.
Les sécurocrates rêvent du chien qui ne mord pas. Chaque fait divers mettant en scène un molosse et un enfant mordu les fait gagner du terrain. Pour que leur triomphe soit accompli, la science permettra peut-être bientôt de fabriquer un chien de synthèse sans dents, sans instinct, et qui ne chie plus.