mardi 26 juillet 2011

Contre la discrimination, discriminons.



A certains égards, l’affaire DSK est une répétition de ce que deviendra la France d’ici vingt ans, si les partisans du communautarisme l’emportent sur les républicains pur sucre.
Au départ, il s’agit d’une plainte d’une femme de chambre contre le patron du FMI. Curieusement, toutes les voix, en France, qui dénoncent à longueur d’année « l’essentialisation » consistant à traiter les gens par catégories (LES Arabes, LES Juifs, LES Noirs) ne se sont pas gênées pour essentialiser LES femmes de chambres, LES mères célibataires, LES Noires, LES hommes, LES puissants. Oui, soudain, la parole s’est libérée, comme on dit, laissant voir les donneurs de leçons tels qu’ils sont : de parfaits hypocrites. Soudain, les hommes devinrent des violeurs, des batteurs d’épouses, les femmes noires devinrent des victimes, les procureurs américains devinrent des héros, ou des salauds (selon les opinions), les femmes du monde entier devinrent des biches pourchassées et les féministes devinrent des exemples de courage. On a essentialisé à tour de bras, on s’est vautré dans l’essentialisation comme des pourceaux. Les mêmes qui expliquent qu’on ne peut pas parler des gens selon la couleur de leur peau ni selon leur origine s’en sont donné à cœur joie dans la réduction de ces mêmes personnes à ces deux catégories. Mais, attention : pour la bonne cause !
A un moment, le français fut épaté de ce qu’aux Etats-Unis, au moins, la Justice ne plaisante pas avec le sexe. Et chacun de se dire que « c’est pas en France qu’on aurait vu ça » ! Qu’un homme puissant soit amené à répondre de tentative de viol, vraiment, le Français, ça l’a scié… Puis, les mêmes qui ne juraient que par l’indépendance et la rigueur de la Justice made in New York se sont mis à faire l’inverse : le procureur qui révèle les mensonges de la plaignante, ça ne pouvait être qu’une histoire d’intérêt, de lobby, de pression. Bref, autant le dire tout de suite : si on veut conserver un peu de l’humanisme qui est en nous et continuer d'aimer son prochain, il faut éviter de discuter de cette affaire avec qui que ce soit. Trop d’imbéciles.

Comme je l’ai déjà dit, un procès n’est jamais qu’un cas unique. On juge un individu pour des actes et, si l’on veut éviter la grandiloquence autant que l’erreur judiciaire, on se gardera bien de juger quiconque « pour l’exemple » ou pour racheter des injustices par ailleurs impunies. Ainsi, les simplettes d’esprit qui tentèrent de faire passer les femmes comme victimes par essence, ne se gênaient pas pour en tirer les conclusions logiques : elle n’a pas pu mentir, il faut respecter sa « présomption de véracité », donc DSK est coupable. Heureusement, depuis les derniers développements de l’affaire, Osons le féminisme semble s’être transformé en Osons-fermer-notre-grande-gueule. C’est toujours ça de pris.
Mais la France, décidément, n’est pas encore tout à fait américaine. Oui, malgré les vacheries que j’ai eu l’audace de lancer sur mes compatriotes en introduction, je suis bien obligé de convenir que la foire aux conneries s’est un peu calmée, en France, depuis que DSK est redevenu un être humain presque comme tout le monde. Même Gisèle Halimi s’est tue ! Aux Etats-Unis, en revanche, la rage justicière ne s’arrête pas à un détail aussi mince que l’innocence de l’accusé. Non, il faut encore que l’accusé soit innocent de la couleur de sa peau.
Comme toute maladie, le communautarisme produit ses effets sans état d’âme : les Noirs « défendent » donc les intérêts des Noirs, et les Blancs, ceux des Blancs. Il ne s’agit plus, dès lors, de savoir où se trouve la justice ni l’intérêt général, il s’agit de se serrer les coudes entre soi. C’est ainsi qu’on voit se former des manifestations de Noirs pour exiger que le procès de DSK ait lieu. Bill Perkins, sénateur noir, endosse même le rôle de défenseur de la communauté noire, ce qu’il est d’ailleurs très exactement ! Ils exigent le procès non en raison de leur goût pour la justice, mais parce qu’ils pensent qu’un procès sera favorable à une femme noire. Si madame Diallo avait accusé de viol un homme noir, croyez-vous que le sénateur Perkins serait venu froncer le sourcil devant les caméras de télévision ? Et si madame Diallo était une femme blanche, les belles âmes de Harlem, soudain devenues féministes, se seraient-elles manifestées ? Non. Si des manifestations ont lieu et si l’on se démène pour Diallo, c’est pour une raison d’ordre tribal : elle fait partie de la famille.
Le communautarisme et le racialisme sont tellement vivaces, là-bas, que personne n’est plus choqué quand un groupe de Noirs, sénateur en tête, demande et exige. Que l’on veuille qu’un procès ait lieu, pourquoi pas, mais que ce soit des Noirs qui le demandent, et uniquement des Noirs, ça donne aperçu de ce que devient la justice quand les individus sont intrinsèquement rattachés à une communauté ethno-raciale, qu’ils le veuillent ou pas.



Pendant ce temps, chez nous, des activistes font campagne pour l’adoption de statistiques ethniques. Dans un article qui ne le montre pas à son avantage, un certain Kamel Hamza, président d’une « association nationale des élus locaux de la diversité », nous raconte son récent voyage aux Etats-Unis où, affirme-t-il, le meilleur des mondes est déjà bien établi... La langue de bois n’ayant aucun secret pour lui, il débite une quantité d’insanités malhabiles, propres à le faire entrer rapidement dans le Top 10 des Très Grands Comiques, chouchou des médias. Ce type a au moins le mérite d’être décomplexé, ce qui est toujours un avantage pour ses adversaires. Il affirme qu’aux Etats-Unis, des élus issus de la diversité « ont porté plainte pour que le redécoupage électoral soit plus représentatif des minorités ethniques. Ils ont réussi à sensibiliser la population sur l’idée de «voter pour quelqu’un qui vous ressemble». Ce qui n’est pas le cas en France. » Ce qu’Hamza souhaite, il le dit, il le proclame sans ambages, c’est qu’on lui réserve un corps électoral à lui, ethniquement pur, pour simplifier ses réélections futures ! Que les Blancs votent pour des Blancs, que les Noirs élisent des Noirs, et que les Arabes restent entre eux : immense progrès, auquel on doit reconnaître que la République Française n’avait pas pensé.

Je me souviens d’une réplique de Robert de Niro, dans Brazil. A quelqu’un qui a peur des terroristes (parce que les médias en font leur sujet continu), il demande : « mais toi, un terroriste, tu en as déjà vu ? ».
Les statistiques ethniques, c’est la même chose. Leurs partisans posent comme base de la discussion que les discriminations existent, qu’elles sont « d’ordre ethnique » (lire : racisme) et qu’elles sont les seules explications possibles au fait qu’il n’y a pas dix pour cent de députés d’origine arabe au Parlement, par exemple. Tout est fait pour qu’on ne discute même pas de ces axiomes pourtant bien branlants. Et, bien sûr, si ces discriminations existent, il faut des stats ethniques pour en prendre la mesure. Faisons comme Robert de Niro, demandons-nous si ce qu’on nous dit est vrai.
Basons-nous, par exemple, sur le rapport du CREST (Centre de Recherche en Economie et Statistique) de mars 2011, portant sur l’évaluation de l’impact du CV anonyme (CV qui ne comporte aucune mention du nom, du prénom, de l’adresse ni de la date de naissance du candidat). Ce rapport établit clairement que les recruteurs recrutent par « homophilie », c'est-à-dire qu’un homme recrute plutôt des hommes, une femme fait de même avec les femmes, un jeune avec les jeunes, etc. Dans cette perspective, il est probable qu’un Blanc a tendance à recruter des blancs, et un Noir des noirs. Or, si la grande majorité des recruteurs est composée de Blancs, il est mécaniquement probable qu’ils recruteront « plutôt » des blancs. Il s’agirait alors non pas de racisme, mais d’un effet mécanique dû au grand nombre des acteurs en présence.
Cette « homophilie » est quantifiée, et devient très instructive : « Lorsque le recruteur est un homme et que le CV est nominatif, les femmes ont une chance sur 27 d’être reçues en entretien et les hommes une chance sur cinq ». Cela revient à dire que dans ces circonstances, les femmes ont 3% de chances d’être recrutées, et les hommes 20%. Bigre ! Le clou du spectacle arrive quand on aborde les différences ethniques : « Avec des CV nominatifs, les candidats issus de l’immigration et/ou résidant en ZUS-CUCS ont 1 chance sur 10 d’obtenir un entretien, tandis que le reste de la population a 1 chance sur 8 ». C'est-à-dire 12% pour les « de souche » et 10% pour les autres. Vous avez bien lu : la différence de traitement selon l’ethnie est insignifiante, tandis que celle entre les hommes et les femmes est gigantesque ! La différence de traitement selon l’ethnie est donc hors de proportion avec ce qu’on raconte dans les médias, avec le discours dominant, avec les accusations de racisme endémique qui gangrènerait la France, et les jérémiades des victimes professionnelles qui vont avec.
Mais ce spectacle a un second clou, encore plus formidable, que voici : quand le CV est anonyme, cette fois : une chance sur 6 pour les femmes, une chance sur 13 pour les hommes. La première tendance (homophile) est donc inversée. Mais pour les candidats « issus de l’immigration et/ou résidant en ZUS-CUCS », on passe de 10% de chance d’obtenir un entretien à…4% ! SCANDALE ! C’est donc quand les recruteurs connaissent le nom et l’origine de Mohamed qu’il a le plus de chance de trouver un boulot ! Mais alors, où est passé le racisme congénital des Français ? Si on leur file un CV anonyme, s’ils jugent donc « sur pièces » et non en fonction de leurs épouvantables préjugés, ils divisent par deux et demie les chances du candidat ! Il y a de quoi se les mordre, non ?
On peut trouver quelques explications à ce phénomène, mais ce n’est pas mon propos. On est en revanche obligé d’admettre qu’il n’y a pas de discrimination à l’embauche basée sur l’origine ethnique en France. On est obligé de l’admettre, sauf à nier les conclusions de cette étude. T’en as déjà vu, toi, des terroristes ?



Mais, chacun l’aura remarqué, ce que j’avance est paradoxal : je m’oppose aux statistiques « ethniques » MAIS je me base sur les conclusions d’une étude « ethnique » pour démontrer qu’elles n’ont pas d’objet ! C’est une absurdité circulaire, c’est la politique de la France livrée aux Marx Brothers, c’est l’Eternel retour de la galéjade !
En fait, l’enjeu des « statistiques ethniques » ne se situe pas là. Il ne s’agit pas de quantifier les discriminations ethniques dans un domaine ou dans un autre. Ça, au fond, tout le monde s’en fout. Et d’ailleurs, comme le montre l’étude du CREST, on peut bien prouver qu’il n’y a pas de discrimination, ça ne diminue en rien le zèle des militants antiracistes amateurs de stats raciales. L’objectif final, c’est la partition d’une nation en groupes, en communautés, en tribus. C’est aussi, bien sûr, la nouvelle donne politique qui irait avec (collèges électoraux séparés, ou découpage électoral racial – qu’on appellerait autrement, tu parles !). C’est, si l’on regarde loin en délaissant les détails qui ne font qu’obscurcir le tableau, une véritable passion racialiste qui s’exprime, un désir profond de régression tribale fondée sur un entre soi primitif, c’est une profonde haine symétrique de l’autre et de soi (honte d’être victime et ressentiment d’un côté ; honte d’être raciste et militantisme xénolâtre de l’autre). Quand la mondialisation des échanges laissait les peuples dans leurs contrées d’origine, quand les migrations n’étaient pas très massives et surtout quand elles n’avaient pas encore produit leur effet de cumul, il était « facile » de détester les étrangers. C’était une tradition sans conséquence. Les étrangers, c’était ceux qui habitent de l’autre côté de la frontière, de la mer, de l’autre côté du monde, ces ploucs, ces couillons ! Maintenant que la mondialisation s’emballe et que les peuples s’interpénètrent comme jamais, l’étranger habite la maison d’à côté, on ne peut plus le considérer comme une abstraction. Lui-même, cet étranger, venu ici pour gagner sa vie, s’aperçoit bientôt qu’il doit abandonner une grande part de ses habitudes, de sa « culture d’origine ». D’où les revendications particulières, d’où les lieux de culte, d’où la viande halal, d’où le voile, d’où un jour la charia, c’est mécaniquement prévisible. Contrairement à ce qu’on entend souvent, la mondialisation et les migrations ne produisent pas la peur et le repli uniquement chez les populations d’accueil. Les déplacés aussi aspirent au communautarisme parce qu’ils sont déboussolés par la perte de leurs repères, par l’obsolescence soudaine de leur mode de vie, de leurs façons de penser, de leur vision de l’avenir, du rôle des parents dans l’éducation. Comment, sinon, expliquerait-on que leurs enfants deviennent soudain massivement délinquants ?
Dans son excellent « Les yeux grands fermés », Michèle Tribalat défend et réclame des statistiques ethniques. Ses arguments semblent frappés au coin du bon sens, et par certains côtés, ils le sont. Mais Tribalat néglige les conséquences de ce changement, y compris les conséquences psychologiques. Déjà bien assez vivace, le communautarisme serait renforcé par une lecture systématiquement racialisée des problèmes sociaux, que les statistiques ethniques permettraient. Comment en serait-il autrement ? Autoriser des stats ethniques, c’est renforcer la conscience de groupe et faire la promotion des origines, ces boulets. Tout cela au détriment du sentiment d’appartenance nationale.

La difficulté de la position anti communautariste vient de ce que la communauté est un mode d’organisation « naturel » à l’homme. Il est parfaitement humain de vouloir vivre au milieu de gens qui partagent votre mode de vie, votre langage, votre histoire, vos codes sociaux, votre façon de faire la bouffe, etc. Les étrangers se regroupent en quartier (et on les y regroupe) depuis l’Antiquité. C’est à une tendance bien « naturelle » de l’homme que l’on s’oppose, quand on supporte l’idée de nation (au sens révolutionnaire français du mot). Les Etats-Unis sont une nation composée dès l’origine de populations différentes et toutes immigrées ; par la même logique, c’est le pays des communautés. Mais ce qui est logique et explicable pour les Etats-Unis ne l’est pas pour la France. Il n’y a pas, aux Etats-Unis une population ayant conscience d’être « là » depuis Jules César (que ceci soit vrai ou pas), à part les Indiens, noyés sous la masse. Ce qui a fonctionné là-bas ne pourra que faire exploser la nation ici, surtout dans une époque où la nation a honte d’elle-même, de sa nature, de son histoire, de ses principes et de ses réalisations. Quand on s’oppose au communautarisme et à ses méthodes, on s’oppose à ce risque. Le racisme n’a rien à faire là-dedans, n’en déplaise aux imbéciles et aux faux-culs.

Si on accède aux désirs des gens comme Kamel Hamza, si l’on tronçonne les populations en fonction de la couleur de la peau, il faut s’attendre à ce qu’en 2040, des processions « ethniques » viennent manifester pour soutenir la Nafissatou d’alors, coupable ou victime, qu’importe. On avait la justice de classes, on lui aura substitué, comme lors de l’affaire O.J. Simpson, la justice de races.

mardi 19 juillet 2011

Rendez-nous Mohamed


Avant même ma naissance, des musicologues et des électroniciens travaillant sur les nouveaux instruments de musique, cherchaient à rendre les machines capables d’imiter les sons acoustiques. On rêvait qu’un jour, un synthétiseur pourrait reproduire non seulement le son d’un violon mais aussi celui du frottement de l’archet et, pourquoi pas, le léger bruit que produit le doigt humide quand il quitte trop vite une corde. On s’échinait à mettre en équation le son soufflé d’une note de saxophone, celui plus grêle de la clarinette et la bonhomie du trombone à coulisses. Les crash, les boum, les clings et les fla de la batterie avaient vocation, eux aussi, à finir dans une boîte à rythmes, à la portée d’un enfant de cinq ans. Parmi les plus grands chercheurs de l’époque, parmi les plus radicaux visionnaires de la musique électronique, personne n’aurait imaginé qu’un jour, les êtres humains trouveraient fun d’imiter eux-mêmes, avec la bouche, les sons d’une boîte à rythmes. Personne n’aurait imaginé les chanteurs BeatBox. Depuis les automates de Vhttp://www.blogger.com/img/blank.gifaucanson, l’humanité avait fabriqué des machines reproduisant ce que fait la nature. L’homme moderne trouve plus amusant de reproduire ce que font les machines… Ce n’est plus la nature qu’on prend comme modèle, mais les machines, pourtant conçues à l’origine pour imiter la nature. C’est comme ça, les choses changent…

En matière de noms et prénoms, c’est la même chose : on fait tout à l'envers. Quand nos ancêtres transformaient sans hésiter Buckingham en Bouquinquant, nous trouvons aujourd'hui très normal de prénommer un enfant Lucas (voire Louka !) au lieu de… Luc. Nous préférons l’apatride Matéo au biblique Mathieu, l’incompréhensible Hugo au très médiéval Hugues, nous préférons cette sotte d’Ynès à la sage Agnès, désormais frappée d’obsolescence. Vous voulez que la petite s’appelle Claire ? Au fou ! Elle s’appellera Clara, comme papa ! Les anciens s’affublaient de prénoms français, c'est-à-dire de prénoms venant de n’importe où mais francisés, roulés sous la langue d’ici. Les modernes ajoutent un O ou un A aux prénoms franchouillards, pour les faire sonner sud
Mais ce n’est pas tout. Imaginons un abruti. Il s’appelle Brouchardon, par exemple. Il sort de la Bourgogne comme Ève sortit d’Adam. Pour un peu, il roulerait les R. Mais voilà que Brouchardon se met en tête de fonder foyer avec la fille de Planpane, le gars du Jura, l’étranger. Une fois la chose faite, qui comprendra ce qui pousse le Brouchardon et la Planpane à appeler leur premier enfant Kylian ou Timéo, Maèlys ou Louna, Lilou, Noha, Yanis, Lena ou Rayan ? Qui expliquera les Noam, Ilhan, Titouan, Ilyes, les Maya, les Sofia et les Kenza ? Qui aura la force d’explorer ce gouffre grouillant du Grotesque ? Ça donnera quoi, ça donnera qui, Rayan Brouchardon ? Ça parlera quelle langue, ça se souviendra de quoi ? Et Yanis Planpane, quelle tête de con ça deviendra ?



Dans les années 60, l’industrie du disque naissante nous fourguait des « vedettes » de seconde main, incapables de produire quoi que ce soit d’autre que du plagiat, et encore, du mauvais. Un peu comme aujourd’hui avec les rappeurs, les « artistes » d’alors commençaient par se mettre un masque d’Ailleurs : ils changeaient leur noms. Claude Moine devenait Eddy Mitchell, Richard Btesh se changeait en Richard Anthony, la petite Annie Chancel se transforme en Sheila tandis que le plus drôle de tous, Jean-Philippe Smet, s’incarne en Johnny Hallyday pour l’éternité. Ainsi armés, nos fers de lance adapteront débilement des succès américains souvent pitoyables en se faisant passer pour d’autres. Avec leurs noms en forme de réclame, leurs noms de boissons gazeuses, ils vont se charger de vibrer avec leur époque, c'est-à-dire comme des glands. Comme les costards à la papa, un nom français vous condamnait à la ringardise, tandis qu’un blaze made in engliche faisait de vous un type dans le coup. On a vu ce que ça a donné.
Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les « stars » de mes deux qui se griment le prénom, c’est devenu la règle commune, même pour les gosses d’instits. Les industriels de la musique populaire avaient au moins un but : ils voulaient faire du fric en nous faisant avaler des chansonnettes tombées du camion. Pour que l’arnaque réussisse, il fallait quand même soigner le déguisement, il fallait faire croire à de l’authenticité, fût-ce à grand coup de triche. Ils ont maquillé les noms des chanteurs pour les faire rimer avec les Be-bop-a-lulla et les Da-dou-ron-ron (pour nos plus jeunes lecteurs, précisions que ces titres sont authentiques). Bon. OK ! Mais le petit Kalvin Ramirez, fils de routier et promis quant à lui à une belle carrière de vendeur de slips chez Kiloutou, quelle star est-il censé devenir ? Quel public pour ce noeud ? Et Maèlys Chauffier, qui deviendra coiffeuse et chopera un cancer de la peau à trente-deux berges, que fera-t-elle de ce prénom d’idole ? Cet empaffé de Kenzo Lavalette, fils de pute, petit-fils de collabo et futur DRH lui-même, attend-il des applaudissements chaque fois qu’il se présente ? A quoi riment ces conneries ?



Le constat est cruel, mais il est clair : la France produit désormais des chanteurs de variétés par paquets de dix mille. Dans l’imaginaire collectif, il n’y a pas plus haut. Chacun est affublé dès la naissance d’un prénom qui-fait-pas-français, NRJ-compatible, un prénom de star, prêt à servir, au cas ! Le prochain stade est facile à imaginer : c’est avec un prénom de rappeur clé en main qu’ils naîtront, les enfants : GangstA, DJmalin, RokkoEtnikk ou SoQP2touha- ZboubA\family©…
Les parents, à qui on a fait croire qu’ils sont des artistes, se trouvent bien obligés de faire de temps en temps œuvre de création. N’ayant pas la tête à ça (malgré les exhortations de Jack Lang), ils se rattrapent quand leur naît un petit. Là, leur imagination ne connaît plus de borne, leur furie s’exaspère, leur pouvoir est sans limite (malgré l’article 57 du Code Civil). Ils se lancent dans le choix du prénom comme on franchit le Rubicon. Ils ne respectent ni les règles, ni la tradition, ni les lois de la gravitation universelle : ils s’envolent. Et allons-y pour les Nolan, allons-y pour Aymen, Noa, Bryan ou Bruna ! Chaud, devant ! Et vlan pour Evaëlle ! On fait non seulement table rase du passé, mais on lui bazarde son couffin !

Jusqu’à une date récente, on tenait pour certain que les individus ne naissent pas spontanément et ne surgissent pas du néant. Les noms et les prénoms illustraient bien cette vieille croyance, et on se les transmettait comme on se passe le relais de la vie. Par le prénom, on en arrivait forcément à ressembler à quelqu’un d’avant – abomination qui rebuterait le premier venu aujourd’hui, s’il y avait encore des premiers venus… On donnait aux enfants un prénom qui avait déjà été porté, par hommage et aussi prudence, sans doute, pour éviter de se tromper. Une aïeule s’était appelée Denise, elle n’en était pas morte : ça pouvait aller ! Époques précautionneuses, qui ne sont plus…
Depuis deux siècles, la mode est à l’homme nouveau. Ah, on en a trouvé, des astuces, pour renouveler cette antiquité, l’homme ! A grands coups de révolutions, à grands coups de massacres et de chambres à gaz. Pire : à grands coups d’idées ! Et ça a profusé : l’homme nouveau sera industriel ! Il sera colonial, motorisé, il sera spatial, électronique, socialiste ! Il sera mondial, égal, il sera équitable, rouge, vert ! Il sera éolien ! Il sera consommateur et pacifique, il sera libre et assujetti à la CSG. Mieux : il sera une femme !... Et puis, on s’est rendu compte que ça ne fonctionnait pas : l’homme, plus il est nouveau, plus il est mauvais. Khmer rouge, par exemple, c’était bien nouveau, ça, pas de doute... Mais la rage de nouveauté et le zèle des changeurs de monde ne s’arrêtent pas à ce genre de détail. Sur la lancée des anciennes, les générations nouvelles ne peuvent pas s’empêcher d’entrer dans la tradition de la nouveauté. Hélas, n’ayant plus aucun lien avec l’Histoire, n’ayant que le divertissement pour vision collective et tournant littéralement à vide, nous n’avons plus les moyens de changer le monde, sinon par le fun. Et hop, les prénoms rigolos, venus de nulle part ! L’idée est tellement simple que personne ne l’avait eue : à prénom nouveau, homme nouveau. Une ancienne pub horlogère disait : « vous vous changez, changez de Kelton ». C’était juste pour vendre plusieurs montres, des jaunes, des bleues, des rouges, assorties à tes fringues. C’était pourtant simple, comme slogan, mais certains l’ont pris de travers, ils ont compris « vous changez de Kelton, vous changez ! ». Révélation ! pour devenir un autre, il suffisait de changer de montre ! Et si ça marche pour la montre, ça doit marcher pour les prénoms. Les billets de banque en euros nous ont déjà habitués à leurs illustrations irréelles, des ponts qui ne franchissent rien, des portes virtuelles, une architecture sans vie, sans hommes et sans passé. Les nouveaux prénoms finiront le travail. C’est ainsi que l’homme nouveau (modèle XXIème siècle naissant) s’appelle Noa, qu’il a deux ans et qu’il est mal parti.



Rendez-nous nos Jean ! Rendez-nous nos Gilles, nos Robert, nos Alain, nos Catherine, nos Françoise, nos admirables Françoise ! Rendez-nous nos prénoms normaux, nos prénoms de gens ordinaires, pas artistes, pas chanteurs, pas voyageurs, pas tatoués ! Rendez-nous des prénoms de chauffagiste, de boulanger, de comptable ! Des prénoms de chômeurs ! Rendez-nous nos Jean-Philippe, nos Jean-Marc, nos Martine, putain de bordel de merde ! Rendez-nous nos Mohamed !

vendredi 1 juillet 2011

Y a pas d'mai !


La France ressemble à une vieille actrice. Depuis qu’elle ne fait plus l’Histoire, elle ressasse les grandes dates de son passé, de commémorations en anniversaires, comme on repasse les bandes usées d’un vieux film. Parvenue même au stade ultime de cette passion, elle en arrive à revoir ses nanars avec la même autosatisfaction que si elle contemplait ses chefs d’œuvre. Pour remplir le rétroviseur, tout est bon : entre une commémoration de Valmy et une autre de Verdun, on trouvera donc le 10 mai 1981, comme on tolère l’asticot au cœur de la plus admirable scarole.
Durant ce mai 2011, personne ne peut l’ignorer, on a honoré le 10 mai comme une grande date. Pourquoi pas ? De toute façon, les mythes n’ayant aucun rapport avec la réalité, on ne saurait reprocher à nos revivalistes de faire passer des petits matins frisquets pour de grands soirs. Au-delà du 10 mai, c’est surtout sur les « années Mitterrand » que l’on est revenu, cherchant des motifs de fierté dans un passé pourtant comique.

Pour augmenter le mérite d’un vainqueur, il est toujours avantageux de faire croire à la grande valeur de ceux qu’il a vaincus. De la même façon, pour parer d’un lustre mirifique les années dites « Mitterrand », il est de bonne guerre de faire croire que les années « Giscard » n’étaient qu’obscurité, que les « Pompidou » ne furent qu’ultralibéralisme rampant et que les « de Gaulle » suffoquèrent sous le double joug de la mégalomanie personnelle et du militarisme. Interrogez des mecs de soixante ans, ils seront unanimes : c’est rien que des conneries.
Trente ans plus tard, on s’étonne même qu’avec la complicité de professionnels de la com bientôt promis au sarkozysme, le Grantomdegoche ait pu proposer un projet aussi puéril : changer la France. Comme on change un bébé qui a embrené ses couches ! Après le gros caca des années Giscard, il fallait d’urgence redonner aux fé-fesses du pays un soyeux impeccable, une fraîcheur printanière conforme à l’ambition de sa grande Maman mitterrandienne ! Rien ne vieillit plus vite que les idées modernes et les slogans. Voyez la « Force tranquille » : que reste-il de force dans la France d’aujourd’hui ? Qui est encore tranquille ? Où est-il, cet inconscient, ce phénomène ? Malgré ça, on réclame l’extase générale à l’évocation du grand fait d’armes du 10 mai… (Rappelons aussi qu’on a reproché à Mitterrand de n’avoir pas fait la révolution. Or, son programme se résumait en trois mots bien peu robespierriens: la force tranquille. Les reprocheurs n’avaient qu’à les lire avant !)



Un test simple permettra à chacun de vérifier cette constante : dès qu’on évoque publiquement le bilan de Mitterrand, l'omdegauche cherche désespérément dans sa mémoire un changement grandiose à la mesure de « l’espoir » du 10 mai puis, ne trouvant rien, sort l’abolition-de-la-peine-de-mort de son chapeau, comme si Mitterrand n’avait fait que cela pendant quatorze ans. Formidable ! nécessaire ! la fin de l’indécence ! Soit. Mais qu’est-ce que ça a été, l’abolition de la peine de mort ?
La mort de la peine du même nom n’est finalement qu’une mesure symbolique. Symbolique, oui, parce qu’elle n’a aucune importance sur la vie concrète et bassement réelle des Français. La peine de mort, le Français réel, dans son écrabouillante majorité, il n’en n’a rien à foutre. Pour être précis, sous le septennat giscardiaque, sur cinquante-quatre millions d’habitants, la France n’a perdu que trois pélots sous la guillotine. En sept ans ! Trois 54 millionièmes de condamnés à mort ! Pas de doute, y’avait urgence ! Il fallait arrêter le massacre ! La dépopulation nous guettait ! Le génocide ! Bien sûr, tout citoyen étant aussi un justiciable, chacun était à ce titre, en principe, raccourcissable. Mais dans la réalité, un simple quart d’heure de circulation routière faisait bien plus de victimes que la guillotine en sept ans.
En France, on vit exactement de la même façon avant et après l’abolition de la peine de mort, je l’affirme ! L’abolition n’a même rien changé pour les assassins eux-mêmes, puisqu’un des arguments abolitionnistes avançait que la peine capitale n’était pas dissuasive. C’est bien ce que je dis : tout le monde s’en foutait. CQFD.
Si l’on veut citer des mesures qui changent la façon de vivre des gens au-delà du symbole, on peut évoquer le droit de vote, celui de divorcer, l’accès à la contraception, l’avortement, les mesures sur le crédit, les réformes scolaires. Un Président qui permet l’indépendance de l’Algérie, par exemple, ou qui décide de la fin de la conscription, ou qui fout des radars routiers jusque dans les chiottes change bien plus radicalement la vie des citoyens que celui qui abroge une loi exceptionnelle par nature, et presque jamais appliquée. Par ailleurs, on rougit d’avoir à le rappeler, les évolutions de la science, puis de la technique, changent bien plus radicalement la vie des gens qu’un Président de la République, fût-il grantomdegoche, fût-il élevé au rang de héros par une foule en liesse un soir de mai, prise d’un délire qui fera sourire de pitié ses enfants à naître. La perceuse-visseuse sans fil, ça oui, j’en témoigne devant l’Histoire, ça a changé ma vie !

Parlant bilan, on pourrait aussi rappeler que c’est sous le même Mitterrand qu’on commença à parler des « nouveaux pauvres », toujours aussi pauvres trente ans après, d’ailleurs, mais moins nouveaux. On pourrait rappeler qu’il a été un parfait continuateur de Giscard sur bien des points, par exemple en contribuant à faire entrer la France dans l’européisme le plus libéral, abandonnant une grande part de la souveraineté nationale pour le plus grand profit des citoyens, comme chacun peut le constater aujourd’hui. On pourrait rappeler qu’il a ouvert un boulevard médiatique à la publicité partout où c’était possible, qu’il a filé une chaine de télévision française à Silvio Berlusconi et fait passer son ministre Bernard Tapie pour un modèle. Mais ce serait déplacé en ces temps de fièvre commémorative.



Que Mitterrand ait donc tenu à abolir la peine de mort ne peut pas compter pour une grande part dans le bilan de son action, sauf sur le point des symboles. Mais c’est pourtant de ça que se nourrissent aujourd’hui les souvenirs de la période, et l’essentiel de la fierté de notre impayable gauche moderne.

dimanche 26 juin 2011

Mourir pour mieux vivre.



Le projet de légalisation générale de l’euthanasie (et la relégation de ses adversaires dans le camp du Mal) incarne l’un des plus forts penchants nihilistes de notre époque.
Quand on a la tête sur les épaules et qu’on sait ce que signifient les mots, pas besoin d’explication soutenue pour comprendre que l’euthanasie, comme la pendaison, les coups de tronçonneuse et les accidents de bagnole, ça s’oppose à la vie. En effet, il est indiscutable qu’un quidam bien euthanasié ne peut plus continuer à faire ses affaires comme si de rien n’était, sauf bien sûr s’il s’agit d’un chanteur engagé de la Nouvelle Scène française.

L’euthanasie, c’est la mort. Au sens propre, c’est censé être la « bonne mort », mais j’attends qu’on me montre ce qu’il y a de bon à être « accompagné » (lire « buté ») par un fonctionnaire sous-payé pratiquant son devoir entre deux récup' de RTT. Hélas, le principal caractère de l’homme moderne étant de faire l’inverse de ce qu’il dit (et vice versa), nous entendons partout les partisans de cette radicale barbarie prétendre qu’ils aiment la vie, qu’ils l’adorent, la respectent. Si on les laissait faire, ils arriveraient à prétendre qu’ils sont même les seuls à bien l’aimer.

Leur argument principal est simple : nous aimons tellement la vie que nous refusons de la vivre en étant malade, diminué, souffreteux, grabataire. Heureusement pour eux, ils ne pratiquent pas le même ostracisme pour la bêtise… Du haut de leur expérience, ils décrètent par avance qu’ils ne considèrent la vie valable qu’en pleine possession de leurs moyens, et qu’ils préfèrent mourir que de se voir diminuer. Sans même parler de l’orgueil éclatant qui s’affiche ici sans complexe, on est bien obligé de constater que ces gens préfèrent leur vision de la vie à la vie elle-même : définition même du nihilisme. Ils se font une opinion de ce qui est bien pour eux, et si l’unique moyen que la Nature a trouvé pour animer les amas de cellules que nous sommes n’y correspond pas, ils interrompent le processus !

Nietzsche était de constitution maladive et ne vécut pas bien vieux. C’est probablement ce qui le conduisit à tant vanter la « grande santé », à glorifier ce qu’il savait hors d’atteinte. En praticien involontaire de la souffrance, il était bien placé pour savoir ce que souffrir signifie et, contre tout romantisme, il définissait la bonne santé et la vie comme de souverains biens. Mais, sauf distraction de ma part, il n’a jamais prétendu qu’on devait les honorer à grands coups d’euthanasie ! C’est une rigueur logique dont notre modernité ne s’embarrasse pas. On adore donc l’hygiénisme le plus sec et l’euthanasie la plus méthodique dans un même mouvement. On prône la vie sans plaisir des abstinents et des bigotes, et on la juge encore si bonne que la maladie la rendrait indigne ! Une vie de comptabilité et d’eau d’Evian qu’on estime si parfaite qu’il serait préférable de l’abréger plutôt que de devoir la vivre à moitié ! Ben merde !
Après une existence passée sans fumer, sans boire, sans conduire imprudemment, sans se battre, sans saigner, sans manger de sauciflard, sans perdre son temps, sans se consumer, après une vie sans rillettes, la maladie doit être accueillie comme l’ultime tentative du Destin pour qu’on connaisse enfin une chose qui mérite d’être vécue. J’ai dit.

Aussi peu spirituelle que soit notre époque, elle ne peut se passer de mythes à sa mesure. Le mythe du héros qui meurt jeune, Kurt Cobain ou James Dean, peut être apparenté à cette phobie des microbes, à cette lutte hygiéniste, à ces cinq fruits et légumes quotidiens, à cette injonction à être et demeurer en bonne santé. Dean, surnommé « le cendrier humain », n’aurait probablement pas fait un joli quinquagénaire. Mais mort à 24 ans, il est ainsi préservé de ce qui fait la vie même : les atteintes au physique et celles, de lèse majesté, à l’apparence. Idolâtrer James Dean pour ça, s’épater qu’il soit resté jeune « à jamais », c’est confesser involontairement son propre dégoût de la vie. Pur nihilisme.
Comme les insensés qui préfèrent se passer de plaisirs de peur d’avoir à en payer le prix un jour, on adore la jeunesse de James Dean parce qu’elle n’a pas eu à se confronter à son destin, qui était de cesser, passer et disparaître lentement. On oublie que le destin idéal d’une jeunesse n’est pas de finir vite dans de la tôle froissée, mais de préparer l’âge suivant, de nourrir la maturité. Vivre, ce n’est pas être jeune, encore moins demeurer jeune, c’est voir passer les années et vieillir. Vivre, ce n’est pas poser un ultimatum à son corps : demeure en bonne santé où je t’anéantis !



Derrière ce lancinant désir d’en finir comme derrière l’injonction à ne pas faire d’excès, il y a aussi une question économique. Nos sociétés ayant adopté des systèmes d’assurance de santé qui pompent à nos poches, certains trouveraient plus juste que les malades cessent carrément de l’être et que les mourants se dépêchent de claquer ! Alfa et oméga de la bonne comptabilité, cette vision étrange de la solidarité apporte une solution radicale à tous les déficits. Plutôt que payer des gourmands à se soigner d’un cholestérol illégitime, plutôt que payer les maladroits à se guérir des chutes de cheval et plutôt que secourir les marins perdus qui auraient pu rester à quai, on inscrit le principe de précaution dans la Constitution et on criminalise d’un coup le cavalier intrépide, l’amateur de régate et les bouchons lyonnais. Quant à l’imprudent octogénaire alité trop longtemps, kaputt !

Au peuple le plus bête, il faut encore un but élevé : vaincre le Déficit de la Sécu. Les temps n’étant plus à l’héroïsme, c’est par le sens de l’équilibre budgétaire que le Français sera mené à l’abattoir. Il est incontestable qu’une population correctement éduquée dans le sens de la parfaite économie et de l’amour de la vie n’aurait qu’une hâte : en finir promptement.
Eugénisme et euthanasie proposant étymologiquement de « bien naître » et de « bien mourir », le citoyen modèle prendra donc soin de ne pas trop s’attarder entre les deux étapes de son existence, et de ne rien faire qui puisse l’écarter du Bien.
Amen.

lundi 20 juin 2011

Tu seras un slip, mon fils !


En ce moment, une association féministe fait feu de tout bois avec succès pour qu’on parle d’elle. Cette association de braves s’appelle « Osons le féminisme », nom qui en dit bien plus long que n’importe quelle profession de foi militante. Ses milices de la Bonne Morale Féministe surveillent le paysage mondial en quête d’un dragon à combattre, d’une hydre à terrasser, d’un tsunami macho à sa mesure, bigre ! La plupart du temps hélas, elles ne trouvent que menu fretin mais savent parfaitement s’en accommoder : on en découd avec des pucerons, certes, mais on en découd !
Osons le féminisme, l’expression laisse supposer qu’il faut du culot, du courage, une forme de radicalisme frisant l’inconscience, une témérité de taureau pour se proclamer féministe et agir comme tel. Ce nom suggère que dans un contexte hostile, dans une société qui bafoue chaque jour le droit des femmes et fait prospérer le patriarcat le plus absolu, il faudrait « oser » - quel exploit ! se dire féministe, le revendiquer à la face moustachue du monde, comme il fallait sûrement du courage pour se dire Protestant dans l’Espagne de Philippe II ou se clamer pacifiste à la cour de Gengis Khan ! Quels types épatants, ces féministes (sans parler de leurs gonzesses) !

Après tant d’autres associations pour l’Etablissement Universel de l’Ordre Moral, Osons le féminisme se fait donc une spécialité de militer sur les pieds des Méchants. C’est dans l’ordre des choses. Rien à dire. Dans le viseur des escadrilles féministes, Petit bateau, l’entreprise spécialisée dans les fringues moches pour gosses, boîte dont le nom lui-même ne fait aucune place au genre féminin, et qui aurait aussi bien pu s’appeler Petite embarcation que Petite chaloupe, Petite caraque ou Petite pirogue, si ses fondateurs avaient été plus modernes.
Petit bateau est donc accusé d’un crime proprement inconcevable : proposer des layettes « pour garçons » et des layettes « pour filles » ! Oui, citoyen, tu as bien lu ! Pire que ça, les layettes susnommées sont caractérisées par des inscriptions d’une bêtise surprenante, il est vrai, qui alignent les poncifs les plus éculés sur les qualités qu’on veut prêter aux bambins : le garçon s’affiche « fort », « vaillant », « déterminé » tandis que la fifille est « jolie », « coquette » ou « amoureuse ». C’est tellement bête qu’on croirait lire l’ébauche précoce d’un programme électoral pour 2012, mais non : ce sont des layettes !



Nous sommes donc contraints d’imaginer une scène pénible, celle de la genèse du bintz. Le patron de Petit bateau commande à son staff « créatif » une nouvelle idée pour booster la vente des layettes. Les équipes se jettent sur leurs dictionnaires à idées et, après trois mois de labeur, proposent au boss le chef d’œuvre en question. Le vieux est trop endormi pour saisir le potentiel proprement révolutionnaire du projet, il donne son accord et retourne à Deauville finir une partie de bridge. La machine est désormais en marche, rien ne peut plus arrêter la course des événements et bientôt, la France entière découvrira que les « créatifs » (mmouahahaha !) de Petit bateau sont les plus étonnants tocards connus depuis Auto macho, auto bobo! de comique mémoire.

Une précision : il n’a jamais été question d’aller chercher quoi que ce soit d’intelligent dans les productions de la marque Petit bateau. Malgré les efforts des propagandistes de la publicité, je reste, tu restes, nous restons tous radicalement méprisants à l’égard d’un quelconque fabricant de slips, et c’est la moindre des choses. Qu’il s’affuble d’un nom « malin », qu’il fabrique ses layettes, mais qu’il ne nous prenne pas pour des billes.
Cependant, il est dans la nature humaine de toujours se surpasser, et la sottise inhérente à tout boutiquier (fût-il côté en bourse) est vouée à être dépassée par la sottise conquérante des militants, cette Nouvelle frontière. Car les militants, en l’espèce, prennent la guignolade au sérieux. Certains brandissent même le nom de la Halde, comme on invoquait jadis le tribunal de l’Inquisition ! Au lieu de s’en foutre, au lieu de se moquer outrageusement des guignols et leur faire la contre-pub qu’ils méritent, on dégaine l’Ordre et le Bâton. Le féminisme moderne n’est pas du genre à se laisser gagner par la tiédeur.



Dans la France médiatique qui s’annonce, tout indique qu’un titre de Méchant du Jour sera bientôt discerné, sous le haut patronage d’une de ces innombrables Associations de sauveurs de monde dont l’Histoire n’a pas su prévoir l’effarante prolifération. Les Méchants du Jour sont donc les fabricants de slobards cités plus haut, Méchants d’autant plus facile à cibler qu’ils sont connus pour leur grande bêtise. Ils ont aussi mauvais goût. Il n’y a qu’à regarder leurs productions, en effet, pour se convaincre qu’on laisse décidément les adultes faire n’importe quoi aux enfants dans ce pays. Dans l’Histoire de l’habillement, jamais aucune population n’a été aussi mal accoutrée que la nôtre, jamais l’alliance du pantacourt, du pull dégueu, du truc qui pendouille sans raison et du boxer à élastique supermoche n’a été poussée aussi loin. Jamais les parents n’ont dépensé autant de génie à fagoter les gosses plus mal qu’eux-mêmes dans l’extase auto-admirative la plus totale. Et sans le bienfaiteur de l’humanité qui eut un jour l’idée d’inventer les poignées latérales, il serait désormais impossible de distinguer l’homme de la poubelle.

Mais ce n’est pas d’esthétique que s’occupent les Oseurs de féminisme, c’est de conformité au nouvel ordre moral qui stipule que fille = garçon et que la poupée, tu vois, c’est fachiste ! Il ne s’agit pas tant de respecter une loi que d’être conforme à une nouvelle échelle des valeurs dans laquelle la différenciation des sexes équivaut à peu près à l’extermination de masse : crime imprescriptible. Il faut rendre illégale la prétention à élever les enfants comme on le veut (y compris en leur fourguant des stéréotypes lourdingues façon Petit bateau) et obliger le populo, ce con, à tâter des fourches caudines associatives. Certains féministes poussent le dogme de l’individualisme si loin qu’ils refusent que la société assigne le moindre rôle à quiconque en fonction de sa nature, notamment sexuelle. Ainsi, pour être parfaitement libre, l’animal mimétique qu’est pourtant l’homo sapiens ne devrait plus se construire en imitant papa ou maman, mais plutôt en lisant les productions pleines de bon sens des gender studies. Petit bateau n’a sans doute enfreint aucune loi, puisque la loi n’est pas encore assez dénaturée pour interdire que le petit dernier s’identifie à papa et que la cadette prenne maman comme modèle. Mais le crime contre les préjugés féministes n’est pas loin, l’avenir nous le montrera... Il s’agit bien d’un ordre moral, puisqu’il définit une ligne de partage du Bien et du Mal, ligne d’ailleurs semblable à celle que nos grands-parents ont connue, à ceci près qu’elle s’est déplacée : elle ne sépare plus désormais les hommes et les femmes en deux groupes distincts, mais s’insinue au beau milieu de leurs fesses pour bien marquer que la dualité a son fondement dans le nôtre.

dimanche 29 mai 2011

Fuminisme : défense des fumistes.



L’affaire DSK est une aubaine pour les médias, elle fait vendre beaucoup plus de papier qu’un bombardement de civils en Syrie ou une énième éruption violente du côté de Gaza. C’est ainsi. Il faut reconnaître que l’affaire DSK est avantageuse. Il est nécessaire de se documenter, par exemple, si vous voulez donner un avis un peu pertinent sur le conflit Israël / monde arabe. Il faut se farcir des livres d’histoire, apprendre quelques faits et réaliser le tri entre les interprétations des uns et des autres. Idem si vous avez l’intention de l’ouvrir sans dire trop de conneries à propos de la Côte d’Ivoire, du Soudan, de Fukushima et même d’un discours du pape. Mais l’affaire DSK, un régal ! On peut y aller, balancer sa certitude sans risque, puisque l’éventuel contradicteur ne dispose pas, de toute façon, d’argument plus fondé que le vôtre. Même s’il n’a rien à en dire, chacun a un avis et tient à l’exprimer !

Il est comme ça, le Français : quand on lui embastille son président du FMI, il commente ! Et merde, il a bien le droit ! Il commente au boulot, en famille, au bistrot et, natürlich, sur Internet. Mais qu’est-ce qu’Internet, après tout ? Quelle fonction ça remplit, Internet ? Grosso modo, celle d’un bistrot. Un « endroit » où l’on peut ouvrir sa gueule et partager quelques impressions. Internet, c’est du lien social à l’échelle industrielle. Alors, quand un très gros bonnet se fait pincer dans une sordide histoire, on commente, on glose, on participe à l’Histoire. On est d’abord stupéfié, puis on se marre, on galèje, on exagère. On fabrique du lien social sur le dos du cador. On est peuple. Et puis, il y a tellement de gens qui prétendent détenir la vérité sur l’Affaire, qu’au fond, personne n’y croit. Qu’importe, après tout, ce n’est que de l’écume.

C’est pourtant sur cette écume, ce rien-du- tout, ces propos de café du commerce que nos féministes s’appuient pour repartir au combat. Quoi ?!! On aurait violé une femme à New York ?! On aurait bousculé une minette à la sortie d’une boîte de nuit ? On aurait manqué de respect à ma grand-mère ? On aurait plaisanté grassement sur les cuisses tout aussi grasses d’une caissière à mi-temps chez Ed l’Epicier ? On aurait fait de l’esprit sur celui des femmes, qui, chacun le sait, ne diffère pourtant EN RIEN de celui des hommes ?! Formons nos bataillons, mes sœurs, et allons dénoncer l’hydre masculine et sa gigantesque bite mentale !


Alors qu’une femme vient d’être arrêtée en Arabie Saoudite parce qu’elle conduisait une simple bagnole, des féministes organisent en France une manifestation pour s’opposer au climat misogyne qui régnerait en ce moment dans la patrie de DSK. La disproportion entre les rodomontades féministes parisiennes et les sujets réellement scandaleux que l’actualité nous rappelle, est encore une fois l’occasion d’une affligeante méditation. Tel l’antinazi du XXIème siècle, qui continue d’œuvrer et de lever le poing, même sans trouver le moindre nazi à se mettre sous la dent, la féministe française de 2011 fait tout pour faire croire que le sujet de sa « lutte » est encore brûlant. Alors qu’il pue le moisi comme une vieille ration de la guerre de 14.

Passons sur les offuscations de circonstances : certaines prétendent qu’on nage dans un climat de gaudriole appelant les Assises. Je ne renchérirai donc pas. Retenons plutôt ce chiffre effrayant, époustouflant, brandi comme une injonction à un peu de décence : 75 000 viols par an, en France ! Aha, on fait moins les malins ! Le message est donc clair : que tous ceux qui s’amusent et font de l’esprit sur la femme de chambre DSKisée se rappellent qu’en France, chaque année, on viole 75 000 femmes, bordel !


Il y a déjà quelques temps que des chiffres jonglant avec les dizaines de milliers (voir les centaines de milliers) circulent ici ou là sur ce sujet. L’Etat n’avance curieusement aucun chiffre précis, laissant ce soin à d’obscures associations qui ont, fort logiquement, un bel intérêt à démontrer que leur raison d’être ne repose pas sur du vent. Tout le monde est d’accord pour suspecter une association de défense de l’agriculture intensive, par exemple, de ne pas être neutre dans son combat, ni dans sa façon de mener ses travaux. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, une association de lutte féministe, pour utile qu’elle soit, a intérêt à démontrer que son combat est justifié, nécessaire, indispensable. (Je me souviens d’un pote qui pondait sa thèse de doctorat sur l’apartheid sud africain au moment où celui-ci fut aboli : une gueule de six pieds de long). Il est donc normal de prendre les chiffres avancés par toute association, même féministe, avec un minimum de précautions.

Allons-y pour les précautions. On laisse n’importe quel chiffre se répandre dans les médias sans faire aucune vérification. N’étant pas un spécialiste des viols, n’étant même pas violeur moi-même (oh, ça va, c’est une petite vanne), j’expose ici ma pseudo méthode, qui est rudimentaire : je cherchouille sur Internet, pas plus.
Que trouvé-je ?
On parle de 75 000 viols annuels en France. Bon. Pourtant, une enquête américaine de 2004 – 2005 n’en donnait que 60 080 aux Etats-Unis, un pays quatre fois plus peuplé que le nôtre, et réputé en général pour sa grande violence. De plus, cette enquête américaine estimait que seulement 41% des viols étaient déclarés. En France, à en croire les militantes, ce chiffre serait inférieur à 10%, et personne n’est capable d’expliquer cette monstrueuse différence…
Mieux : Wikipédia nous apprend que l’Afrique du sud serait le pays du monde où l’on dénombre le plus de viols : 147 par jour ! Atroce ! Mais c’est compter sans la french touch : 75 000 divisé par 365, ça donne 205 viols quotidiens ! L’Afrique du sud enfoncée ! Ça ressemble de plus en plus à un canular. Un peu comme si certains, ou certaines, avaient intérêt à répandre des chiffres dopés à l’hélium… D’ailleurs, quand l’Enquête Nationale sur les Violences Envers les Femmes en France (ENVEFF) donne les chiffres de la gendarmerie et de la police (pour 1998), on arrive à 7828 viols annuels, c'est-à-dire 21 par jour. On est loin, et heureusement, de 205…

Pour aborder très rapidement un point de méthode qui ferait sourire de commisération un enfant de huit ans, je citerai cette perle méthodologique de l’ENVEFF. Un panel de femmes est constitué. Il apparaît que 0,3% de ces femmes disent avoir été violées. On applique ensuite ce pourcentage à l’ensemble de la population féminine française (ce qui donne les fameux 75 000 viols). Puis, constatant que les chiffres des plaintes enregistrées sont époustouflamment inférieurs, on en infère que seulement 5% des femmes violées portent plainte. La seule et unique chose qu’on remet donc en question, ce sont les chiffres officiels des plaintes
« Si l'on applique cette dernière proportion aux 15,9 millions de femmes âgées de 20 à 59 ans vivant en France métropolitaine (lors du recensement de 1999), ce sont quelque 48 000 femmes âgées de 20 à 59 ans qui auraient été victimes de viol dans l'année (2). Cette estimation est à rapprocher des déclarations faites à la police et à la gendarmerie : 7 828 viols en 1998, dont 3 350 concernaient des personnes majeures. Seuls environ 5 % des viols de femmes majeures feraient ainsi l'objet d'une plainte. »



Autre exemple ? Sur une recherche Google, le premier site apparaissant quand on demande « viols en France statistiques », c’est SOSfemmes.com. Il titre « au moins 25 000 viols en France » et l’illustre par cette phrase effrayante : une femme violée toutes les deux heures ». Oui, mais une femme violée toutes les deux heures, ça nous donne un total de 4380, c'est-à-dire cinq fois moins que ce qu’annonce le titre de l’article ! Tout est comme ça. Aussi surprenant que ça puisse paraître, dès qu’on aborde le sujet du viol en France, on nage en pleine décontraction…

Enfin, pour étayer mes doutes sur les chiffres avancés par les Combattantes, je rapprocherai les supposés 75 000 viols annuels des 68 512 accidents de la route enregistrés en 2009 en France. Ouais : moins que des viols ! Posons-nous alors la question suivante : à titre personnel, dans notre entourage, nos amis, notre famille, connaissons-nous plus de victimes de viols ou d’accident de bagnole ? Hum ? Allez, fuministes, circulez !

Je prétends qu’en matière de violence contre les femmes et en matière de viol, par peur d’être désigné « négationniste », on laisse le champ libre au militantisme le plus exalté. Une contradiction sur les chiffres avancés et hop, on vous soupçonne d’être favorable au viol, d’en faire l’apologie ! Le sujet de la violence sexuelle contre les femmes est un tabou, une friche dont on laisse l’usufruit à des militants déterminés à faire peser sur tous les hommes un soupçon infâmant. Vieille technique utilisée par tous les lobbies, il s’agit alors de gonfler la réalité, d’amplifier le danger pour que des mesures radicales soient prises. Un peu comme ces manuels scolaires du début des années 80 qui nous expliquaient qu’avant l’an 2000, les réserves pétrolières mondiales seraient quasi éteintes… Pire, plus ambitieux et jamais clairement dit, en répandant l’idée que des dizaines de milliers de viols sont commis en France chaque année, il s’agit surtout d’établir un climat mental de culpabilité générale chez les hommes. Le bon vieux truc des méchants et des gentils.

Autre point désagréable : les fausses accusations de viol. On a beaucoup parlé de présomption d’innocence et de présomption de véracité (pour les accusations de la plaignante), mais une chose demeure certaine, malgré toutes les présomptions : les enquêteurs doivent étudier toutes les hypothèses, y compris celle où la victime raconterait des bobards. C’est d’ailleurs la meilleure et la seule façon de faire honneur à la présomption d’innocence dont on se remplit la bouche sur les plateaux de télévision. Or, des études montrent qu’en matière de viol, la fausse accusation est une pratique massive, et bien connue des spécialistes. Sans même rappeler les fausses accusations d’Outreau, des études jamais évoquées par les médias montrent que les fausses accusations de viols peuvent représenter jusqu’à 40% des cas ! (lisez ceci) Évidemment, les militantes fuministes rejettent en bloc ces chiffres (pour le cas improbable où on les produirait), en vertu de la mécanique d’intérêts que j’ai évoquée en introduction.

DSK et les femmes, c’est un sujet idéal pour vendre du papier. Il est riche, elle est pauvre. Il est puissant, elle balaie les chambres. Il a des avocats, elle a des huissiers aux trousses. C’est un homme, c’est une femme. Il est blanc, elle est noire. Un mauvais scénariste de série télé aurait reculé devant un tel simplisme. Pas les fuministes français.

mercredi 18 mai 2011

Une femme, toutes les femmes


"Comment voulez-vous croire qu'une simple femme de ménage, noire, mère célibataire de surcroît, ne dise pas la vérité ?" Gisèle Halimi. Le Monde.fr du 18/05/2011.

Oh, je sais qu’on peut se laisser entraîner à dire les choses de façon maladroite, surtout quand on est presque sommé d’avoir un avis sur une question dont on ne sait, en fait, rien. Oh, je sais que les paroles dépassent parfois la stricte mesure de ce que leur auteur voulait dire. Malgré tout ce que je sais, je ne peux pas m’empêcher de goûter comme un nectar la perle halimienne ci-dessus. Nectar d’une bien curieuse nature, car il cumule deux caractères contraires : il est à la fois précieux et très répandu.
Gisèle Halimi n’a peut-être jamais fréquenté de femme de ménage, noire, mère célibataire. Qu’importe ! elle aurait quand même pu se renseigner avant de parler… En effet, la science est formelle sur ce point : les femmes noires, mère célibataires, et qui font des ménages pour gagner leur vie peuvent et savent mentir. C’est scientifique, c’est établi, c’est du solide. Les plus grands spécialistes de la question convergent même vers l’idée qu’en fait, tout le monde est capable de mentir. La profession d’un individu, son sexe, sa couleur de peau (fût-elle noire, oui !) n’entravent manifestement pas sa capacité à mentir et il semble bien qu’en ce domaine, les individus « faibles », ou « dominés », enfin les individus qui ont en général à rendre des comptes, développent leur compétence bobardienne de façon encore plus satisfaisante.
Ainsi, hélas, les victimes-nées que sont les pauvres, les femmes battues ou non, les sanpapiers, les sans grade, les ramasseurs de fruits, les chiffonniers du Caire, les pestiférés de la Garenne-Colombe, les moinqueriens de Ouagadougou, les plongeurs de chez Quick-Hallal, les précaires, les cédédés de la Barbade et même les trous du cul du Yang Tsé Qiang, tous sont potentiellement de remarquables baratineurs. Sur ce point, on me rétorquera que les ministres et les D.G. d’institutions internationales sont de vrais champions : certes !

« Gisèle Halimi dérape !», auraient pu titrer les médias s’ils n’étaient pas en ce domaine focalisés sur les têtes de Turc consacrées. Elle prend ses désirs pour des réalités, ses fantasmes pour chose certaine. La militante milite comme tous les militants le font : dans la lourdeur. Si les militants se mettaient à peser les arguments et les accusations, où irions-nous ? Par ailleurs, Gisèle Ha-la-limite est avocate. Il serait étonnant que son expérience d’avocate ne lui ait jamais fourni l’exemple de gens qui mentent, accusés, accusateurs, femmes, hommes, Blancs et même Noirs (si !). Mais la militante en elle est la plus forte, et débarrasse l’avocate des scrupules qu’elle devrait avoir.

Dans une conversation télévisée récente portant sur l’affaire DSK, Clémentine Autain remarquait que les réactions publiques se focalisaient sur la personne de l’accusé (elle ignore sans doute qu’un patron du FMI mis en taule pour viol est bigrement plus susceptible de soulever l’étonnement public qu’une malheureuse femme de chambre maltraitée, même noire). Elle s’étonnait et regrettait que l’on déplore la situation de DSK tout en ignorant celles de l’accusatrice et des femmes violées. En cette occasion comme en tant d’autres, elle parlait en parfaite militante, c'est-à-dire en utilisant des expressions toutes faites : les fameuses (et déplorables) « violences faites aux femmes ». Pour cette soldate des femmes, nous avons DSK d’une part (encore présumé innocent bien qu’il soit un homme) et, dans l’autre plateau de la balance, les violenzfètzofam. Or, quelle que soit l’énergie sexuelle du mari d’Anne Sinclair, on ne peut quand même pas le tenir responsable des violences faites à toutes les femmes ! Dites-moi que ce mec est un tombeur de première, un satyre forcené, un queutard d’exception, un militant du gland, dites-moi qu’il crapahute de fesses en fesses depuis trente ans, qu’il bouscule ma tante dans les rosiers, qu’il force les premières communiantes et d’insoutenables génuflexions et même qu’il DSKise© les réticentes, mais ne venez pas me dire qu’il épuise à lui seul le genre féminin sous les assauts !! Il doit bien avoir quelques complices, ce mec ! Il ne peut pas faire partout à la fois ! En l’occurrence, donc, on l’accuse de violence faite à UNE femme, une seulement ! Toute la différence entre une exaltée de la militance et une personne sensée tient à cette nuance.

Un conseil à tous les hommes : dans un tribunal présidé par Clémentine Autain, évitez d’être défendus par Gisèle Halimi.

mardi 17 mai 2011

35 heures pour une ruine


Dickens écrit Hard times (en français, Temps difficiles) en 1854. Dans ce passage, il ironise sur certain discours patronal présentant les contraintes de la loi comme menant immanquablement à leur ruine. On se croirait en 2011...
Ici, ceux qu’il nomme les « citoyens de Coketown », ce sont bien sûr les possédants, ceux qui détiennent les usines.

« Assurément, il n’y avait jamais eu de porcelaine aussi fragile que celle dont étaient fats les manufacturiers de Coketown. Les eussiez-vous maniés le plus légèrement qu’il est possible, ils seraient encore tombés en morceaux avec tant de facilité que vous auriez pu les soupçonner d’avoir été fêlés auparavant. Ils étaient ruinés lorsqu’on leur demandait d’envoyer les petits manœuvres à l’école, ils étaient ruinés quand on désignait des inspecteurs pour venir visiter leurs fabriques, ils étaient urinés quand ces mêmes inspecteurs considéraient comme douteux qu’ils eussent tout à fait le droit de couper les gens en morceaux avec leurs machines, ils étaient ruinés quand on insinuait qu’ils n’avaient peut-être pas toujours besoin de faire tant de fumée. (…) Chaque fois qu’un citoyen de Coketown se croyait victime d’une injustice, c'est-à-dire chaque fois qu’on ne le laissait pas absolument libre de faire à sa guise, et qu’on voulait le tenir pour responsable des conséquences d’un quelconque de ses actes, on pouvait être sûr qu’il allait lancer sa terrible menace et affirmer qu’il « aimerait mieux flanquer ses biens dans l’Atlantique ». Cette menace avait terrifié le ministre de l’Intérieur, au point de le mettre à plusieurs reprises à deux doigts de la tombe.
Cependant les citoyens de Coketown étaient si bons patriotes, après tout, qu’ils n’avaient jamais encore flanqué leurs biens dans l’Atlantique, mais au contraire avaient eu la bonté d’en prendre grand soin. C’est pourquoi ces biens étaient là-bas dans la brume, qu’ils croissaient et se multipliaient. »

Livre indispensable.

La flamme est l’avenir de l’homme.


On le sait d’expérience, la réalité est la mère supérieure de toutes les fictions. Quand la fiction se débride, la réalité lui rappelle bien vite qu’en matière de fantaisie comme en matière d’horreur, elle ne saurait être dépassée.
Il n’est pas d’usage ancien qu’on brûle les morts en occident. On ne sait pas le nom du premier con qui a trouvé sympa de se faire volontairement chauffer le lard à quelques centaines de degrés, mais on constate son succès. En effet, il n’est désormais plus possible d’avoir une conversation sur la mort sans qu’un plaisantin vienne affirmer qu’il voue son corps aux flammes, « parce que c’est mieux que les asticots »… Ingratitude des viandes vives ! Inconséquence des éphémères ! Dire que des générations d’Européens ont nourri, entretenu, élevé, oui, é-le-vé des milliards de générations d’asticots en leur fournissant post mortem un copieux repas chaud farci de protéines, et nous voici au seuil du troisième millénaire à rationner le bifteck à nos compagnons d’éternité ! Nous vivons l’âge du Rationnement.
Quoi qu’il en soit, il faut se rendre à l’évidence, le crématoire est désormais devenu la destination très prisée des macchabées de par chez nous, on s’y précipite ventre à terre et les osselets en bataille.

Dans le catalogue des « raisons » censées justifier le choix du chalumeau plutôt que la vénérable tombe « pierres apparentes » qui fit la joie de nos ancêtres, on trouve l’argument de l’encombrement. Habitué à faire la queue chez Carrefour, à s’embourber par milliers sur les plages d’août, à faire du bite-à-cul sur le périph matin et soir pendant une vie d’employé modèle, le Français d’aujourd’hui n’est plus qu’un mec qui s’efface, un timide qui craint d’abuser, un modèle qui condamne l’usage de tout ce qui fait « du mal à la planète ». Cette tendance navrante est renforcée depuis peu par l’assurance que les humains, vivants ou morts, sont trop nombreux sur la terre. Les humains, et surtout moi-même ! se dit le Français moyen courant au four crématoire y trouver ses vingt centimètres cubes d’éternité.
On ne dira jamais assez ce que la rage écologiste a ajouté aux peurs traditionnelles de l’être humain, et les justifications nouvelles qu’elle a apportées à sa bêtise. La planète ayant été décrétée « trop petite » pour les milliards que nous sommes, l’homme moderne (donc responsable) se doit désormais de se faire mince. Le viatique écologiste (donc responsable) prescrit dix commandements impérieux :
1 Manger peu (des légumes),
2 jeter encore moins,
3 se déplacer seulement en cas de force majeure,
4 et JAMAIS EN BAGNOLE,
5 prendre des douches sans eau,
6 trier ses déchets, voire ceux des voisins,
7 limiter son empreinte écologique,
8 renoncer à jeter ses vieilles piles à la poubelle
9 préférer le suicide (assisté) à l’acharnement
10 se faire incinérer

Ne pas prendre de place, même la sienne, est devenu l’ambition suprême.
On doit donc en prendre son parti : il est de la dernière tendance et du plus haut chic de partir en fumée dès que la mort nous en donne l’occasion. Il est alors écrit que les fours municipaux se multiplieront, résurrection inattendue des fours banaux. Comme autrefois, au village, chacun viendra y porter non plus son pâton à cuire, mais son vieux père à griller…


Le village de Redditch, affreux bled d’Angleterre, a fait parler de lui il y a quelques mois pour un projet surprenant. L’affaire semblait un canular : le conseil municipal envisageait d’utiliser la chaleur produite par le four crématoire pour chauffer la piscine municipale. D’un côté, des citoyens calcinés par les flammes ; de l’autre, des citoyens engourdis par la flemme. Mourir pour inciter les autres aux délassements aquatiques ! Hé, Cindy, tu viens te baigner, demain ? Pas folle ! j’attends que la mère Brighton ait cassé sa pipe !
L’idée était frappée au coin du bon sens écologique : on ne va quand même pas dépenser du combustible à seule fin de faire disparaître le corps d’un mort ! Faut que ça profite ! Quoi ? Vous voulez qu’on vous incinère, comme ça, tout seul ? Un feu rien que pour vos os ?! ‘Rendez pas compte de l’impact, ou quoi ? Terrible ! Une apocalypse de retombées ! Non, si vous voulez qu’on chauffe vraiment le four à fond, faut partager la chaleur avec les avaleurs de Javel. Si vous n’êtes pas content, faites-vous incinérer à froid !

On imaginait alors que le bouchon était poussé un peu loin et que tout ça finirait dans la décence, denrée britannique s’il en est. Macache ! Non seulement la mesure a été adoptée, mais le village vient d’être récompensé d’un « green award » de mes deux pour l’excellence de ses pratiques vertes ! Une récompense nationale visant à encourager la chose, à la faire essaimer et, qui sait, à la rendre bientôt obligatoire ! A ceux des lecteurs qui lisent l’anglais, je conseille cet article, où un neuneu assure même que sa vieille tante, récemment morte, aurait trouvé formidable de servir de combustible pour que les as du maillot de bains ne se les gèlent pas quand ils font trempette. Là encore, on croit à une bonne farce. Mais non, c’est réel, c’est contemporain, c’est imprimé, ça se porte en étendard.

La machine est en marche, le mouvement nous entraîne. Déjà, quand on affirme à la cantonade qu’on refuse de donner ses organes post mortem, on se voit opposer que « nos organes ne nous servent plus à rien quand on est mort ». On a beau argumenter, on ne récolte qu’incompréhension et condamnation morale. Si l’on vante les mérites d’un cimetière particulièrement bucolique, on nous oppose que les cimetières prennent de la place, argument de promoteur immobilier qui recoupe par miracle les dogmes écologistes les plus avancées. Quand on attend que la Sécu rembourse les soins d’un nonagénaire, on entend dire que la société dépense en pure perte.Et demain, en généralisant les initiatives à la Redditch, on comprendra que les individus ne doivent plus rien attendre de gratuit de la société.


L’utilitarisme le plus massif gouverne désormais la morale, guidé par la bonne conscience du Soldat du Bien qui piétine traditions, modes de vie, croyances, mythes et principes moraux de ses deux pieds plats. Les intérêts des chantres du libéralisme et ceux des écologistes progressistes se trouvent, ici encore, mêlés. Du côté libéral-les-affaires-y-a-que-ça-dans-la-vie, on se focalise sur l’utilité économique du citoyen dépenseur transformé dès l’enfance en consommateur quantifiable. Notion d’utilité d’ailleurs largement dévoyée et qui ne dépasse guère le niveau de la rentabilité de court terme. Par exemple, bien que totalement inutile au bien-être général (pour parler comme Jeremy Bentham), la fabrication de crèmes pour retendre la peau des genoux des vieilles dames rapporte gros, et à ce titre, elle prend son utilité dans notre système comme dans les esprits. Idem pour un publicitaire vantant les mérites d’un pneu discount hyper casse-gueule, d’une pâte au chocolat qui te foutra les tripes en vrac, d’une huile de palme à faire crever trente-six hyènes, d’un circuit touristique qui détruira les plus beaux paysages, les paysans et le mode de vie qui vont avec. La morale s’est simplifiée à l’extrême : tant qu’un enculé produit du pognon, il est utile.

Du côté écologie-et-modernité-nous-voilà, il s’agit de changer la société en comptant qu’elle reste hébétée devant la brutalité et l’audace des attentats qu’on lui fait. La chirurgie écolo se pratique à la hache : PAN ! interdire les voitures en centre-ville, ou interdire les voitures un peu anciennes, là, comme ça, pan ! T’as pas de solution de rechange ? Tu te démerdes ! PAN ! on interdit les ampoules à incandescence, qu’on remplace par des merdes qu’éclairent que dalle ! Tu te re-démerdes, fils ! PAN ! on t’ordonne de mourir utile et collectif en utilisant tes cendres pour payer la note de chauffage de l’aqua-splatch local ! PAN! on décrète qu'il faut construire des immeubles de cent étages en plein centre historique parce que ça prend moins d'place au sol, hé ballot! Etc. La morale reste simple: tant que ça fait du bien à la plapla, à la plapla, à la planète, RIEN ne vous sera épargné.
L’écologiste surfe sur l’urgence, il utilise ce concept comme un bélier, il en tartine toutes ses certitudes. Réduire la crémation d’un être humain à un geste qui doive servir à quelque chose d’autre, comme si brûler du combustible uniquement pour ça n’était plus envisageable, comme si le mort ne méritait même plus qu’on lui sacrifie quelques fagots. Et pourquoi ? Parce que la planète se meure. Evidemment, réduire la combustion des centrales à charbon allemandes, ou chinoises, c’est plus compliqué que faire chauffer l’eau d’une piscine à couillons avec la peau des vieux. Alors on y va : on pond l’idée la plus indécente possible, on l’habille de bonne conscience et d’esprit de responsabilité, et l'on se convainc bien fort que ça va sauver la planète, cette conne !

Post Scriptum : lisez l’amusant et désespérant « L’écologie en bas de chez moi », de Iegor Gran. Ça vous rappellera Redditch.

samedi 14 mai 2011

La malédiction Hilliker



Ellroy est gouverné par une forme psychologique assez effrayante : l’obsession. Nombre des personnages qu’il a créés partagent ce trait avec lui. Ici, dans cette autobiographie partielle, il traite de son obsession fondatrice pour les femmes. Tout commence évidemment par sa mère (Geneva Hilliker), par l’assassinat de sa mère, mais les lecteurs d’Ellroy le savent déjà. A travers les portraits de plusieurs de ses compagnes et par le récit des rencontres, de la vie commune avec ces femmes, Ellroy se montre sans complaisance, à la fois minable, inquiétant, surpuissant ou complètement frapadingue.
Comme pour ses romans, Ellroy se débrouille pour que le lecteur ne puisse pas se détacher de la lecture. Le style est percutant sans tapiner ; les phrases sont courtes, sans fioritures, et tout est dit.
Un passage résume parfaitement le trait le plus marquant de sa personnalité : « La trajectoire de ma vie – du ruisseau jusqu’aux étoiles – et sa dureté extrême m’avaient convaincu du bien-fondé de l’absolutisme et de la folie de la permissivité. Je ne pouvais pas être autrement. J’étais un homme d’une foi fervente. Psychologiser, c’est choisir, par facilité, de ne pas se lancer dans une quête inflexible de la perfection ».

Lecteurs d’Ellroy, lisez ce truc.

lundi 28 mars 2011

Voyage au bout de la merde.


Pour bien marquer son mépris des toubibs, et surtout pour se venger de celui où les braves gens tiennent les poètes, Léon Bloy ne manquait jamais de rappeler que, tous comptes faits, un médecin est quelqu’un qui passe quarante ans de sa vie à renifler des pots de chambre. Le médecin, prince des bourgeois, jouit d’une estime générale qui trouve pourtant son origine dans l’étude des fèces et les analyses de glaviots, il est bon de s’en souvenir. La journée d’un médecin ? Quand il a bien tâté des viandes flasques, qu’il a curé trente litres de pus et mis son pif dans plusieurs entrejambes, le médecin sort de chez lui, ganté de cuir, il prend place dans son 4X4 Audi noir et rentre chez lui en homme respecté. Le dentiste, quant à lui, dont la situation est un autre sujet d’envie générale, aura passé huit à dix heures avec ses mains fourrées dans la bouche de parfaits inconnus.
Lyon, ville bourgeoise s’il en fut, tient à marquer son enthousiasme pour ces utiles professions. Lyon tient également à être de son temps, c'est-à-dire à sacrifier au culte ludique dans l’orthodoxie la plus impeccable. Une association quelconque va en effet installer un côlon de 20 mètres de long sur la place de la République, il fallait bien ça. Un côlon de vingt mètres, un côlon rose gonflable dans lequel les Lyonnais et les badauds du monde entier sont invités à pénétrer ! Samedi 2 avril, en plein centre de la capitale des Gaules, le promeneur aventureux pourra faire un tour au tréfonds d’un cul géant et prendre des photos, si le cœur lui en dit. Après avoir supporté des trouduc’ durant toute la semaine, il s’agira pour le promeneur anonyme de prendre conscience du danger qui se tient tapi en son propre fondement et, dans un geste décidé, d’aller se faire ausculter le boudin chez le médecin de son choix. Car, en effet, nous sommes menacés. Qui, d’ailleurs, l’ignore encore ? Nous sommes menacés par l’air ambiant, les radiations japonaises, l’islam radical, les pesticides dans les boîtes de thon, le Front national, les accidents de bagnoles, la cigarette, la graisse saturée dans les Pepito, la crise du vivre-ensemble, la déforestation, le vieillissement européen, les Roms, la mort, l’américanisation, les traders et, depuis peu, le cancer du côlon. La menace nous mord le cul, oui ! et pour bien se la figurer, rien de tel qu’un petit tour dans un côlon de plastoc, faute de mieux. Et en famille, s’il vous plait ! Car, si la menace est bien là, sournoise, il convient de garder le sourire et surtout, de ne pas se prendre au sérieux. Enfants bienvenus ! Si Jonas fit un tour dans le ventre de la baleine pour renaître trois jours plus tard, le petit Kevin n’aura d’autre choix que de disparaître un instant dans un intestin maousse pour entrevoir in situ le sens de la vie qui l’attend.
Après tout, l’époque est ainsi : directe. On nous enjoint partout d’être nous-mêmes, de ne pas mentir, d’être vrai, d’exprimer sans ambages ce qu’on a à dire, de renoncer à la honte. Il faut appeler un chat un chat, pas vrai ? Alors, allons-y pour le côlon géant, place de la République ! On frémit quand même à l’idée qu’une autre association humaniste puisse un jour organiser une expo ludique sur le thème de la prévention des hémorroïdes. Serons-nous obligés de passer en colonne par deux, au son de la Marseillaise, dans l’anus géant érigé sous l’Arc de triomphe ?

Le XXième siècle sera colorectal, ou il ne sera pas !