jeudi 16 août 2012

A boulets rouges


La scène se passe au milieu du mois d’août, lors d’une beach party à la Grande Motte. Soudain, vous évoquez Soljenitsyne : vous avez de fortes chances d’entendre dire qu’il faudrait voir à passer à autre chose. Parlez de Rimbaud tant que vous voulez, de Bukowski ou de Paul Auster, parlez évidemment d’Anna Gavalda ou de Jean-Philippe Grangé, mais Soljenitsyne, non. On reconnaîtra éventuellement que c’est un auteur utile pour comprendre un monde révolu, le soviétisme de papa, mais personne n’interrompra jamais ses lectures de vacances pour se mettre à Soljenitsyne. Pourquoi pas la scolastique de Saint Thomas d’Aquin, tant qu’on y est ?

Pourtant, Soljenitsyne n’a pas seulement écrit sur la Russie, il a aussi exercé son génie critique sur notre système bien aimé. En 1978, dans un discours resté célèbre, prononcé à Harvard, il livre à un auditoire médusé sa vision de l’occident libéral, où il vit alors depuis quatre ans, exilé d’URSS. Il n’a pas eu besoin de plus de temps pour comprendre certains des vices délétères de notre système, et pour en faire un procès lapidaire dans une langue d’une troublante efficacité. Il y aurait beaucoup à dire sur le discours de Harvard, et c’est justement ce qui en fait la valeur. En six ou sept pages, et sans préliminaire, il relève et dénonce plus de scandales que ne le feraient en une vie quarante sociologues militant au Front de gauche. On peut ne pas partager l’aspiration spiritualiste ou chrétienne de Soljenitsyne, mais on serait bien en peine de nier que l’image qu’il donne de notre situation n’est pas juste.

Aujourd’hui, 34 ans plus tard, la distance qui nous en sépare nous rend ce discours encore plus prophétique : on a l’impression qu’il a été écrit la semaine dernière. Tout ou presque s’y trouve : notre appétit de consommer ; la dépression psychologique et morale qui s’ensuit ; l’enflure démesurée de l’individualisme, servie par la prolifération du droit ; la violence de nos vies quotidiennes ; les dérives impunies du pouvoir médiatique et, surtout, les impasses du matérialisme triomphant.


Il nous arrive de penser aux grands critiques de la modernité (Baudelaire, Villiers de l’Isle Adam, Flaubert, Thoreau etc.) et de se dire qu’ils ont au moins eu la chance de ne pas voir ce que le monde est devenu. Il est évident qu’un type comme Léon Bloy, par exemple, revenant soudain parmi nous et placé devant une télévision, se volatiliserait d’indignation en moins de trois minutes. Soljenitsyne est un peu dans ce cas : il arrive d’un autre monde, il a un regard neuf, il n’est pas blasé, il ne trouve rien « normal », il ne cherche pas d’excuse à tout, il est lucide et direct. Il nous offre une des plus précieuses méthodes d’analyse : la distance.

Évidemment, le discours de Harvard ne changea rien, si ce n'est qu'il aggrava encore la réputation de réactionnaire de l’écrivain. Nous pouvons heureusement continuer de dépenser notre treizième mois en famille, allongés sur des plages de crèmes protectrices, livrés à la patience du soleil, profitant des derniers jours avant récession, et du ballet des jet ski , que rythme un ressac épuisé.

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mercredi 8 août 2012

Les mauvaises pensées de Monsieur le Chien


Chose rare, ce qu’on remarque d’abord dans les BD du blog de Monsieur le Chien, à part le dessin, c’est l’excellent sort fait à l’orthographe, et à sa copine la grammaire. Le Chien est un classique, il parle comme il faut, c'est-à-dire en respectant suffisamment bien les règles pour obtenir le droit de s’en affranchir quand cela est nécessaire. On sent que contrairement à la quasi-totalité des auteurs de BD, il a lu aussi des livres ousqu’il n’y a pas d’images dedans.

Son humour repose autant sur l’efficacité de son trait que sur le décalage systématique entre l’image et son commentaire. Chose encore plus rare : dans cette veine, il arrive à ne pas s’épuiser. Son humour doit aussi beaucoup à une façon de ne pas rire des mêmes choses que tout le monde, surtout pas des mêmes choses que les auteurs de BD standard.

Le dessinateur de BD standard est un être généralement affreux, à la poitrine creuse à force d’être repliée sur un bureau, à la barbe systématiquement dégueulasse. Quand il est jeune, le dessinateur de BD est tatoué ou piercé. Aucune exception à ce déterminisme biologique n’a encore été officiellement constatée en France. Quand il est moins jeune, il s’arroge le droit de laisser ses cheveux poivre & sel pousser, filasses et raréfiés, jusqu’à la consécration : le catogan. Les dessinateurs à l’ancienne, façon E.P. Jacobs, portant cravate et chantant l’opéra, c’est fini.

Par essence, l’auteur de BD est un nerd, un maniaque capable de passer des centaines d’heures à gribouiller des choses tout seul dans son coin. L’évidence masturbatoire de son activité ne saurait du reste lui être reprochée : sans fignolage, sans polissage, sans travail de la main, rien de bien solide ne se fait. Soit. En revanche, cette abnégation à coups de paluche lui porte sur le jugement : à force de ne considérer les choses que par le petit bout (le sien), l’auteur de BD en vient à ne plus respecter que ce qui lui ressemble et « pense » comme lui. Pour l’aider dans cette ignoble voie, il dispose d’effigies repoussantes toute faites, qu’il utilise ad nauseam dans ses planches et dans sa vie privée : le beauf, le chasseur, le curé, le collabo, le père de famille, le lecteur du Figaro, l’aficionado, le macho, le flic, le militaire, le directeur d’école, l’opposant à l’avortement, le conservateur, l’épicier à blouse, le réac, etc. Ces affreux-là composent un bestiaire pratique qui dispense de réfléchir et permet, en plus, de se poser en s’y opposant, comme l’avait bien repéré Philippe Muray en son temps. Bestiaire méprisable, aux pensées immondes et pire, archaïques, qui forme un portrait inversé du gentil auteur de BD, homme de bien qui n’est qu’ouverture d’esprit et tolérance, amen. La figure ultime de cet indécrottable sûr-de-lui, c’est, bien sûr, Cabu : le monde peut changer, la Chine peut émerger, la pollution peut faire crever les sols, les glaces du Pôle peuvent fondre, le djihad peut embraser l’Afrique, la démographie peut s’affoler, la peste bubonique peut ravager Paris, les deux seuls dangers menaçant le monde selon Cabu, c’est le militarisme et le curé de campagne. Eh oui, l’auteur de BD ressemble à s’y méprendre à une autre icône du Bien : le chanteur de la Nouvelle Scène Française, mais en plus bête encore.

Il faut avoir jeté un œil sur les BD en vente dans les petits festivals, ces BD qui ne font pas la une des journaux spécialisés mais qui sont quand même passées par le filtre de l’édition, pour embrasser la torpeur intellectuelle qui touche la quasi totalité de ces cons-là. Ils n’évitent aucun cliché : en 2012, on ne sera pas surpris de la surpopulation nazie (et des néo nazie) dans les BD françaises, de la prolifération d’histoires lamentablement édifiantes sur les gentils et les méchants, de l’inquiétant désir d’Occupation que trahissent ces sempiternels ressassements, et du manichéisme comique qui règne à Débileland. Comme des Cabu insatiables, ils tartinent leurs chefs d’œuvres de dangers imaginaires, de terreurs passées dont ils ignorent tout, de courageuses dénonciations de crimes universellement connus, d’un prêchi-prêcha gauchisant qui range irrémédiablement la moitié du genre humain et la totalité de l’Histoire de France dans le camp du mal, comme on aligne les salauds contre un mur. Il est presque devenu inutile de lire une BD française : on sait ce qu’on y trouvera, et quel ordre y règne.

(Cliquez pour agrandir, tas de myopes)

Dans cette mare, Monsieur le Chien tranche d’une façon nette, quoiqu’il ne se spécialise pas non plus dans le propos politique. Simplement, en lisant ses BD, le lecteur averti constate très vite que les clichés en question ne s’y trouvent pas, que l’auteur n’essaye pas de se tailler un autoportrait en gloire en dénonçant avec audace les accords de Munich, la prise d’Alger ou celle de Jérusalem. La censure et l’autocensure nous ont amenés là : un juste sera désormais reconnu à ce qu’il ne dit pas, un brave aux lâchetés qu’il se refuse.

Le travail de Monsieur le Chien est (pour l’instant) essentiellement composé de choses drôles, distrayantes et très bien foutues. Mais le bonhomme est politique. Sa conscience est là, en parfaite opposition avec les valeurs grégaires de son milieu et son goût pour le lynchage. Et certains ont bien remarqué qu'au milieu de tous ses gags pour faire rire se trouvent de réelles attaques contre la bonne pensée, des piques contre ses pairs, si nombreux et si semblables, des propositions qui font tâche dans le bel unanimisme des promoteurs de la diversité.
A l’intérieur du business de la BD, le bougre est bien placé pour sentir la vague de dénigrement qui s’y répand sans obstacle : tout ce qui est français doit être sali, vu sous une lumière négative, et sans riposte possible. Dans une série de planches excellentes et déprimantes, mais que je recommande, il nous montre de façon très claire que la honte de soi gouverne ce monde-là, que le masochisme et l’irresponsabilité le disputent à l’ignorance, et que la mauvaise foi y pue librement de tous ses miasmes. Et comme un honnête homme égaré dans un monde incompréhensible, il se demande peut-être ce qui pousse un pays aussi admirable à se tremper dans la merde avec une telle ferveur.

jeudi 2 août 2012

Nouveau : la séducfion.


Il y a quelques jours, me promenant dans les rues d’Avignon pendant son festival, j’ai vécu l’expérience troublante de pouvoir poser le regard non seulement sur les femmes qui y déambulaient, mais aussi, quelquefois, directement sur la raie de leurs culs. En tant que citoyen moyen, je me suis dit que je tenais là un privilège jadis réservé aux conquérants.

Détaillons la chose et tâchons d’être précis : les exhibitions fessières sont le fait des femmes jeunes, parfois des très jeunes filles. Les femmes plus mûres, moins soumises à la compétition sexuelle que le libéralisme des mœurs répand partout, restent assez discrètes. Pour l’instant. Ou peut-être luttent-elles avec d’autres armes, plus à leur main ? Depuis quelques années, les premiers jours de soleil semblent libérer une fureur exhibitoire qui prend chaque printemps un tour nouveau, et chaque fois une intensité plus forte. Un esprit mesuré comme le mien n’ose plus se demander « jusqu’où iront-elles ? », de peur d’entrevoir mentalement les réponses, et de finir à l’asile.
Si les années 1990 furent celles d’un retour des robes à fleurs, légères, printanières, campagnardes et bigrement suggestives, robes qui rappelaient les images des jeunes femmes de 1945, la donne a radicalement changé depuis l’irruption du tatouage, du piercing et l’abandon consécutif de presque toute pudeur corporelle. Mécaniquement, la sotte donnant beaucoup de prix au tatouage qu’elle s’est fait faire sur la hanche, elle ne résistera pas à l’envie de le montrer, dévoilant par conséquent une partie d’elle-même habituellement cachée. Et comme l’esthétique des films de boules trouve dans la population jeune des réceptacles enthousiastes, le tatouage féminin se porte dorénavant au creux des reins, sur le précipice pubien et bientôt peut-être, au beau milieu du fion. D’où la rage de tout montrer que l’on constate.

Pour tout homme normal, c'est-à-dire pas encore blasé, non moderne, le spectacle de sillons fessiers inconnus est une torture. C’est d’abord une torture physique de nature sexuelle, une stimulation qui ne sera jamais suivie d’effet. Une femme t’expose la raie de son cul sous la moustache, ouvrant les vannes de la testostérone dans ton froc, mais sous la surveillance zélée de la Loi : pas touche ! Charme de la liberté d’aujourd’hui, toute tentation est légitime, toute consommation se paie cher. L’Antiquité, très au fait de la physiologie humaine, qualifiait au moins la technique de Tantale de supplice. C’est aussi par conséquent une torture morale, au sens où l’homme-spectateur-involontaire se voit rabaissé au rang du petit garçon dans un magasin de jouets, exposé à une offre toujours plus agressive sans avoir le moyen de participer réellement à la fête.

Sur une petite place remplie de monde, où l’on buvait une bière à l’ombre des platanes, quatre pimbêches à raies publiques passent entre les tables, à la recherche d’une place libre où poser leurs derches. Littéralement, les gens attablés se retrouvent avec un quatuor de culs presque nus au niveau du pif. Soudain, j’entends une de ces garces dire aux trois autres « c’est bon, ça me soule, y’en a qui matent ! ». S’ensuit une brève engueulade avec un des occupants d’une table, à qui l’une des filles annonce « c’est pas dans tes moyens, bouffon ». Elle parlait de son cul, après avoir parlé avec. Drôle en soi, la scène devint instructive au moment où l’une menace « d’appeler les flics, putain » si les regards du genre humain ne cessent pas immédiatement de se poser sur ce qu’elle montre pourtant avec ostentation.


Plus encore qu'un narcissisme débridé, c’est la schizophrénie de notre époque qui s’étale ici. Schizophrénie du système qui donne la liberté de montrer (au nom de quoi l’interdirions-nous ?) et qui traque comme jamais celui qui regarde, celui qui commente, celui qui s’indigne. L’actualité parlementaire nous a averti que la loi sur le harcèlement sexuel est de nouveau opérationnelle, prête à servir. Les harceleurs sont prévenus, très bien. Mais qui prendra en compte les plaintes des gens ordinaires qui se considèrent harcelés par les adolescentes en débardeurs, les jeunes au nombril à l’air, aux hanches débordantes, ou celles qui déballent en public leur petit trésor culier ? Quelle cellule de soutien psychologique aidera les victimes des stimulations publicitaires, celles des unes de magazines, les gens agressés quand ils regardent un film réputé grand public avec leur grand-mère, et qu’apparaît subitement une paire de fesses en action, au milieu de gémissements surjoués ?

Notre situation s’apparente à la montée aux extrêmes de Clausewitz :
1) la liberté individuelle repousse sans cesse les limites de ce qui est permis,
2) après que la publicité et la mode ont fourni des modèles, le marché assure à chacun les moyens de faire ce qu’il veut (micro jupe, string, tatouage fessier, piercing vaginal)
3) le fond anthropologique de l’homme restant cependant le même, il se voit sans cesse contrainte de contrôler et retenir ses désirs, alors que tout vient en permanence les exciter
4) les partisans de la liberté, et surtout ses praticiens, réclament donc toujours plus de protection pour eux-mêmes, et de sanctions contre les salauds.

Nous en sommes même arrivés à ce qu’une apprentie ministre envisage d’abolir la prostitution dans un pays où le porno est illimité, gratuit et accessible en un clic sur Internet. Liberté des pornocrates et de leur impressionnant business ; sanction de l’utilisateur qui veut se faire faire une turlute, comme dans le film ! Quand on retrouve aussi souvent la schizophrénie dans un système, c’est qu’elle en est une perversion intrinsèque, comme celle qui consiste à autoriser la vente de véhicules dépassant le 200 km/h, en installant partout des radars tarés à 130…


Le libéralisme des mœurs offre énormément d’avantages. Il a aussi des inconvénients mais, pour des raisons de correction politique, il est interdit d’y faire allusion, sauf à dénoncer les cochons qui ne jouent pas selon les règles.
Une étudiante belge fait en ce moment parler d’elle avec un film présentant l’ignoble attitude de certains hommes à son égard, quand elle se promène par les rues de Bruxelles. Le film la montre victime d’insultes, d’insinuations, harcelée par des dizaines d’emmanchés en pleine rue. Les apostrophes sont tellement dégueulasses que beaucoup en viennent à douter de leur authenticité, et que ces choses-là n’arrivent pas en France. Ces choses-là arrivent, hélas, partout où il y a des hommes, des femmes, et de la frustration.

Entre les femmes qu’on agresse verbalement et les hommes qu’on excite incessamment, il ne reste bientôt plus de place pour la raison, pour un équilibre, une décence commune qui permettrait qu’on profite de l’incomparable spectacle des femmes, et qu’elles jouissent tranquillement d’être regardées, comme la nature les y dispose.



lundi 23 juillet 2012

Tatouage contre emploi




« Evitons de sombrer dans l’antinazisme primaire », demandait monsieur Cyclopède il y a quelques années. Hélas, les paroles du sage se perdent dans la fureur combattante du nouveau siècle, et les dénicheurs d’affreux les pourchassent jusque dans les chiottes, où ils se trouvent chez eux.

Devant jouer à Bayreuth le rôle principal du Vaisseau fantôme, de Wagner, un chanteur russe vient de renoncer parce qu’une télévision a révélé qu’il porte une croix gammée tatouée sur le torse. Bigre ! Le petit reportage qui lui est consacré montre en effet le chanteur à tête de tortionnaire sous toutes les coutures, notamment celle de son ancien métier : batteur dans un groupe de heavy metal. Le type se met à la batterie, évidemment torse nu (les musicologues sont formels : le son est meilleur quand le batteur ôte son gilet), et là, horreur, une croix gammée comac apparaît, mal dissimulée sous un tatouage plus affreux encore ! En fait, le nazillon est recouvert d’une collection de trucs moches, des croix mal fichues, des flammes noires, des symboles pour demeurés, des toiles d’araignées, des saloperies fourmillantes. Sur sa main gauche, l’ancien intellectuel a trouvé judicieux d’orner chacun de ses doigts d’un chiffre ; l’ensemble donne une date mystérieuse et qui mérite sûrement qu’on ne l’oublie pas : 1972 ( ?) Il s’est même fait poser une merde sur le côté du crâne, espace de cerveau disponible. On en vient à se demander s’il n’a pas suivi l’exemple du führer desprogien, mais le reportage ne montre rien de l’arrière-cul du Ruskoff…

On trouvera sûrement des gens pour dénoncer le sort fait à ce guignol, et se moquer des chasseurs de faux nazi. On objectera que la jeunesse excuse ceci, explique cela, et que se couvrir de tatouages n’est pas un crime. Pour ma part, je trouve très morale, très méritée et très drôle la mésaventure du métalleux.

Encouragé par un business local qui rapporte, l’infantilisme ambiant refuse de voir que se tatouer la peau n’est pas anodin, et bientôt, au train où vont les conneries, chaque citoyen aura son dragon sur la cuisse, sa ronce sur le mollet, son Spider man entre les omoplates. Chaque boulangère aura sa devise philosophique tatouée sur l’épaule (« connais-toi toi-même », « stand up for your rights », « le changement c’est maintenant »), chaque fraiseur mouliste s’ornera d’une tête de chef indien, chaque chômeur de longue durée aura son arabesque dépassant du cou, chaque poinçonneur des Lilas clamera « BORN FREE » en lettres bleues sur sa poitrine d’insecte. On a beau alerter, on a beau argumenter, on a beau en appeler à la raison, à la prudence, à l’esthétique, rien n’y fait : le tatouage, c’est cool. Qu’un de ces bousilleurs d’épiderme soit rattrapé par son mauvais goût est donc une des meilleures leçons qu’il puisse donner sur son cas.


En matière de tatouage, le tatouage rebelle est la catégorie supérieure, celle qui veut marquer que décidément, le tatoué n’appartient pas au troupeau commun. Le rebelle qui s’estampille comme tel a bien dans l’intention que ça ne s’arrête pas de sitôt. Sinon, pourquoi recourir à une technique aussi radicale ? Je suis un insoumis, je suis un méchant, je suis une mauvaise herbe, je veux que ça se sache, merde, se dit le Che assujetti à l’assurance sociale. Loin de chercher à « faire joli », comme ces connes à fleurs colorées artistement arrangées au creux de leurs reins, le tatoué concerné milite avec sa peau et s’en sert d’étendard. La persistance du tatouage implique que le parti pris le reste éternellement, et que le rebelle ne change pas d’avis. Il ne s’agit pas d’écrire « ni dieu, ni maître » quand on a vingt ans et de se faire ordonner prêtre à quarante. Il ne s’agit pas de se tatouer « resistanza » et de se retrouver, les études finies, spécialiste des RH et des licenciements de masse. Avec ses sentences définitives et ses symboles guerriers, le tatoué militant compte bien que son radicalisme dérange le bourgeois et l’empêche de ronronner tranquilos. Le légionnaire de la chanson s’était fait graver sur le cœur « ici, personne », et il s’y tenait. Hélas, les rebelles modernes ont parfaitement intégré les possibilités sans limite de la société de consommation. Ils peuvent dire je veux tout ! en exigeant à la fois un look à faire détaler les vielles dames ET une vie de famille pépère, des piercings à affoler les ferrailleurs ET une existence réglée par le bio, des fringues paraissant empruntées à des zombies ET un CDI dans une super boîte.
Nous avons même aujourd’hui un batteur russe à svastika qui cherche une place, mine de rien, dans un des plus prestigieux conservatoires du monde…

En cette période estivale, des milliers de benêts profitent du temps pour exhiber enfin le tatouage qu’ils se sont payé pour Noël (un mollet orné d’un révolver, oh ! qui aurait pu croire que l’intérimaire employé à l’expédition du courrier était un tel bad guy ?). L’invraisemblable pantacourt a été inventé pour eux, pour qu’ils puissent montrer leur laideur jambière augmentée de leurs choix ornementaux. Leur déferlement ne connaît ni limite, ni d’obstacle. Tant qu’il reste de l’encre pour s’esquinter le derme, ils persévèreront, fiers d’eux-mêmes, exposant toujours plus crânement ce qu’ils considèrent comme beau, joli, intime ou que sais-je. Qu’un de ces peinturlurés se fasse virer d’une bonne place après une petite polémique offuscatoire, voilà au moins de quoi consoler les minoritaires dans mon genre, qui n’ont qu’une peau pâle et virginale à se mettre.


samedi 14 juillet 2012

Faciès of the world




Juin 2012 : le ministre de l’Intérieur se dit soucieux de lutter contre les « contrôles au faciès », car c’est un homme de gauche. Il lance l’idée d’un récépissé que les policiers remettraient aux gens qu’ils contrôlent, de façon à éviter qu’une même personne se retrouve avec huit récépissés en fin de journée. Dans ce cas, en effet, il pourrait être assez facile de porter plainte contre la police pour « harcèlement », notion à la mode.

Juillet 2012 : le ministre affirme qu’il renonce à mettre en place cette mesure. Les flics vont donc pouvoir continuer de faire comme avant. Le changement, c’est pour plus tard.

Il est évident que la France ne peut pas persister sur cette voie menant au fachisme et qui rappelle les heures les plus basanées de notre histoire. Soucieux d’apporter notre pierre à la déconstruction de l’édifice de domination policière appelé France, nous proposons donc que l’on rende obligatoire le port du tchador. Considérant que les hommes sont les principales cibles des contrôles policiers, la mesure leur est d’abord destinée : qu’on les voile ! Ainsi dissimulés aux regards de l’Inquisition, les visages ne seront plus suspectés pour ce qu’ils expriment et les personnes recherchées pourront vaquer librement, parce qu’un délinquant est aussi un citoyen.

Sans faciès, plus de délit de faciès !

La libre circulation est un droit de l’homme, messieurs les policiers !

14 juillet à l'ancienne


- Nous retrouvons immédiatement Jean-Michel Traitriz sur la place de la Concorde où, depuis maintenant cinq heures, une foule immense est rassemblée. Jean-Michel, pouvez-vous nous donner des précisions sur les rumeurs folles entendues depuis ce matin ?
- Oui, Gilbert, je peux hélas vous confirmer de façon certaine que des exactions se déroulent ici depuis plusieurs heures, dans une ambiance de kermesse, ce qui renforce encore le sentiment de fin du monde, de fin de la civilisation…
- Soyez plus précis, Jean-Michel, qu’avez-vous vu ?
- J’ai vu la voiture de Chris Viehbacher, le PDG de Sanofi, bloquée par la foule au moment où elle traversait la place. Chris Viehbacher devait se rendre au Ritz pour un petit déjeuner intime avec sa nièce, semble-t-il. On ignore qui a reconnu le PDG du groupe dans cette grosse berline aux vitres teintées. Toujours est-il que le véhicule a été bloqué par des badauds venus ici fêter la prise de la Bastille, et que des cris hostiles ont très vite fait monter la tension.
- Que faisaient les forces de police à ce moment-là ?
- Elles ne faisaient rien puisque rien de particulier n’était signalé. Dans tout Paris, des groupes de taille plus ou moins grande se dirigent vers les lieux principaux où l’on fête le 14 juillet, et la police ne peut pas être partout en nombre à la fois. Les choses sont allées très vite : la voiture a été renversée sur le flanc, Chris Viehbacher et son chauffeur ont été extraits de l’habitacle, ainsi que Nicolas Cartier, le Directeur Général de Sanofi France, qui s’était dissimulé dans la boîte à gants. Sous les gifles, Monsieur Viehbacher a tenté de calmer la foule mais hélas, il n’a pas été compris par le peuple.
- Il parle pourtant le français !
- Tout à fait Gilbert, mais ses mots ne semblaient pas avoir le sens habituel. On a reconnu quelques mots, comme « progrès », « valeur ajoutée » et « ressources humaines », mais la syntaxe, peut-être trop chargée de notions marketing, n’a eu comme effet que de d’amplifier la colère générale.
- C’est insensé !
- Tout à fait Gilbert… J’ai été témoin d’une scène de lynchage atroce, vous avez bien entendu, un lynchage en plein XXIème siècle, place de la Concorde à Paris ! A l’heure où je parle, monsieur Viehbacher est mort. Il a été mis en pièce par la foule et sa tête a été fichée au bout d’une pique.
- On se croit revenu en plein moyen âge !
- Je suis au regret de vous dire que Nicolas Cartier a subi le même sort que son patron. Tout est allé très vite. Après les avoir abondamment giflés, la foule a décapité les deux dirigeants, non sans leur avoir introduit leurs légions d’honneur dans le cul. Puis ce fut le tour du chauffeur, un homme parlant polonais et qui n’a sans doute pas compris ce qui lui arrivait. Il a pourtant su dire quelques mots en français, une formule probablement apprise par cœur, mais qui ne l’a pas sauvé : « sans papier ! sans papier ! » En ce moment sur la place qui fait face à l’Assemblée Nationale, la foule danse en promenant trois piques macabres au son d’un orchestre de reggae !
- Merci Jean-Michel. Nous avons réussi à joindre le ministre du redressement productif, qui réagit à ces événements. Monsieur Montebourg, vous avez la parole.
- Je tiens à exprimer ma solidarité avec les familles de messieurs Viehbacher et Cartier, victimes d’un assassinat qui rappelle les heures les plus sombres de notre histoire.
- La foule se réclame de la Révolution française, dit-on…
- C’est bien ce que je dis ! En ce moment même, les forces de police se mettent en position autour de la place. J’invite tous les parisiens à éviter le secteur de la Concorde et à se rendre en nombre, comme d’habitude si j’ose dire, aux réjouissances du 14 juillet. Plus nous serons nombreux à marquer notre attachement à un 14 juillet festif, citoyen et solidaire, plus nous marquerons notre refus de la violence, de l’injustice et du populisme.
- Monsieur le ministre, pensez-vous que l’annonce de milliers de licenciements par un groupe qui compte ses bénéfices en milliards puisse avoir un rapport avec les faits ?
- Absolument pas. Par ma voix, le gouvernement avait courageusement exprimé son opposition aux décisions de Sanofi. Toute autre action est illégitime au regard des lois de la République, du commerce de la libre concurrence.
- La situation peut-elle changer après ce massacre ?
- Non. Le gouvernement garantit que les décisions du groupe Sanofi seront respectées, et qu’il n’y aura pas de confusion des rôles quant à la gestion de son destin. Nous sommes dans un Etat de droit. Les marchés et les entreprises doivent être rassurés sur ce point !
- A propos du plan de licenciement de 8000 personnes chez PSA, le Président de la République vient d’affirmer que « l’Etat ne laissera pas faire ». Pouvez-vous nous dire comment ?
- Une commission d’experts va être nommée, composée de dirigeants des principales entreprises françaises et d’économistes reconnus, ainsi que de représentants de l’Etat. Elle devra définir les mesures d’accompagnement propres à garantir la pérennité de l’entreprise dans la transparence et le respect de l’autre.
- Formidable ! Les salariés de PSA vont être rassurés de l’apprendre.
- Cette commission sera présidée par Ségolène Royal. Elle devra rendre ses conclusions au début du deuxième semestre 2013. Nous serons très attentifs au respect des délais ! Afin de rassurer encore nos concitoyens, je précise que cette commission respectera une stricte parité hommes - femmes.
- Monsieur le ministre, une dépêche de l’étranger nous apprend que le patron de la banque HSBC vient à son tour d’être lynché par la foule dans les rues de Londres. Ça ne peut pas être un hasard ! Monsieur Stuart Gulliver avait fait parler de lui l’an dernier en annonçant 30 000 licenciements dans le monde, alors que sa banque faisait près de 10 milliards de dollars de bénéfices.
- Je tiens à exprimer mes condoléances à la famille de monsieur Gulliver, qui fut un géant de l’esprit bancaire et qui restera dans l’histoire comme le martyr de la modernité. Si les Anglais ne respectent plus la banque, je ne donne pas cher de la survie de notre système !
- Monsieur le ministre, à l’instant même, une autre dépêche nous apprend que Vladimir Poutine s’est félicité d’apprendre l’épisode de la Concorde… Il précise même que le gouvernement devrait, ce sont ses mots, encourager ses citoyens à « faire le ménage ».
- Monsieur Poutine fait encore une fois preuve de son mépris pour la démocratie et l’esprit d’entreprise. De toute façon, nous n’avons pas de leçon à recevoir d’un homme qui met des milliardaires en prison !
- Merci monsieur le ministre. Il fallait que ce soit dit.


samedi 26 mai 2012

Bukowski sur la route



Financièrement parlant, la meilleure chose qui puisse arriver à un artiste, c’est de devenir un mythe. Pour son oeuvre, c’est ce qu’il y a de pire. Jack Kerouac en savait quelque chose, lui qui maudissait les hippies en adressant ses prières à sainte Jeanne d’Arc. Le mythe, c’est ce qui permet à des millions de saligauds de se frotter à une chose qui n’a pas été faite pour eux.

Charles Bukowski n’avait rien contre l’idée de célébrité. Il en voyait les aspects concrets, pratiques : argent, femmes, sécurité. Après douze ans d’un emploi débile au bureau de poste du coin, à écrire le soir avant de sombrer dans l’ivresse, il prit la célébrité comme une reconnaissance, une façon plus confortable de brûler ses années. Il devint lui-même un mythe de son vivant, attirant les cinglés, les nymphomanes, les ivrognes, les maniaques, et continuant son œuvre malgré cela, chose rare. Buk a toujours l’air de s’en foutre, de prendre ce qui lui arrive comme allant de soi. Finalement, que des amateurs de littérature traversent les Etats-Unis pour venir le rencontrer, quoi de plus normal ? Quoi de plus mérité ?

En 1978, ses éditeurs allemands et français lui payent un voyage en Europe, où on le lit déjà plus qu’en son pays. Bien qu’il déteste voyager, il accepte : occasion pour lui de revenir en sa ville natale, Andernach, et de voir son vieil oncle nonagénaire… Ce sera aussi l’occasion d’un passage remarqué à Apostrophes, qui fit beaucoup pour sa légende, du moins de ce côté-ci du monde. Bernard Pivot avait intitulé l'émission : « En marge de la société ? ». Avec Buk, la marge prit soudain toute la feuille.


De ce voyage restent de belles photos, prises par son ami Michael Montfort, et une sorte de journal de bord, en fait un récit écrit après coup. C’est amusant, vivant, drôle, poétique. C’est bien dans le ton de Buk, ce mélange de sérieux, d’ironie et d’une incroyable capacité à toucher juste, sans s'attarder.

« (…) il a fallu qu’un jeune type m’agite encore son micro sous le pif(…)
- Pensez-vous que la vie vaille la peine d’être vécue,
- Pas avec ce micro dans la tronche, enfoiré…
- Est-ce que vous détestez les femmes ?
- Pas autant que je déteste les enfants.
- Quel est le sens de la vie ?
- La négation.
- Le secret de la joie ?
- La masturbation.
- L’essentiel ?
- Cinquante pour cent sur les ventes. »

Shakespeare n'a jamais fait ça. 13E note éditions. Éditeur épatant.

dimanche 20 mai 2012

Un jour, je tuerai.



Un jour, je tuerai. Un jour, à bout de patience, probablement après une attaque ordinaire, mais qui s’ajoutera d’une façon insupportable à toutes les précédentes, je ferai payer à quelqu’un ce que d’autres auraient mérité de payer avec lui. Oui, un jour, je tuerai de mes propres mains un de ces fumiers, un salopard qui aura salopé devant moi la langue française. Je donnerai à cet ignoble l’honneur de mourir pour un mot.

Je n’ai aucun doute sur la façon de m’y prendre, car une seule convient : je l’étranglerai. Je couperai la chique à ce bavard, je lui ôterai le souffle, je lui réduirai la voilure, je lui phagocyterai la pompe, je lui chierai dans le ventilo. Mes paluches se refermeront sur son cou de poulet et serreront, implacables, insensibles à la pitié, jusqu’à ce qu’il ferme définitivement sa gueule. Ce gosier de tous les barbarismes finira dans un gros couic.

Je lui ferai payer les espaces rencontre, les résidences étudiantes, les personnes en situation de handicap, les benchmarking, je lui ferai payer les engagements performance, les petits-déjeuners malins, les mousses coloration, les spectacles enfants, les exigences qualité, je lui ferai rendre gorge pour les managers réseau, pour les accès clients, la compétence béton, l’impact environnement, l’engagement distributeur, la filière bois, les codes couleurs, les concepts flagship, les branches proximité, le directeur groupe, je l’estourbirai en vengeance des opérateurs entreprises, des objectifs maintenance, des directeurs logistique, des suivis individuels de professionnalisation et de progrès. Il mourra pour les référents clientèle, les animateurs sécurité, l’insupportable info consommateurs.

Un jour, je perdrai le contrôle.
J’abandonnerai tout surmoi, j’ouvrirai les vannes de la haine retenue. Je démentirai le vivre-ensemble.
Un jour, enfin, je défendrai ma langue comme il se doit.

vendredi 11 mai 2012

Le futur pour les nuls


En observant comment nos ancêtres avaient imaginé notre époque actuelle, l’impression qui domine est la naïveté. Tout le monde ne peut pas s’appeler Orwell, ni Huxley. Règle absolue : la naïveté est toujours plus grande quand l’anticipation se fonde sur le Progrès, domaine où l’idiotie peut avancer sans obstacle. Les petits malins qui pensaient que l’an 2000 serait stupéfiant parce que les citoyens disposeraient d’avions personnels, par exemple, ne pouvaient pas imaginer, en même temps, que les avions servent à lâcher des bombes, à espionner les gens, qu’ils contribuent de façon considérable à la pollution, qu’ils coûtent une fortune, qu’ils font un raffut du diable, qu’ils amplifient les épidémies, etc. Ils n’imaginaient pas non plus que les individus pourvus d’avions personnels puissent continuer d’être malheureux, jaloux, envieux, éjaculateurs précoces, violents ou cons comme des manches. Oui, l’optimiste progressiste croit, au moins de façon induite, qu’un avantage technique change la donne anthropologique. Bien sûr, il le nie lorsqu’on lui en fait la remarque. Mais si l’on pense que les femmes sont malheureuses parce qu’elles lavent le linge à la main, on en déduit peu ou prou que la machine à laver leur ouvrira la porte du bonheur. Logique mécanique.


Après les deux guerres mondiales, et surtout à partir de la fin des Trente glorieuses, il est devenu très difficile de continuer à « croire au progrès ». Le moindre employé des Postes avait compris que son automobile, censée lui faire gagner du temps, lui en faisait bel et bien perdre chaque matin sur ce putain de périph. L’extraordinaire développement du confort domestique se révélait pour ce qu’il est réellement : un détail. Curieusement, le temps dégagé grâce aux robots ménagers, aux machines diverses, aux surgelés et aux couches-culottes n’amena ni le bonheur conjugal, ni l’émancipation, ni la jouissance effrénée d’un temps libre proliférant, ni l’harmonie entre les générations, ni le développement de savoirs nouveaux. Rien d’autre que du vent.

Pourtant, depuis le début de l’ère informatique, les nouveaux positivistes repartent à l’attaque. Chaque progrès technique est redevenu cette parcelle de bonheur humain qui, ajoutée à d’autres, devra bien finir par nous rendre heureux, bordel de merde. A la différence d’avec le temps d’Auguste Comte, les philosophes et les intellectuels ne participent plus au rêve, mais ils sont efficacement remplacés par les publicitaires, les journalistes et les relais d’opinions qui n’existaient pas il y a un siècle et demi. Il n’y a pas d’écran plat, de souris sans fil ni de clé USB II qui ne porte, en soi et grâce au zèle de ces nouveaux prophètes, la promesse d’un bonheur toujours plus hilare.

Google et les principaux acteurs de cette révolution hi-tech n’en sont pas à un mensonge près. La chose s’est même institutionnalisée à travers les petits films qu’ils nous délivrent désormais avant de lancer un nouveau produit. Ce genre de clip nous présente toujours une version parfaite de la merdouille à venir, dans un univers totalement contrôlé d’où ont disparu les bugs, les couacs, les tilts et les flops. Un exemple fameux est le clip pour l’Iphone 4S, censé comprendre les ordres vocaux et, partant de là, nous faire atteindre le statut indépassable de maîtres ordonnant, mais qui s’est avéré être une considérable bouse. De la même façon, depuis plus de vingt-cinq ans mais avec une intensité faible, on nous présente la voiture électrique comme un petit miracle sur roulettes, un truc qui va nous rendre non seulement silencieux, vertueux, propres, mais aussi heureux, puisqu’il est entendu que le bonheur n'est qu'une extrapolation méthodique de l’hygiène.


Dernière propagande en date : les lunettes de Google. Au-delà des lunettes à « réalité augmentée », au-delà de l’expression elle-même, qui est un non-sens comique, je veux m’attarder sur le clip d’endoctrinement qui présente la nouvelle merveille aux myopes que nous sommes. Qu’y a-t-il dans ce clip ?




D’abord, de la musique. Une musique particulièrement insane, mais présente dès le début de l’épisode. Nous sommes en mode « caméra subjective, et pour cause, puisqu’on nous propose de voir à travers les fameuses lunettes du pauvre con servant de modèle à notre futur.
La journée du blaireau commence à 9H10. Il s’étire, comme sortant du lit, mais est déjà devant un écran d’ordinateur. Sa lunette-agenda lui indique le programme de la journée : il doit voir Jess, à 18H30. On en déduit que le reste de la journée sera consacré à glander, ce que le film confirmera.
Le naze boit son café seul, et mange un hamburger chez lui, seul, comme une merde. Mais ce n’est pas grave car soudain, oh, un appel d’un pote pour un rendez-vous (pas par téléphone, bande de ringards, mais par sms-sur-lunette, ce qui change tout) ! Ok, le rendez-vous est donné, à 14 heures devant une librairie. On note donc que l’homme du futur est jeune (comme son pote), qu’il habite seul (pourquoi s’emmerder avec une famille), qu’il peut se trouver devant une librairie à 14H, ce qui indique qu’il ne travaille pas. Ce dernier point me semble aussi important que peu prémonitoire : des millions de gens n’ont pas de travail, rien de bien nouveau à ça… Si Google compte là-dessus pour nous faire rêver, c’est raté !

Notre couillon désœuvré traverse un square, caresse un chien qu’une domestique promène, car il aime les bêtes. C’est bien. Il est sur le point de prendre le métro (voiture = caca) lorsque, Oh man, really ? le métro est hors service (probablement des grèves). Tant pis, il ira à pied ! C’est si agréable de traverser une grande ville moderne quand on n’est pas pressé… D’ailleurs, les lunettes-GPS lui indiquent la route à prendre. On note donc que l’homme du futur donne des rendez-vous à des endroits dont il semble ignorer le chemin. Détail.
Oh ! encore une surprise ! Décidément, la vie future c’est cool : il tombe devant l’affiche d’un superconcert ce soir : Monsieur Gayno (encore un connard à ukulélé), dont il commande une place aussi vite que la lumière : pas de temps à perdre.
Nous retrouvons notre feignant à la librairie Strand Books. A ce stade, si vous n’avez pas compris que ce bonhomme est un mec cool, c’est que vous êtes incurable : il fréquente des endroits où il y a des liiiivres, des vrais, avec des pages en papier. Preuve qu’il ne menace ni l’ordre ancien, ni la connaissance, ni le romantisme de ces lieux dédiés à l’esprit et à l’acquisition lente, solitaire et heureuse, du savoir. Sitôt entré, il demande à ses lunettes-employées-de-librairie où se trouve la section musique : pas de temps à perdre. Un plan lui indique illico la route à suivre, comme dans une jungle : le rayon musique est à 12 mètres, ce que n’importe quel con du siècle précédent aurait vu de ses propres yeux. Et là, merveille, il trouve le livre convoité : « Apprendre le ukulélé en une journée ». On vous l’a dit : pas de temps à perdre ! Dans le futur comme dans le passé, apprendre à jouer d’un instrument en un jour reste et demeure l’idéal du crétin. Personnellement, ça me rassure.



Comme prévu, son pote Paul arrive au rendez-vous. Sa géo-localisation indique même qu’il est à « 402 feet away from Strand Books », précision utile s’il en est. Son pote est jeune, trentenaire et probablement célibataire, car dans le monde libéré des contraintes que les lunettes Google nous promettent, il ne s’agit pas de se faire chier avec les gonzesses. Pourquoi pas des mômes, tant qu’on y est ? LOL !!!

Les deux saligauds, qui ont prévu de se voir depuis le matin, vont-ils prendre cinq minutes pour causer un peu ? Niet ! Ils se prennent une boisson indéterminée mais probablement équitable au « Mug Truck », et… ils se disent au revoir. Chacun repart avec sa boisson en main, pour se la boire tout seul, en hypocrite ! Oui, dans le futur, toi aussi tu donneras rendez-vous à des gonzes pour NE PAS boire un verre avec. Pas-de-temps-à-perdre, on te dit ! Dans le monde de demain, tu auras tellement d’opportunités géniales chaque jour que tu ne gaspilleras pas du temps avec ce connard de Paul !

Reprenant sa route vers nulle part, notre peigne-fion tombe en arrêt devant une beauté rare : un tag. Ça ne m’étonne pas. Notre mélomane est aussi un amateur d’art. Entreprenant et décidé, il prend non seulement une putain de porte taguée en photo, mais il envoie l’image à ses amis. Dans le futur, avec tous tes amis amateurs d’art qui parcourent les rues la truffe en l’air, tu seras tellement assailli de photos géniales que tu regretteras les soirées diapo des années 80 !

Mais soudain, alors que l’enflure est monté sur un toit (comme un chat de gouttière, il est libre, il prend de la hauteur, il ne fréquente pas les sentiers battus, vous pigez?), un changement anthropologique majeur se réalise sous nos yeux : d’une voix décidée, il commande « music, stop ». Oui, la musique s’arrête ! Alors que le soleil se couche romantiquement, alors que la journée a déroulé ses heures palpitantes, le binoclard décide que, pour un moment au moins, sa vie se passera de musique. Dans le futur, cette chose ignoble sera encore possible ! Qu’est-ce qui peut bien pousser un homme heureux à une telle extrémité ? Réponse : c’est sa copine Jessica, la Jess du début de journée, qui l’appelle. Affaire sérieuse. Le museau de fouine de Jessica apparaît soudain, trop génial ! Tu veux voir un truc cool, Jessy ? Le Stakhanov de la glandouille sort alors son ukulélé de sa poche, et lui joue les trois accords qu’il a pu apprendre en une journée décidément bien remplie, la journée du futur.

Ces trois accords minables suffiront à faire rire d’admiration la pauvre Jessica, ce qui est le seul objectif de toute cette technologie, de toute cette propagande, et finalement de toute activité humaine.

mercredi 11 avril 2012

Civilisés anonymes.


C’est une mécanique très répandue : un ivrogne repenti se mue souvent en adversaire de l’alcool, mais aussi des alcooliques, des fêtards y allant du coude, et finalement des plaisirs eux-mêmes. Rien n’est plus opposé à la cigarette qu’un ancien fumeur, et personne ne poursuit avec autant de zèle les clopeurs passant à sa portée. Le même phénomène touche les grandes salopes qui, devenues vieilles, ont tendance à déconseiller les plaisirs de la bite, quand elles ne s’abîment pas complètement dans la carrière bigote. L’homme est ainsi : il a l’excès en lui. Lorsqu’il a dépassé une borne, il croit que dépasser la borne opposée le remettra sur le bon chemin, et annulera sa première erreur. Aveuglement symétrique, rédemption illusoire. Dans le dédale des façons de vivre, il court les chemins dangereux, les sentiers à précipices. Les petites balades en sous-bois lui sont inconnues, aussi profitables pourraient-elle être.

Le plus joli paradoxe, chez ces égarés, c’est la prétention à indiquer la voie juste. De s’être perdu, ils estiment avoir tiré un enseignement et regardent de haut ceux qui cheminent, peinards, depuis toujours, sur le bon chemin. Imitez-moi car j’ai beaucoup péché ! Suivez-moi car je me suis beaucoup perdu ! Ecoutez-moi car j’ai fait beaucoup d’erreurs !

Psychologiquement, c’est dans ce même travers que foncent aujourd’hui ceux qui non seulement refusent la moindre comparaison entre les civilisations, mais qui refusent même d’en débattre. Comme un ancien fumeur converti à l’ascèse, on se punit d’avoir trop joui : notre civilisation s’est tellement auto glorifiée par le passé, qu’elle évite aujourd’hui de revendiquer une place (si ce n’est la dernière). Elle a tellement abusé de sa supériorité morale et technique qu’elle rejette, pour ne pas s’y voir, l’idée même d’une hiérarchie morale (ça se défend) ou technique (c’est grotesque). Elle s’est tellement vue en guide du monde, en phare du Progrès, elle s’est tellement contemplée au sommet de sa puissance qu’aujourd’hui, dégrisée et revenue de tout, comme une vieille pocharde reniant sa place dans les orgies passées, elle n’ose même plus rappeler ses hauts faits. D’orgueilleuse, elle veut se faire passer pour modeste, mais pas n’importe quelle modeste : la plus modeste de toutes. Elle a le leadership dans le sang : toujours la première place, même dans la modestie !

Nous avons inventé les droits de l’homme, la démocratie ? Meu non ! Aboli l’esclavage, établi le suffrage universel ? Petits riens ! La physique quantique, l’aviation spatiale, la biologie, le cœur artificiel, le cinéma ? Foutaises ! La chirurgie de l’œil, l’informatique, l’athéisme, le piano-forte, l’ethnologie, l’énergie nucléaire, la retraite à 60 ans ? Détails, miettes ! Nous avons exploré et unifié le monde, conquis les fonds marins, décodé le génome humain, fait renaître l’Egypte antique, nous avons rallié Mars ? C’est si peu de choses, voyons ! Rien qui nous permette de revendiquer la moindre supériorité civilisationnelle sur les cueilleurs des Moluques, les pygmées, les Inuits, le mollah Omar et sa mobylette !


Etablir une hiérarchie est évidemment impossible dans un domaine aussi complet. Il ne s’agit pas de désigner le vainqueur d’un cent mètres en se fiant à une « photo finish ». Il reste néanmoins possible d’établir des comparaisons entre les modes d’organisation des sociétés, comme il est possible de constater qu’au moment où finit l’Empire romain, les techniques des sculpteurs sont en net déclin par rapport à ce qu’elles ont été cinq cents ans plus tôt. Il est possible d’affirmer que la civilisation moderne a porté l’art de bâtir plus loin et plus haut que toutes les civilisations qui nous ont précédé. Il est possible de dire que nous utilisons l’énergie de façon bien plus efficace que nos ancêtres et que tous les domaines des sciences que nous avons abordés ont livré des secrets ignorés jusqu’alors. Mais bien sûr, la comparaison s’arrête là : aussi admirable soit-il, il n’y a pas de progrès moral dans le viaduc de Millau, par exemple, pas plus que dans l’accélérateur de particules du Cern.

Au-delà du mécanisme psychologique qui empêche nos français contemporains de s’affirmer héritiers d’une civilisation sans ciller, il reste que cette polémique à la con révèle une névrose collective bien connue : la honte de soi. Que des civilisations soient ou non « meilleures que d’autres », la nôtre mérite qu’on s’y attache, qu’on cherche à l’améliorer encore, et qu’on la défende. Au lieu de ça, on affirme que tout se vaut, et par conséquent, que rien ne mérite qu’on se batte pour. Mais alors, où va-t-on aller chercher des arguments contre l’esclavage, contre l’excision des fillettes, la lapidation des garces et la pendaison des voleurs de poules ? Dans nos valeurs, dans notre civilisation. Où va-t-on trouver l’arme morale contre les régimes dictatoriaux ? Dans nos valeurs. Comment va-t-on justifier qu’il est injuste de traiter les gens selon leur race ou de les réduire à une caste avant même leur naissance ? En piochant dans nos valeurs, notre civilisation universaliste, et pas une autre. C’est comme ça, mais chut… il ne faut pas le dire.

Le fait amusant, qui échappe à ceux qui nient les hiérarchies, c’est que nier les hiérarchies, c’est aussi agir en occidental ! Penser que sa civilisation n’est pas « meilleure » que les autres, c’est un trait spécifique que les autres cultures ont largement ignoré. S’intéresser à autrui, s’efforcer de penser au-delà de l’ethnocentrisme, hé oui, il a fallu ces cons d’occidentaux pour y penser ! Mais passons.

Le diable, tout le monde le sert mais personne n’y croit, disait Baudelaire. On peut en dire autant de la civilisation occidentale, à l’heure où elle accomplit sa mondialisation, et où il est interdit de prétendre qu’elle a tout supplanté. Tout le monde s’en sert, mais personne n’y croit plus.

samedi 3 mars 2012

Pas de Pride pour Poutine.

Tout le monde l’a certainement remarqué, la presse française, surtout la presse la plus libérale (c'est-à-dire TOUTE la presse), fait depuis quelque temps une campagne de propagande contre Vladimir Poutine et le système qu’il représente. Rien de bien nouveau, sauf un phénomène qu’il faudra analyser un jour : la propagande ne se donne même plus la peine d’être habile.
Par exemple, les manifestations anti-Poutine nous sont présentées comme massives alors que rapportées au nombre d’habitants, elles témoignent de l’inverse. On nous dit qu’une importante manifestation contre la « triche » des dernières législatives a rassemblé à Moscou entre 11 et 30 000 manifestants, complaisamment présentés comme sympathiques et populaires. Formidable ! Mais voilà, Moscou compte dix millions d’habitants. Sans compter la banlieue. Dans la réalité, les manifestants ont du se sentir bien seuls… Pour comparaison, en 2010, les très petites manifs contre la réforme des retraites en France avaient quand même rassemblé, à Lyon (dix fois moins peuplée que Moscou), deux fois plus de monde… Mais qu’importe : si c’est l’Express, Libé ou le Figaro qui le disent, c’est que c’est vrai !

On se souvient avec émotion du scandale qu’a représenté jadis, dans la même presse libre, l’emprisonnement du milliardaire Khodorkovski. Un pays où un milliardaire va en prison, vous n’y pensez pas ! Et la prison pour quoi, je vous le demande ? Fraude fiscale. Peuh ! Trois fois rien. En France, pays civilisé, on n’emprisonne plus un milliardaire pour ça : il suffit qu’il s’excuse.
A l’heure d’Internet, que la presse établie présente volontiers comme le creuset des plus infâmes rumeurs, il est assez logique que les propagandes de presse se simplifient : pourquoi se casser le tronc à imaginer des montages complexes quand on sait que toute information, même fantaisiste, sera relayée par une Toile de millions d’abrutis ? La presse lance ses scuds, Internet reprend et discutaille sur la base de ses éléments, et l’éventuel honnête homme qui veut comprendre se trouve noyé dans le brouillard, ce qui, avouons-le, est un mode de noyade bien nouveau. L’effet recherché est garanti : il ne s’agit pas de faire croire à quelque chose de solidement construit, mais de semer les graines du trouble, de rendre confuse une situation qui l’est de toute façon déjà, et de décourager l’esprit critique, du moins les quelques rogatons de ce qu’il fut.

Sur l’exemple de Khodorkovski, nous sommes dans un cas typique de double pesée. Deux poids, deux mesures. Quand un milliardaire français est emprisonné pour fraude, comme Bernard Tapie en son temps, c’est justice. Quand ça se passe en Russie, c’est un crime contre les Droits de l’Homme et du Milliardaire. Dans le monde Bien, Madoff et Wisley Snipes peuvent aller en taule. Chez les Méchants, Khodorkovski est un martyr sur qui on fait des films, un homme dont le destin est « lié au sort démocratique de la Russie », rien de moins ! Ha, la presse libérale…

Le dernier exemple, plus drôle encore, est donné par cette campagne pour enfants que le Figaro et Libé, mains dans la main, lancent ces derniers jours. Il s’agit de montrer que Poutine est un gros con, c'est-à-dire un homme viril, et qui le montre. Depuis des décennies, il est en effet établi qu’en dehors de Yannick Noah, seuls les très gros cons prennent la liberté d’exhiber leur virilité. On ne peut utiliser cette vieille valeur que dans le cas où l’on vend des slips, des crèmes à raser, des bagnoles ou des assurances pour la famille. Si c’est pour faire du fric, c’est bien.
C’est normal.
C’est moral.
OK.
C’est pour la bonne cause.
Mais en tant que dirigeant politique, surtout Poutine, potentat autocratique repoussant, il est interdit de se montrer séduisant, séducteur, bien conservé, fonceur, actif, athlétique. Plus grave encore que l’interdiction prononcée par Libé et le Fig, avoir une image virile serait ridicule. Et en ces temps de médiacratie, être ridicule équivaut à peu près à la fosse commune. Poutine le sportif est ri-di-cule ! Hououou !


La propagande ne va pas plus loin, elle ne s’embarrasse pas de théorie complexe, elle n’imagine pas de procédé plus sophistiqué que ça, elle ne pisse finalement pas plus haut : il lui suffit de montrer quelques images du dictateur en cavalier, en pilote d’avion ou en judoka pour que des millions d’idiots oublient les photos d’Obama et de Sarkozy, que je livre donc en conclusion.



mercredi 25 janvier 2012

O tempora, O Morin


Il est des jours où toute volonté vous abandonne. Le monde est trop lourd, il résiste trop, vous n'en pouvez plus. Vous avez envie de tout laisser tomber et de devenir sourd, et qu'on vous foute la paix. Mais le découragement vous a déjà trop atteint, vous n'avez même plus l'énergie pour tout envoyer au diable. Alors vous glissez sur le canapé, pétrifié, les bras de plomb, paumes en l'air, dans l'hébétude finale.
Ces grands découragements suivent souvent une révélation, une nouvelle plus affligeante encore, une énième manifestation de l'invincible merde où nous sombrons. Pour moi, ça a été la découverte de CETTE VIDEO. Après ça, que reste-il à démontrer?

jeudi 12 janvier 2012

Un dimanche avec Lefebvre


Frédéric Lefebvre s’est fait jadis une réputation de pitbull en tenant un discours « décomplexé » sur un certain nombre de questions. Quand il était porte-parole de l’UMP, il déroulait ses mantras ultralibéraux avec l’assurance des prosélytes, bousculant la parole trompeuse des déreglementeurs de Code du travail ordinaires. Avec lui, au moins, on savait qui encule.
Puis, pour obtenir un poste de secrétaire d’Etat, il dût mettre de l’eau plate dans son Redbull. Il changea son look de voyou en chaussant, on s’en souvient, une rassurante paire de lunettes. Il sacrifia même à un rite bien français : se faire photographier un livre à la main – un vrai livre, de littérature, avec plus de mots que d’images ! Paris vaut bien une messe, disait l’autre.

Evidemment, même un enfant de cinq ans, même un type limité, même un étudiant en publicité sait qu’une peinture neuve ne transforme pas votre camionnette Zastava en cabriolet Porsche, pas plus qu’une paire de lunettes ne change un idéologue fulminant en gestionnaire bonhomme. Nous en avons un nouvel exemple avec l’énième tentative lefebvrienne d’annihilation du repos dominical. Travailler le dimanche, bientôt, faudra payer pour y échapper.

On sait que la guerre est une période favorable aux décisions audacieuses. Quand la victoire et la survie sont en jeu, les programmes industriels prennent du muscle, les recherches sont financées, les moyens sont concentrés sur l’essentiel, tout le monde est sommé de se sortir les doigts du cul. Et l’avantage de la « crise » économique que nous vivons, c’est qu’elle rend encore plus évident l’état de guerre où chaque péquin est plongé jusqu’au cou, son existence durant. Alors, puisque nous sommes en guerre (ou crise), fi des règles et des rythmes pépères de nos aïeux ! Hardi, petits consommateurs, la main à la poche, et vite ! C’est Lefebvre qui le dit ! Comme à Verdun, comme à la Marne, il ne s’agit plus de lambiner ! Le dimanche ? Je te lui explose sa face, moi ! Repos mes couilles !... Quoi… des soldes ? Parfait’ment ! des soldes toute l’année ! même le dimanche ! Faut dépenser, faut les lâcher, tas de pingres ! Le dimanche, en famille, han, dé ! han, dé ! à la caisse !… Bling ! direction les surgelés…han, dé !... et on s’arrête aux écrans plats, bande d’économes ! han, dé ! On rallonge la période des fêtes, oui, je décrète ! J’ordonne, je veux ! La fête du pognon ! C’est moi l’chef, bordel ! Han, dé !... Des affaires à faire… des ristournes, bizness ! des tas de soldes ! Secrétaire des tas, je suis ! le Commerce, c’est moi !... Qué dimanche, tas d’oisifs ? Qué repas à table avec la mémé ? Et pourquoi pas une ballade aux champignons, histoire de bouffer gratis, pendant qu’on y est ? Aux caisses, et qu’ça saute ! Je veux voir palpiter les CB !

Lefebvre comme à ses plus belles heures, comme au temps du pugilat… redevenu le pourfendeur des atermoiements, le sabreur de nuances, l’exécuteur du divin marché. Il en pouvait pu des lunettes… il en pouvait pu des bureaux vernis et du Que sais-je ? sur Voltaire. C’est un sanguin, Lefebvre, il ne cache jamais longtemps sa nature. Là, en pleine guerre, alors que la France coule et que la croissance repart vers l’abîme, alors que le Pèzident patauge et que sans rire, le pays s’apprête à voter François On Glande, il se dit que c’est le moment de l’estocade. Cible : tout ! A commencer par le dimanche, jour inutile et vestige du vieux monde, jour maudit, terne, calme, long, poussif, désert, jour mort et même pire : improductif ! Jour où les bœufs ont l’habitude de ne rien faire, de rester chez eux ou d’aller glander le long des quais, horreur ! Et même pendant les périodes de soldes ? Haaaa, que des magasins ferment alors que les Chinois sont à nos portes, il supporte pas, Lefebvre ! Il pense aux touristes, Lefebvre, qui sont là, sous nos yeux, les poches gonflées de désir, le morlingue prêt à éclater, les yeux plus gros que le bide devant des vitrines éteintes : fermé le dimanche ! Horreur ! Crime de lèse-bénéfice ! Le touriste, ce con, si on lui ouvre pas son Gifi le dimanche, si on lui ferme Ed l’épicier, il prend ses liasses sous le bras et va les semer en Angleterre, en Allemagne, au Benelux ! Encore un coup des étrangers ! Alors il rameute, il attaque, Lefebvre, il reprend l’initiative et remet le couvert. Et si ses arguments d’escroqueur d’enfants séduisaient les saligauds qui trouvent très pratique de faire des courses le dimanche, rien ne dit qu’on n’arriverait pas à l’enterrer définitivement, cette tradition chômée multiséculaire !

Quand ça commence à sentir le sapin pour une majorité, deux solutions : la fainéantise façon Chirac 2.0, ou l’excès de zèle façon Fillon. On réveille Guéant, on ressort Morano, on lâche Lefebvre, en se disant que ce qui sera arraché à la douceur de vivre sera toujours ça que ces cochons de payeurs n’auront plus.

mardi 10 janvier 2012

Fromage+


Je ne lis ou ne suis que très peu de blogs, en fait. Disons que je n'ai pas le temps, ou que celui-ci est pris par autre chose. Pourtant je le regrette, et il m'arrive parfois, comme ça doit arriver à beaucoup de gens, de consacrer une soirée à passer d'un blog à l'autre, à mélanger les sujets, à visiter ces chapelles étranges aux portes grandes ouvertes.

Les blogs politiques sont de loin ceux que je fréquente le moins. Quelle que soit la vision centrale et l'orientation d'un blog politique, il a une tendance invincible à l'obsession. J'imagine qu'une lecture trop assidue favoriserait une paranoïa épuisante. Et parmi les blogs politiques, bien sûr, les pires sont les blogs militants. Il n’est sans doute pas nécessaire d’expliquer le mépris que ce dernier mot déclenche chez le gentleman et l’homme d’esprit : aucune chance de trouver de l’élégance ni une bonne blague sur un blog qui sauve le monde trois fois par jour.

Je n’ai jamais fréquenté Fromage Plus. Je serais bien en peine de décrire sa ligne, ne sachant même pas s’il en a une. En revanche, on m’y a orienté sur un article qui m’a bien plu, et que je recommande. Il résume à mon avis très bien ce qui fait l’intérêt de certains blogs (y compris politiques) et d’Internet en lui-même. On y retrouve le soulagement du lecteur tombant enfin sur un texte qui traite un sujet de façon « normale », c'est-à-dire exempte des autocensures médiatiques, directe et sans détour, purgée des mots-valises et des opinions dominantes, libre enfin. La liberté des courageux, des malins, des forts en thèmes ou des grossiers, des outranciers, des dégueulasses et des malades, mais la liberté qui tout simplement s’exprime. La liberté qui n’est plus un mot, une devise, une émission de Canal+ mais un acte, un texte, un gros « merde » jeté sur l’écran.

lundi 2 janvier 2012

La religion du vote


Quand on considère les croyances, les religions et autres superstitions, il est de coutume d’observer un ton neutre et de garder pour soi les éventuelles plaisanteries que les buissons ardents, des tapis volants et autres ressuscitations inspirent. L’homme sérieux est sommé de retenir le fou rire et l’envie de pleurer qui, immanquablement, lui montent aux yeux. Seul l’athée militant peut se permettre de persifler et d'exprimer le mépris qu’il porte aux choses de la foi, et encore, en s'en excusant. L’homme d’études, l’homme pondéré, qui peut être croyant lui-même par ailleurs, doit donc s’en tenir aux faits (tâche impossible en matière de surnaturel, mais passons) ! En revanche, quand il a posé son stylo et qu’il parle librement, le même historien sérieux se laissera volontiers aller à quelques blagues sur les vieilles religions romaine, gauloise, les croyances de l’Océanie ou celles de l’Egypte antique, avec leur fatras d’idées bizarres, leurs mythes si contraires à l’évidence des faits qu’on se demande bien, quelques milliers d’années plus tard, comment les Anciens en arrivèrent là. Pourtant, si ces gens revenaient parmi nous, s’en trouverait-il un seul pour croire, comme nous le faisons, au mythe que représente une élection présidentielle ?

Aux temps heureux de l’avant-chiraquisme, les Présidentielles se succédaient tous les sept ans. Ça nous laissait le temps de souffler et ça permettait une chose que les temps modernes ont aboli : le travail dans la durée. Le zapping ayant gagné tous les aspects de la vie, on s’étonne même qu’on ait octroyé cinq longues années pour un mandat de Président de la République : six mois auraient tout aussi bien fait l’affaire. Enfin, nous voici donc soumis au rythme effréné qu’un pays pantelant s’est choisi pour donner l’illusion de l’énergie. Et « ça marche » ! Sitôt qu’une élection pointe (c'est-à-dire presque tout le temps), les journaux se remettent à vendre leur papier, les émissions bourgeonnent, les commentaires prolifèrent, la machine redémarre. Pour que l’illusion soit complète, en effet, il est nécessaire de ne pas lésiner sur les moyens. Tout est fait pour que chacun croie, contre toute évidence, qu’une ère nouvelle est proche et qu’il suffit d’un papier glissé un dimanche dans une boîte pour la faire advenir. Tu votes, on s’occupe du reste ! C’est simple, c’est pratique, c’est la démocratie. C'est le programme 2012.
Bien sûr, si l’on excepte les très jeunes gens, les débiles profonds et les trous du cul, nous avons tous déjà constaté que cela est faux. C’est que nous n’en sommes plus à notre première élection présidentielle : nous sommes donc en mesure de savoir, aussi sûrement que n’importe quel praticien de la vie, qu’une élection ne change rien au gigantesque bordel qu’est devenu la politique à l’échelle mondiale. Déjà, au niveau d’une municipalité, quand un maire réussit à changer les horaires de ramassage des ordures, qu’il a semé ses trois ronds-points et son lotissement « les Lilas, les Genêts », c’est inespéré. Et encore, les maires ne sortant pas tous des mêmes écoles, n’étant standardisés ni par la com ni par la chirurgie plastique, il y a beaucoup plus de chances de trouver une position originale et une idée neuve chez un maire de village que chez un Président de la République. Malgré cela, on continue de nous vendre l’élection d’un président comme une chose essentielle, un tournant historique, une épiphanie réclamant non seulement notre bulletin mais aussi notre attention, notre temps, notre adhésion, notre enthousiasme et bientôt notre amour. Il se trouve même des gredins pour réclamer un vote obligatoire, comme dans ces pays dégueulasses où un droit synonyme de liberté est maquillé en devoir sous peine de prison !

S’il s’agissait de choisir entre des personnes réellement antagonistes et des programmes opposés, par exemple s’il fallait trancher entre le communisme coréen, la charia et le reaganisme, je comprendrais les passions. S’il y avait donc un réel danger que les choses changent, que les règles soient bouleversées, que des mesures radicales soient prises, on pourrait se chicaner entre partisans. Mais départager des clones énarques entre eux, voyons… Arbitrer entre un candidat qui veut « plus d’Europe », un qui en veut « encore plus », un troisième qui promet « le changement pour tous et l’avenir pour chacun » et celui qui veut « faire du bien à la planète »… Qu’un tel challenge soulève encore l’intérêt du peuple paraîtra aussi baroque aux historiens du XXIII ème siècle que le panthéon maya l’est à nos yeux. Et que ces historiens futurs ne s’y trompent pas : les abstentionnistes expriment plus la passivité des blasés que le refus lucide de ceux qui contestent. Médiatiquement parlant, il n’y a d’ailleurs plus de place pour ceux qui refusent la comédie du vote, nulle part ils ne peuvent faire valoir leurs arguments ni surtout exposer leur exemple. En attendant la criminalisation.

L’exemple du Printemps arabe, après tant d’autres, nous en montre l’exemple : un système qui verrouille trop l’opposition ne laisse pas d’autre alternative que l’émeute, la violence, le coup d’Etat, la révolution. De doctes politologues nous expliquent que ces systèmes sont finalement fragiles et ne peuvent perdurer que par l’augmentation conjuguée du mensonge et de la contrainte. Du haut de notre supériorité démocratique, nous vivons pourtant nous aussi dans un système qui a réduit à presque rien les possibilités de changement radical en son sein, et qui emploie toutes ses ressources de propagande à rendre inaudibles les voix discordantes. Le prochain Printemps sera peut-être plus surprenant encore que le dernier en date...
Au début de la Troisième république, nous n’en n’étions pas encore là, et le texte ci-dessous, paru dans Le Figaro en 1888, pourra permettre de juger quels progrès ont été faits depuis par notre indépassable démocratie.


« Une chose m’étonne prodigieusement, j’oserai dire qu’elle me stupéfie, c’est qu’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose. […] Surtout, souviens-toi que l’homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu’en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu’il ne te donnera pas et qu’il n’est d’ailleurs pas en son pouvoir de te donner. [...] Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne disent rien, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit. »

Octave Mirbeau – La grève des électeurs. 1888


Pour le texte complet,

"Une chose m’étonne prodigieusement, j’oserai dire qu’elle me stupéfie, c’est qu’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose.
Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n’est-il pas
fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ?
Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l’électeur moderne ?
Et le Charcot qui nous expliquera l’anatomie et les mentalités de cet
incurable dément ?
Nous l’attendons.
Je comprends qu’un escroc trouve toujours des actionnaires, la Censure des défenseurs, l’Opéra-Comique des dilettanti, le Constitutionnel des abonnés, M. Carnot des peintres qui célèbrent sa triomphale et rigide entrée dans une cité languedocienne; je comprends M. Chantavoine s’obstinant à chercher des rimes; je comprends tout.
Mais qu’un député, ou un sénateur, ou un président de République, ou n’importe lequel parmi tous les étranges farceurs qui réclament une fonction élective, quelle qu’elle soit, trouve un électeur, c’est-à-dire l’être irrêvé, le martyr improbable, qui vous nourrit de son pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous enrichit de son argent, avec la seule perspective de recevoir, en échange de ces prodigalités, des coups de trique sur la nuque, des coups de pied au derrière, quand ce n’est pas des coups de fusil dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà pas mal pessimistes que je m’étais faites jusqu’ici de la sottise humaine, en général, et de la sottise française en particulier, notre chère et immortelle sottise, â chauvin !
Il est bien entendu que je parle ici de l’électeur averti, convaincu, de l’électeur théoricien, de celui qui s’imagine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté, exprimer ses opinions, imposer — ô folie admirable et déconcertante — des programmes politiques et des revendications sociales ; et non point de l’électeur "« qui la connaît » et qui s’en moque, de celui qui ne voit dans « les résultats de sa toute-puissance » qu’une rigolade à la charcuterie monarchiste, ou une ribote au vin républicain.
Sa souveraineté à celui-là, c’est de se pocharder aux frais du suffrage universel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, et il n’a cure du reste. Il sait ce qu’il fait.
Mais les autres ?
Ah ! oui, les autres ! Les sérieux, les austères, lespeuple souverain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lorsqu’ils se regardent et se disent : « Je suis électeur! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la société moderne. Par ma volonté, Floque fait des lois auxquelles sont astreints trente-six millions d’hommes, et Baudry d’Asson aussi, et Pierre Alype également. » Comment y en a- t-il encore de cet acabit ? Comment, si entêtés, si orgueilleux, si paradoxaux qu’ils soient, n’ont-ils pas été, depuis longtemps, découragés et honteux de leur œuvre ?
Comment peut-il arriver qu’il se rencontre quelque part, même dans le fond des landes perdues de la Bretagne, même dans les inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un bonhomme assez stupide, assez déraisonnable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou rouge, sans que rien l’y oblige, sans qu’on le paye ou sans qu’on le soûle ?
À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d’une volonté, à ce qu’on prétend, et qui s’en va, fier de son droit, assuré qu’il accomplit un devoir, déposer dans une boîte électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom qu’il ait écrit dessus... Qu’est-ce qu’il doit bien se dire, en dedans de soi, qui justifie ou seulement qui explique cet acte extravagant ? Qu’est-ce qu’il espère ?
Car enfin, pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l’assomment, il faut qu’il se dise et qu’il espère quelque chose d’extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales, les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail et de probité ; il faut que dans les noms seuls de Barbe et de Baihaut, non moins que dans ceux de Rouvier et de Wilson, il découvre une magie spéciale et qu’il voie, au travers d’un mirage, fleurir et s’épanouir dans Vergoin et dans Hubbard, des promesses de bonheur futur et de soulagement immédiat.
Et c’est cela qui est véritablement effrayant.
Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies.
Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que les sociétés se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux autres, qu’un fait unique domine toutes les histoires : la protection aux grands, l’écrasement aux petits. Il ne peut arriver à comprendre qu’il n’a qu’une raison d’être historique, c’est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et de mourir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent point.
Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui demande son argent et qui lui prenne la vie, puisqu’il est obligé de se dépouiller de l’un, et de donner l’autre ?
Eh bien ! non. Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces.
Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours.
Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.
Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t’arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maitres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles.
Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d’avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d’humanité, que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l’envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n’as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.
Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des bonheurs irréels. C’est bon de rêver, et cela calme la souffrance. Mais ne mêle jamais l’homme à ton rêve, car là où est l’homme, là est la douleur, la haine et le meurtre. Surtout, souviens-toi que l’homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu’en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu’il ne te donnera pas et qu’il n’est pas d’ailleurs, en son pouvoir de te donner. L’homme que tu élèves ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi; il ne représente que ses propres passions et ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens. Pour te réconforter et ranimer des espérances qui seraient vite déçues, ne va pas t’imaginer que le spectacle navrant auquel tu assistes aujourd’hui est particulier à une époque ou à un régime, et que cela passera.
Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c’est-à-dire qu’ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n’as rien à y perdre, je t’en réponds ; et cela pourra t’amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d’aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.
Et s’il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t’aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n’accordes jamais qu’à l’audace cynique, à l’insulte et au mensonge.
Je te l’ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève. "

Le Figaro, 28 novembre 1888