mardi 13 octobre 2009

L'ultime spectacle de Zangô Tralpak - 5/8


- Le problème, mon cher, c’est que tout a été prévu. Chacun des acteurs a rédigé devant huissier une sorte de lettre-testament qui explique le pourquoi d’une telle folie, qui en précise les responsabilités et exonère a priori Tralpak de la moindre parcelle de celles-ci. Nous sommes devant un phénomène tout à fait nouveau.
- On ne va quand même pas tolérer qu’on nous assassine nos acteurs sous prétexte de « tuer le théâtre », comme ils disent ? Les excentricités de ces soi-disant artistes dépassent les bornes. La police, bon Dieu !
Le premier est Hugues Laroche-Pussy, Garde des Sceaux; le second Jean-Marcel Foin, Ministre de l’Intérieur. Ils sont dans la limousine qui les emmène au rendez-vous qu’ils ont avec le Premier Ministre : cellule de crise.
- Et puis on ne va pas chasser du théâtre les spectateurs qui y sont barricadés ?

La presse du monde entier se bouscule aux marches du théâtre. Tous les présentateurs-vedettes s’y montrent, feignant une mine horrifiée, angoissée, blasée, voire professionnelle. Il y a tellement de monde que la police n’a pas pu prendre totalement possession des lieux. Les ordres, d’ailleurs, sont flous.
- Michel, prends dix mille balles et va acheter une place à la fenêtre d’un des immeubles en face. Si les flics donnent l’assaut, s’il y a des explosions ou s’ils se balancent dans le vide, je veux avoir les images!
Quand la nouvelle de ce qui se passait vraiment dans cette pièce fut connue, un mouvement de panique s’empara du pays. Des foules comme en procession montèrent à la capitale, remplaçant ceux que la vue de l’immontrable avait fait fuir. Le marché noir avait presque honte du prix des places. Comme la rumeur d’une intervention policière se faisait insistante, un véritable état de siège fut instauré au théâtre, les plus fanatiques défenseurs de la liberté d’expression murant au parpaing les principaux accès. Toujours dans les bons coups, Daniel Mémette, journaliste iconoclaste à la radio officielle, réussit à se faire enfermer avec la foule et permit à sa station de diffuser une interview exclusive (le mot est faible) de Zangô Tralpak, qu’il appelait familièrement Zangô.
- En exclusivité pour Ici y’a personne, l’émission qui ne cache rien, Zangô Tralpak nous explique sa démarche. Alors, Zangô, une troupe théâtrale ou une secte ?
- Il est temps d’en finir avec les anathèmes. Ceux qui ne font rien n’ont plus le droit de parler, qu’ils crèvent! Les profiteurs, les m’as-tu vus de la culture et du show business, les conservateurs de patrimoine en décomposition sont conviés à leurs propres funérailles. Les gens vont enfin comprendre ce qu’est l’art véritable: un jeu perdu avec la mort, une course-poursuite du néant. Tout, sauf ces paluchages de quéquettes qui ne font de mal à personne. Faire du théâtre en faisant semblant de jouer la vie est comme si l’on faisait semblant de manger pendant la famine. Personne ne peut avoir raison contre moi parce que moi, je mets ma peau sur la table. Qui s’aligne ? Je veux que le théâtre crève, et il va crever, croyez-moi.

Le temps que les ministres se réunissent et qu’ils décident des actions à entreprendre, la pièce avait recommencé. Par instinct morbide et par goût de la frayeur, l’essentiel des spectateurs n’étaient plus là que pour voir mourir le prochain acteur. Comment se finira la pièce, le sens qu’elle donnera à la vie de chacun d’eux une fois terminée, ils s’en fichaient bien. La mort, voire la Mort sur scène ! Ce que Tralpak ignorait, c’est que sa pièce, toute ultime qu’elle soit, ne dissuaderait pas les gens d’aller voir d’autres spectacles après. En fait de tuer le théâtre, il ne tuerait que le sien.
Tralpak tenait le rôle de l’aveugle dans la pièce, bien qu’il n’eût en réalité qu’un oeil de crevé. Certains spécialistes annonçaient qu’il serait le seul à sortir vivant de la folie qu’il avait déclenchée, se réservant le rôle de celui qui sera sauvé par Dieu. « Un bon moyen de finir ses jours en taule ». Certains spécialistes se trompaient. Dans la pièce, le personnage qu’il incarnait, aveugle, fut supposé doué de pouvoirs de divination, par ce paradoxe très répandu qui prête une grande profondeur aux gens réservés, un amour infini aux timides et un solide sens de l’organisation à ceux qui ont le menton en galoche. Les survivants le consultèrent donc pour qu’il leur prédise l’avenir, ce qu’il fit, croyant lui-même vraies les facultés qu’on lui reconnaissait. La scène se déroulait dans une quasi pénombre, sous les assauts d’une musique dodécaphonique ponctuée de scratch made in U.S.A. Il déclama des phrases absconses pendant que les trois autres acteurs pleuraient. Il était plongé dans une baignoire que le sang de ses veines rougissait très lentement, aussi lentement que s’effaça le son de sa voix. Sous l’oeil atterré du public, Zangô Tralpak fit mentir les prévisions et dérogea à la règle qui veut que le créateur d’une oeuvre en tire toute la gloire. Il se suicida dans une eau délicieusement tiède, le regard fixé en direction des spectateurs, les surprenant encore plus qu’il ne l’avait jamais fait. Sa pièce devait continuer jusqu’au bout sans lui, sans le guide qu’il avait été, continuant sous l’impulsion qu’il lui avait donnée comme des ronds dans l’eau s’écartent de leur point d’origine, pour finir par se fondre dans l’informe. Des sept acteurs de cette aventure, deux femmes et un homme restaient. Trois.

dimanche 11 octobre 2009

L'ultime spectacle de Zangô Tralpak - 4/8


STUPEFACTION !! C’est du jamais vu... Un traumatisme dont on ne se relèvera pas. Il avait prévenu... la révolution... c’est pire! C’est une monstruosité, une monstruosité!
Le deuxième volet vient de se terminer avec le deuxième soir. Tout le monde maintenant a compris. Tralpak est devenu fou, et fous aussi ses acteurs, ses admirateurs, ses exégètes, ses sujets! Le thème de sa pièce est désormais connu, il a fallu deux soirées pour ça, et tant d’autres choses : les personnages sont bien les derniers survivants de notre race, comme on le subodorait. Les hommes ont poussé à leurs extrémités la bêtise et l’attrait de la mort, au point qu’ils ne restent que sept. Mais Dieu leur dit que l’un d’entre eux serait sauvé et qu’il atteindrait à la vie éternelle. C’est le mythe de la chute du paradis terrestre à l’envers. Dieu ne chasse pas sa créature du Jardin par sévérité, il y recueille le dernier descendant après que tous ses parents sont morts, avec la compassion infinie dont il est seul capable. Ou peut-être Dieu élit-il l’un d’entre nous pour se convaincre que son expérience n’était pas vouée à l’échec, qu’il ne s’est pas trompé ! A travers cet humain sauvé, veut-il garder un souvenir de sa plus grande foirade ?
Les hommes ainsi fixés sur leur sort deviendront-ils enfin sages ? Les derniers spécimens d’une espèce élue vont-ils enfin se conduire dignement, effacer la noirceur et la bassesse de leurs sentiments ? Non : affligés, on comprend qu’arrivés au seuil de la révélation finale, ils ne s’y résolvent pas. Ils continuent ce qu’ils ont trop appris à faire : se battre. Hier, l’étranger a abattu le chef du clan, pensant qu’un chef avait plus de chance d’être l’Elu que les simples hommes. Ce meurtre, plutôt la représentation qui en était donnée, avait déjà marqué les esprits et douloureusement impressionné son monde. Mais qui aurait pu soupçonner qu’il s’agissait vraiment d’un meurtre ? Car aujourd’hui tout le monde sait l’incroyable vérité : l’acteur qui « jouait » le chef du clan est vraiment mort ! Il a été tué en public, d’un coup de feu que chacun a entendu, en scène. L’hémoglobine n’était pas factice.
Le deuxième volet de la pièce a confirmé le ton paroxysmique des scènes, le lyrisme morbide et la volonté de toucher juste de l’auteur. Le public a compris l’incompréhensible à l’extrême fin de la représentation, quand l’étranger, devenu chef, réalise sa méprise : puisqu’il a pu tuer le chef du clan, c’est que la fonction de chef ne préserve pas de la mort. Etre le premier ne lui donnera pas l’éternité, en tous cas pas forcément. Pendant les premières scènes il reste convaincu d’avoir déchiffré le message divin, il fait comme s’il était déjà au Paradis, puis l’incertitude s’installe en lui. Sans être sûr de son erreur, il ne peut supporter le poids du doute, ce couperet hésitant. L’idée qu’il puisse y avoir un immortel parmi le petit groupe d’abrutis qui compose son royaume le rend fou. Il pense un instant les tuer tous, mettant ainsi Dieu dans l’obligation de le choisir, lui: immortel par défaut. Mais il perd l’arme qui lui aurait permis de le faire. Il réussit toutefois à étrangler de ses mains l’adolescent anémié qui lui sert de page, dans une scène qui dure bien trois minutes. A ce moment bien sûr, les spectateurs ne peuvent pas savoir encore qu’il tue vraiment ce gosse, ils croient simplement assister à la plus réaliste scène de strangulation jamais imaginée. Mais l’étranger, comprenant qu’il ne pourra pas supprimer les autres, ceux qui déjà cognent à la porte de son ridicule bunker pour l’écharper, se pend sur le bord du plateau, face au public.
Il monte sur un tabouret, attache une corde sale à un crochet, se la passe au cou et se lance sans hésitation dans le vide. Les mouvements grotesques qu’il fait, les grimaces inouïes qui lui sortent du visage, les postillons dont il asperge le premier rang, le bleu de sa trogne bouffie et le renflement de son pantalon à l’entrejambe font tomber un silence de pyramide dans la salle. Il perd peu à peu de ses forces, après qu’il n’arrive plus à râler, il lance de petits coups de pied dans le vide et cramponne sa gorge ensanglantée. Avec la lenteur d’un jour qui meurt tombe le rideau sur la scène, mais derrière lui, laissant les spectateurs en tête-à-tête avec ce type en train de mourir. Un petit spot éclaire le suicidé par dessus. N’ayant plus aucune force pour se débattre, le corps de l’étranger pendouille dans un imperceptible mouvement pendulaire devant le rideau cramoisi dont les plis forment une herse rougie. Pas un seul des spectateurs ne peut détourner son regard. Pas un bruit, pas un mouchoir, l’hypnose.
Gisèle Tremblay-Ramirez, éducatrice spécialisée dans une maison de quartier et qui apprécie vraiment le théâtre, demande craintivement à son compagnon immobile : « Tu... tu crois qu’il est mort pour de vrai ? »
Puis c’est un hurlement explosif qui réveille le chef de la sécurité. Il entend claquer les portes à battants, des femmes dans l’hystérie, des bruits de corps qu’on foule, met sa casquette et se précipite vers l’entrée en avalant les escaliers quatre à quatre.

A suivre

samedi 10 octobre 2009

L'ultime spectacle de Zangô Tralpak - 3/8


Il passe dans cette pièce comme un vent de folie. Les personnages semblent avoir été drogués et se comportent avec l’incohérence des très graves fous. L’hyperréalisme des scènes de meurtres écœure encore moins que la nullité des dialogues et la sombre suffisance de la mise en scène. Zangô Tralpak espère tuer le théâtre en tant qu’art : il n’assassine que la patience des spectateurs.
Relisant rapidement les dernières lignes de son article, Pierre André Ragault-Vignard ne put retenir un sentiment d’impatiente satisfaction. Après avoir été insulté et frappé en public par des défenseurs de Tralpak (ils l’avaient entendu à la télévision traiter le Maestro de mégalomane totalitaire tendance Grand Guignol), il ressentait une véritable jubilation à la pensée que son article les rendrait ivres de colère. Il saurait bien se tenir sur ses gardes pour éviter les représailles...
La première de l’Ultime spectacle avait attiré une foule considérable, avec ce pouvoir de fascination qu’ont les accidents de la route quand on les suppose meurtriers. Les spectateurs des deux premiers rangs avaient peut-être entendu clairement les dialogues et suivi toutes les scènes, mais pour les gens placés plus loin ç’avait été un véritable cauchemar. Certainement pour démontrer l’inanité de toute représentation, Tralpak s’était ingénié à bâtir des obstacles entre les acteurs et le public, des recoins, des palissades, des tas d’ordures, et faisait jouer ses gens avec le même naturel que s’il n’y avait pas de spectateurs. Ils ne forçaient jamais leur voix, comme cela se fait si souvent, fussent-ils situés au fond du plateau et derrière un amoncellement bordélique considérable.

« C’est un scandale! On a payé, merde! » déclarèrent les lésés à la fin du spectacle.

Un autre sujet de scandale, celui-ci encore plus dramatique pour le budget des amateurs de théâtre : Tralpak avait annoncé qu’il n’y aurait pas sept représentations, mais que sa pièce, représentation unique, se jouerait en sept volets! Ceux qui voudraient en suivre l’intégralité n’aurait qu’à payer sept fois leur place! Amance du Saint-Jury, critique redoutée à l’hebdomadaire Vieillesse et Citoyenneté, était sortie de la salle pour faire (comme d’habitude, dirent certains de ses ennemis) un article assassin sur cette pièce qu’elle n’avait pas suivie. Son papier, intitulé sarcastiquement la création du monde, réclamait dans une verve poujado-mystico-parisienne l’arrestation de Tralpak et l’interdiction de la pièce au nom de la défense des droits du... consommateur. Une pièce à épisodes! Etait-ce là la trouvaille immortelle ? Evidemment, les doutes furent dissipés quand la pièce débuta.
Sept personnages, deux femmes cinq hommes, présentant tous la particularité d’être amputés. A chacun il manque quelque chose, un œil, un bras, une main, un pied. On croit comprendre que ces sept-là sont les derniers hommes du monde, qu’un cataclysme ou un autre n’a épargné que ces tarés, bien que ce ne soit pas clairement dit. Connaissant la haine de Tralpak pour l’espèce humaine, on ne s’étonne pas qu’il ait choisi de sauver des épaves plutôt que des saints. Plus représentatifs, dirait-il... Un jeu se joue entre eux, dont on ignore l’origine. Ils se trouvent placés dans une sorte de compétition vitale qui les désarme au début, mais qui progressivement déclenche une véritable hystérie comportementale qu’on a du mal à suivre puisqu’on en ignore l’enjeu. Cela découragerait les plus curieux s’il n’y avait dans la mise en scène et dans l’art des acteurs cette force de vérité incroyable qui emporte tout. Il semble qu’ils jouent leur vie pour de vrai. Le réalisme est allé si loin que des spectateurs ont quitté la salle, vite remplacés par d’autres, impatients de voir ce qui n’a jamais été montré. Parce qu’elles ne sont pas exécutées par des cascadeurs, parce qu’elles ne sont pas esthétisées à l’américaine, les scènes de lutte sont insoutenables. Même les disputes font naître l’effroi. Si tout cela n’était pas parfaitement organisé, on jurerait que les acteurs sont hors de tout contrôle et improvisent. Dans la scène finale, le personnage de l’étranger abat le chef du clan d’un coup de revolver en plein cœur. La détonation, si brutale, emplit la salle comme une locomotive qui pénètre dans un tunnel. Le chef du clan semblait tellement vrai, l’impact de la balle lui faisant faire cette si curieuse figure de gymnastique, que des cris suraigus s’élevèrent partout. On se leva pour fuir, se ravisant au dernier moment, conscients tout de même qu’il ne s’agissait que de théâtre. Le chef de la sécurité, interviewé par la télévision après la représentation, avoua qu’il avait eu très peur, notamment pour quelques personnes qu’on avait eu du mal à ranimer.
- C’est assez spécial comme spectacle, il faut bien le dire. Et puis le théâtre intéresse surtout des personnes âgées, enfin c’est pas ce que j’veux dire, hein ? Mais il y a quand même beaucoup de vieux dans la salle, au moins cette fois-ci. Moi... On a eu des évanouissements passagers et aussi des cas plus graves...
Des hospitalisations ? Oui! Cinq!

A suivre

L'ultime spectacle de Zangô Tralpak - 2/8



La chambre démesurée d’un loft, éclatant de blancheur. Le sol est entièrement couvert de tessons de bouteilles, agglomérés dans une gangue de colle qui les fixe. Leurs couleurs s’insultent entre elles infiniment. Comme aucun balai ne peut pénétrer leur forêt de griffes, les tessons accumulent depuis des années une poussière ignoble. Tout petit objet qui tombe au sol est généralement perdu à jamais. Ici ou là, on aperçoit les traces sanglantes de quelques tentatives de récupération.
Un pan de mur entier manque, ouvrant la chambre sur une ancienne cour d’usine qui semble avoir été bombardée. C’est un inouï cimetière de merdes abandonnées défiant l’inventaire. Des autos, des frigos, des pinces monseigneur, des cages de fer, des plafonds de stuc, des bonsaï tronçonnés, des mannequins de supermarchés, des piles de batteries, des ronds de papier-chiottes, des fers à repasser, des kilos de patates, un ours empaillé, des portraits du Che, des télévisions, des revues pornographiques, des colliers en plastique, des coquilles d’huîtres, des paquets de clopes, des coussins souillés, des parapluies pleins de baleines, une Louis XIII peinte à la chaux, des disques de jazz, le cadavre d’un chien de cirque. Une pluie oblique applique des flaques dans le loft. Le vent qui l’accompagne entre dans la chambre comme dans un cor de chasse. Au sol, mais en dehors de la zone arrosée, un grand lit sans couverture où Zangô Tralpak est couché, les mains derrière la nuque, seulement vêtu d’une chemise. La maigreur de ses jambes ferait frémir un héron affamé.
Tout ce que l’architecture et les arts décoratifs ont enseigné aux hommes, il l’a détruit ici. Tout ce qui évoque le confort, le chez soi, le solide, le durable, le bien fait, le luxe! est anéanti. Les règles qui semblent le plus communes aux êtres humains sont transgressées. L’autoroute qui enjambe ce lieu en un pont terrifiant laisse tomber sur lui en permanence une pluie de poussière et de bruits de moteurs, à la plus grande satisfaction de Tralpak. Pour souiller encore plus l’idée d’intimité, il marie également au ramdam autoroutier un époustouflant sampling d’Albert Ayler et d’Anthony Braxton superposés cacophoniquement et diffusé en boucle à tue-tête. Il est le seul homme au monde à pouvoir vivre ici, dans le froid de l’hiver, dans la crasse, le bruit, la furie organisés. Cette certitude renforce en lui un sentiment d’orgueil qu’il songera un jour peut-être à tuer aussi. Tuer les sentiments : l’aboutissement définitif de toute démarche artistique.
Mais aujourd’hui, il pense à sa pièce. Les acteurs tiendront-ils jusqu’au bout ? Il craint en particulier les réactions de Philomène Aplose-Foury, cette fausse égérie dont il n’a pas réussi à éradiquer totalement les anciennes tares bourgeoises de gauche. Il s’en méfie depuis sa gaffe de l’autre soir : elle a avoué être allée dans un musée. Peut-on vraiment tenter de tuer le théâtre avec de tels pleutres ?
Certes, ils composent autour de lui une cour exaltée de fanatiques absolus, un aréopage de disciples ascétiques convaincus de toucher grâce au Maître les limites humaines de la conscience et de la vie. Certes, certes...
(Au dessus du lit, une reproduction agrandie de la toile de Malevitch absorbe son regard comme le fond d’un gouffre. C’est là qu’il puise chaque jour la lumière qui manque au monde).
« Certes, certes... mais tiendront-ils, tous les six ? »

A suivre

vendredi 9 octobre 2009

Harcèlement expresse.


En France, on aime se suicider. Ce n’est pas à proprement parler une spécialité nationale, comme le fromage, les bons vins ou la pédophilophilie, mais enfin, on se défend pas mal, et depuis longtemps. D’une année sur l’autre, on compte entre 10 000 et 13 000 suicides en France, selon les estimations, pour environ 200 000 tentatives ! Chacun comprend donc qu’en ce domaine comme en tant d’autres, le taux de rendement français a de fortes marges de progression devant lui… mais je galèje.
Depuis quelque temps, on relate des cas de suicides sur le lieu de travail, ce qui indiquerait un lien de cause à effet : on me traite mal dans cette entreprise, je me suicide dans ses locaux. Ce genre d’interprétation est abondamment mis en avant par le monde syndical, qui y voit un moyen de mettre la pression sur les entreprises, et peut-être de faire changer le quotidien des salariés. Evidemment, c’est grossier, c’est malhonnête, mais si ça peut enrayer un peu la machine à aliéner le citoyen qu’on appelle fièrement Entreprise, on se dit que c’est de bonne guerre. Sans être un spécialiste du suicide, on peut quand même concevoir qu’un individu ne met pas fin à sa vie uniquement parce qu’il a été changé de service. Même chez les gens simples, même chez les frustres, même chez les brutes épaisses et même chez les syndicalistes, la vie est plus compliquée que ça ! Ça ne signifie pas que ce qu’on déguste au boulot soit indifférent, ne serait-ce que parce qu’on y passe l’essentiel de son temps (quand je pense à ça, là oui, j’ai envie de me flinguer). Mais faire un lien direct et quasi automatique entre la vie professionnelle et le suicide a tout l’air d’une fumisterie pour enfants de cinq ans.


En ce domaine comme en tant d’autres, on ne saurait trop remarquer l’action néfaste des journalistes partisans ou fainéants. L’Express est un journal célèbre, et à ce titre, il ne recule naturellement devant rien pour vendre du papier. Désormais, quand un malheureux se suicidera, il se trouvera un journaliste de l’Express pour signaler la boîte dans laquelle le suicidé travaillait, comme ça, en passant, l’air de rien. Aujourd’hui, on titre qu’un « salarié de Renault se suicide à son domicile », sous-entendant qu’il pourrait y avoir un lien entre le fait de bosser chez Renault et celui de se supprimer. Les journalistes sont toujours prompts à dégainer en paroles leur célèbre « déontologie » : c’aurait été le moment de s’en servir.
Je démontre : l’Express nous apprend que le suicidé d’aujourd’hui travaillait dans le même centre Renault qui avait connu « une vague » de suicides il y a trois ans. Bigre ! Et, bien sûr, un petit encart nous donne les liens pour consulter les articles qui, à l’époque avaient relatés ces trois suicides (dont un seul sur le lieu de travail, mais passons). On apprend qu’à l’époque, l’inspection du travail avait même porté plainte contre Renault pour harcèlement. Mais quand on veut savoir quelles suites ont été données par la justice, je vous le donne en mille : PAS DE LIEN. Mais tonton Beboper l'a trouvé pour toi, lecteur captivé, le voici :
Evidemment, on s’en doutait, la plainte a fait choufa : pour la justice, pas de lien caractérisé entre conditions de travail et suicide dans les cas observés. Mais l’Express, aujourd’hui, trouve sans doute inutile d’informer ses lecteurs d’un détail aussi peu signifiant…
On nous donne enfin un lien sur un article « de fond » intitulé « le poids des maux au travail », traitant du problème des suicides liés au boulot. Attention, cette fois-ci, ce n’est plus l’article d’un vulgaire journaliste, non, nous avons un couple de spécialistes de la chose ! Ça va barder !
Cet article est même illustré d’une photo légendée ainsi « Le technocentre Renault de Guyancourt où 5 salariés se sont donnés la mort », alors que ça n’a concerné qu’une seule personne. Remarque, lecteur, qu’on parle du centre où cinq personnes se sont données la mort, non du centre dont cinq personnes etc. Ha, la grammaire, ça sert à ça : à te niquer. Précision, déontologie, sérieux, impartialité : la devise de l’Express.


Je sais parfaitement que l’entreprise est l’exact contraire de ce qu’on a cherché à nous vendre dans les années 80, Séguéla et Tapie en tête. C’est une sorte de lieu de perdition où l’on gaspille le plus clair de son temps en conneries, où les plus bas instincts de l’homo sapiens se déchaînent et sont même méthodiquement exploités. Je sais que des milliers de personnes sont maltraitées par un petit ou un grand chef, par leurs collègues, leurs subordonnés, comme c’est aussi le cas à l’école ou dans n’importe quel lieu où des personnes se trouvent durablement ensemble. Quand une personne est « faible » ou ne sait pas se défendre, c’est tout pour sa gueule. C’est qu’on est comme ça, nous autres humains, on a des grands mots plein la bouche (comme les journalistes), on est théoriquement civilisés, éduqués, domestiqués, mais dans la vie réelle, dans le concret, c’est presque toujours le moins bon de nous-mêmes que nous donnons. Ça signifie exactement qu’il faut un arsenal juridique pour défendre nos victimes. Je suis absolument pour. Mais ça ne justifie pas qu’un journal malhonnête essaie de nous couillonner.
L’information, piège à cons, l'Express en est champion!

L'ultime spectacle de Zangô Tralpak - 1/8


« ... Page culturelle maintenant avec ce soir la première d’une pièce dont tout le monde parle : l’Ultime spectacle, de Zangô Tralpak. Zangô Tralpak, vous vous en souvenez tous, est ce pluriartiste hors normes qui travaille depuis presque vingt ans à dynamiter ce qui reste encore debout dans notre société, que ce soit l’art, la morale ou la philosophie, la culture, le sport, enfin en règle générale tout ce qui compose le monde où nous vivons. Il se fit connaître avec les concerts qu’il donna à partir de 1982, au cours desquels les instruments de musique étaient détruits d’une manière industrielle, leurs sons étant remplacés au cours du concert par les hurlements des machines en train de les démolir. Son tube la Danse des copeaux fut enregistré au cours d’un de ces spectacles où seize flûtes et deux contrebasses furent passées dans des machines à bois, scie à ruban, raboteuse etc., pour être transformées en allumettes. A la fin du concert, et cela marqua les esprits, les allumettes furent utilisées comme il se doit, et les spectateurs émerveillés durent s’enfuir de la salle in extremis pour échapper aux flammes de l’incendie. Zangô Tralpak fut condamné à deux ans de prison pour mise en danger de la vie d’autrui.
On aurait pu s’attendre à ce qu’il s’acharne à détruire l’institution carcérale de l’intérieur, mais il n’en fit rien. Il surprit tout le monde en profitant de l’oisiveté forcée pour s’entraîner au tennis de table avec ses codétenus. Là encore, il fit œuvre de révolutionnaire en tenant sa raquette d’une manière incroyable : fixée entre ses jambes comme un sexe. Son jeu, fait d’invraisemblables mouvements de bassin dans toutes les directions, surprit tellement ses adversaires et se révéla si efficace qu’il devint champion du monde dès sa sortie de prison. Il expliqua sa démarche lors d’un entretien avec notre collaborateur Henri-Claude Boulay-Clapaou, trois jours avant sa libération anticipée. Je vous propose de réentendre ses paroles: »

- Le sport est un des piliers de notre société compétitive. Il apprend aux enfants le machisme initial des règles de la vie en communauté, même quand ces enfants sportifs sont des filles. Les femmes sportives, les championnes sont l’image la plus accomplie du triomphe de l’homme. La rage qu’elles mettent dans l’entraînement et l’ivresse d’avoir vaincu leurs adversaires-ennemies sont la traduction moderne de la prééminence du fort sur le faible. Le sport est ce qui nous reste du fascisme, comme la poupe non-immergée d’un bateau qui repose sur le fond d’un lac. En gagnant ce championnat du monde, je viens de démontrer que l’essence du sport se situe dans la sexualité, donc dans des rapports de dominant à dominé, dans la zone primaire où les individus jouent leur survie à travers l’espèce. J’ai battu les autres en jouant avant tout avec ma bite, c’est-à-dire que ma raquette, placée comme vous l’avez vue, était le prolongement le plus direct de mon sexe, le plus court chemin possible entre lui et la balle. Je suis persuadé que j’aurais gagné encore plus facilement si j’avais pu jouer directement avec mon gland, mais il aurait bien sûr fallu pour cela que je fasse transformer par chirurgie son bombé en une surface plate pouvant renvoyer les coups de l’adversaire. Dorénavant, personne ne pourra plus jamais jouer comme on le faisait jusqu’à moi.

« Hum...revenons donc à son actualité, sa pièce, Ultime spectacle comme il l’a intitulée. Dans le but de surprendre la critique, Zangô Tralpak refuse de donner le moindre indice sur la teneur de sa pièce. Certaines indiscrétions laissent supposer que la violence y sera omniprésente, et cela ne surprendra personne. La seule chose que l’on sache, c’est qu’il n’y aura que sept représentations, seulement sept. »

A suivre...

mercredi 7 octobre 2009

La guerre sans fin


Dans la guerre de tous contre tous que le libéralisme a installé au cœur de nos sociétés, le plus épatant est qu’ayant mille raisons de la dénoncer, chacun y cède pourtant, ou tend à le faire, et avec les meilleures intentions du monde. Qui, en effet, serait candidat à l’abandon de son « bon droit » ? Qui, alléché par la possibilité de faire cracher au bassinet un quidam ou une institution, préfèrerait laisser tomber ou régler ça autrement ?
L’image traditionnelle du Far West, c’est le duel. Deux types s’opposent sur n’importe quoi, se font face et se tirent dans le lard. C’est violent mais simple, il n’y a de place que pour le vainqueur. La prolifération inédite des droits individuels et de l’esprit vindicatif qui lui est forcément associé nous font un peu revivre ces temps heureux. Certes, le duel a changé de forme, il est devenu moins directement radical, on ne « meurt » plus vraiment : ça permet de continuer de se battre, de changer d’ennemis, même quand on perd. Nous sommes désormais entrés dans l’ère des procès.
En observant un peu scrupuleusement les choses, on s’aperçoit que les gens sont souvent portés à faire le contraire de ce qu’ils disent, et inversement. Cette observation vaut aussi dans une large mesure pour la société toute entière. Après avoir découvert avec horreur les historiens dits « révisionnistes », et avoir associé ce mot à l’infamie parfaite, c’est l’ensemble du corps social qui s’est pourtant lancé dans la plus formidable opération révisionniste jamais vue : la révision permanente du passé. D’où, entre autres choses, les procès. Comme certains l’ont déjà remarqué, le passé doit désormais rendre des comptes au présent, tel des parents non mariés qui devraient justifier leur vieil amour à leur enfant soudain tombé en pudibonderie. Il n’est pas un empereur romain qui ne soit déboulonnable pour crime d’autoritarisme, pour avoir négligé les femmes dans l’exercice du pouvoir ou pour avoir construit des aqueducs sans étude d’impact préalable. Et on salira peut-être un jour la figure de Vattel parce que ses plats n’étaient pas assez riches en fibres.
Il y a deux semaines, on apprenait que des anciens mineurs des Houillères du Nord venaient d’être déboutés dans une action contre leur ancien employeur par le tribunal des prud’hommes de Nanterre. Ils demandaient réparation d’avoir été injustement licenciés… il y a plus de soixante piges ! Si l’on a entendu de grandes consciences appeler à la « prescription » dans l’affaire Roman Paupolanski, qui remonte à l’année 1975, on remarque leur silence dans ce rocambolesque cas de figure des années 40... C’est peut-être que le procès, surtout quand il vise le passé, est devenu l’arme suprême du Bien, la force de frappe du Contemporain. Car il est dit que le Bien s’imposera par la force et mènera partout une guerre sans fin.


C’est comme si les mots n’avaient plus aucun sens, comme si les fautes d’orthographe, qui paraît-il prolifèrent, avaient une application concrète dans la réalité : la vie elle aussi se met à faire des fautes d’orthographe, les mots ne disent plus ce qui se passe, mais tapent à côté. Des formules nouvelles apparaissent avec frénésie, et plus elles décrivent mal la réalité, plus leur succès est immédiat, total. Syndrome classique de la propagande des temps de guerre, les mots sont les premières victimes de l'assaut. On parle de « créer du lien social » au moment où tout acte est susceptible de vous valoir les tribunaux parce que vous avez déplu à tel ou tel procédurier. Au moment où l’on voit, sous nos yeux, le tissu social et les liens qui unissaient les gens se déliter chaque jour, où des groupes ethniques se forment dès la cour de récréation, où des quotas de minorités visibles vont être institués jusque dans les films de capes et d’épées, la grotesque expression « créer du lien social » apparaît, et court sur toutes les lippes. D’un côté, le lien social semble uniquement conçu pour nous pendre avec. De l’autre, rien n’est plus éloigné de l’idée de lien social que cette concurrence généralisée et cette guérilla que chaque connard livre au reste du monde pour défendre un droit merdique que personne ne songe même à lui discuter. Comme des fous de Coué, nous ahanons lien social ! lien social ! au milieu du pugilat.

mardi 6 octobre 2009

Exclusif : on veut chasser les Juifs de France !


Dans une France occupée par des communautés, celles-ci n’ont plus qu’à gérer les affaires courantes, la « vigilance » étant dévolue à chacun des citoyens. Une illustration de ce phénomène nous est fournie par l’histoire invraisemblable que connaît un village du Cher, Loye-sur-Arnon, digne d’un Marcel Aymé ou de Clochemerle. Ce village avait une « rue des Juifs ». Transformée en impasse, elle devient « Impasse des pèlerins » parce que son maire n’envisage pas d’accoler le mot « impasse » à celui d’une communauté… Enfin, c’est ce que j’ai compris de l’imbroglio, mais je ne jure de rien, tant la qualité rédactionnelle des journalistes se barre en couilles au pays de Chateaubriand.
Je ne résiste pas à la douleur de livrer en totalité l’article d’un tâcheron de Libé Orléans sur le sujet :
« POLEMIQUE. Loye-sur-Arnon (Cher) n’a plus de «rue des Juifs». Elle vient d’être débaptisée au profit d’une «Impasse des Pèlerins». En cause, selon Jean-Paul Joliet, le maire de cette commune de 300 habitants, un banal problème de voirie: «La rue a été transformée en impasse et je me refuse à imposer cette terminologie à une communauté, quelle qu’elle soit. Ce serait discriminatoire».
Pour Gérard Julien, l’un de ses administrés qui a saisi la Licra (ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme), l’intention est plus maligne: «Je n’ai jamais soupçonné ou accusé le maire d’antisémitisme. Par contre, dans son entourage direct…». L’habitant s’appuie sur un courrier du maire qui explique que certaines personnes auraient dénoncé le «caractère significatif» du nom «Juif». «Pourquoi légiférer sur une voie étroite qui ne voit passer qu’un pèlerin (sic) par jour?».
Mercredi soir dernier, «dans un souci d’apaisement», le conseil municipal a voté à l’unanimité l’apposition d’une double plaque «Impasse des Pèlerins» et «Ancienne rue des Juifs». Mais cette mesure ne contente toujours pas Gérard Julien. «Les Juifs sont aussi des pèlerins!», s’emporte-t-il.
L’administré se réserve la possibilité d’ester en justice. «Si la mairie campe sur ses positions, j’irai devant le tribunal administratif».
Mourad Guichard »

Dans le texte ci-dessus, après le « ce serait discriminatoire », le point culminant du comique vient évidemment de «Les Juifs sont aussi des pèlerins!», dont Philippe Muray aurait sûrement fait son miel. On nage en pleine fiction, c'est-à-dire en pleine réalité moderne. Pour le reste, il faudrait un nez de pointer pour y piger quelque chose. Mais ça, c’est sans doute l’effet Libé.
L’histoire en elle-même n’a pas (encore) ce caractère de gravité qui justifierait l’intervention de l’armée, mais on sent bien que si un accusé se mettait en tête de « résister » (c’est à dire s’il ne chiait pas dans son froc derechef), le sang pourrait gicler, les avocats et procureurs se mettraient en branle, les grands mots retentiraient ici-bas et BHL se fendrait d’une diatribe sans réplique, entre un éloge de Ségolène Royal et une ode à Paupolanski. La susceptibilité publique est méchamment titillée, ou je ne m’y connais pas.
Autant le dire tout de suite, je suis par principe opposé à ce qu’on change le noms des rues, sous n’importe quel prétexte. La toponymie étant en quelque sorte la trace écrite de l’histoire, y toucher relève tout simplement de la falsification révisionniste et devrait être puni du cachot, au pain sec et à l’eau avec obligation de regarder la télévision (toutes les chaînes, y compris les séries québécoises). Mais de là à voir de l’antisémitisme dans un changement de nom de rue, qui reste une chose hélas courante, il y a de la marge. Et les sempiternelles Licra et consorts qui pointent leurs canons de flingues, comme dans le plus affreux cauchemar, prêts à bousiller le récalcitrant… L’indice que l’esprit de flicage a gagné, c’est qu’il devient impossible de faire quoi que ce soit aujourd’hui sans qu’un soupçon d’infamie ne se pointe. Il semble même que l’actualité française ne soit plus que ça, entre antisémitisme, homophobie, racisme, islamoméfiance, handicapophobie, filsdeputophobie, philatélophobie, phobophobie rampante et discrimination à l’encontre des virus asiatiques. Contre toute évidence, les vigiles sont vigilants, ils sont prêts, mais comme le lieutenant Drogo, ils manquent des Tartares qui justifieraient leur existence, ou au moins leurs énormes salaires. Jamais la tolérance envers le cosmos entier n’a été aussi forte et jamais on ne s’est autant accusés d'intolérance. Jamais la France n’a été aussi ouverte, économiquement, culturellement, et on crie au repli frileux. Jamais la vie n’a été aussi confortable et on se plaint du moindre risque. Jamais on a vécu aussi vieux et on déplore les « atteintes à la santé publique ». Jamais nous n’avons autant consommé et on prétend s’être appauvris. Jamais on ne s’est autant drapé dans les slips de la révolte et de l’anticonformisme (ils sont vastes, on peut s’en draper, oui) et on traque la moindre action, la moindre parole déviante. La France passe d’une nouveauté à l’autre en permanence et ne fait bientôt plus que ça: elle geint et elle s’offusque.
L’ordre moral règne sur une nation de dépressifs.
On est dans la merde.

L'islam t'explose le cul !


Le dernier en date des attentats suicides en Arabie restera dans les anales (c’est bon, je l’ai faite). En effet, le fumier qui s’est fait sauter dans le palais d’un responsable de la lutte antiterroriste s’était introduit une bombe dans le fion. Authentique. C’est le Figaro qui l’affirme, et au Figaro, on s’y connaît en enculés !
ANUS ISLAMIS BOUM BOUM ! c’est par ces quatre mots que le fier combattant de dieu a terminé sa bruyante carrière. Sitôt sa devise clamée, il a appuyé sur un bouton de son téléphone portable, et a répandu son caca sur les tapisseries obscènes et les tapis d’orient. Dans l’état où il a fini sa vie de merde, même si soixante-douze vierges l’attendent au paradis, il va avoir du mal à s’en faire aimer. Quant à les baiser, faut plus trop y compter.
En tournant, les derviches entrent dans une transe qui les fera réceptifs à la grâce divine, qu’ils répandront ensuite sur la terre. Les mecs d’Al-Qaida voient les choses autrement : ils s’enculent un peu de la colère de dieu sous forme d’un concentré cylindrique de belle taille et la chient sur le monde dans un grand vacarme. Moins mystique, plus spectaculaire, bien de leur époque finalement… A l’heure du speed dating, on n’a plus de temps à perdre en salamalecs.


Les traditions se perdent, même chez les plus fanatiques des conservateurs. Dans le temps, on zigouillait les salopards grâce à une invention géniale, et orientale entre toutes : le pal. Aujourd’hui, renversement de tendance et transmutation de toutes les valeurs, c’est plus le cul de ton ennemi que tu éclates, c’est le tiens que tu lui répands sur sa face de chien !
« Dans la guerre sans merci que nous livrons au monde décadent, a déclaré le chef des Guerriers de la Rosette de Dieu (groupuscule d’emmanchés affiliés à Al-Qaida), c’est le corps entier qui doit être mobilisé. Le musulman intègre possède une force au fond de lui, qu’il met au service du Très Miséricordieux. N’oubliez pas, chiens d’athées, que dieu est partout ! Partout ! Nos culs vaincront ! Le Djihad, c’est une question de tripes ! »

mercredi 30 septembre 2009

Malika dans tes dents



Lecteur républicain, je te signale l’épatante Malika Sorel, qui est passée chez Finkielkraut ce samedi, et dont le discours tranche nettement dans le concert de jérémiades qu’est devenu la politique en France. Elle fut opposée à Alain Renaut qui fit tout son possible pour ne pas reconnaître ce qui crève pourtant les yeux et pour noyer dans un blabla bien-pensant les coups de boutoir de la Beurette.

mercredi 16 septembre 2009

La révolution Ségolène


Depuis quelque temps, Ségolène Royal est en roue libre, elle n’est plus qu’un mobile qui part en couille à chaque virage. Dès que l’occasion ne se présente pas, elle se répand en excuses pour des faits qui ne la concernent pas, auprès de gens qui ne lui ont rien demandé. Sa dernière culpa party, chacun s’en souvient, s’était adressé à l’Afrique, en toute simplicité, et aux Africains médusés. Quand elle parle, Royal s’adresse désormais à des continents, elle apostrophe l’Histoire, elle rembarre le passé et fouette l’avenir de sa cravache magique. La Mère Fouettarde n’a pas été élue à la tête de la République, elle n’a pas réussi à s’emparer du PS français, elle n’a pas été foutue de licencier correctement une paire d’employées mais l’univers, lui, n’a qu’à bien se tenir ! Le XXIème siècle sera poitevin, où il ne sera pas !
Evidemment, il ne saurait être question de s’attarder à ce que dit cette étrange créature, ou de chercher à y trouver le commencement d’une idée politique sérieuse. L’excuse est simplement devenue moyen d’exister, en faisant fi de toutes les implications ultérieures. Elle a besoin de s’excuser, de se traîner plus bas que terre, d’avouer des péchés vagues ou antédiluviens, qu’importe. Elle souffre d’une inflammation de confession. Un simple curé ne saurait lui suffire. Désormais entièrement livrée à sa mégalomanie, la bigote déclame ses fautes, celles des autres et même ce qui n’en est pas, mais à la terre entière. Elle compte bien refaire l’Histoire, mais à genoux.
Dans un match de boxe de haut niveau, l’arrivée des combattants est toujours un moment édifiant, surtout s’ils sont américains. On voit généralement deux types vêtus de façon voyante sautiller sur place, faire de grands gestes, apostropher le public, prendre l’air furieux, gonfler le torse, annonçant qu’on va voir de quel bois ils se chauffent. Impressionnant. Mais quelques minutes plus tard, quand l’un de ces tartarins se retrouve au sol, langue pendante et les yeux dans le flou, on ne peut s’empêcher de penser qu’il aurait mieux fait de se montrer modeste. Ségolène Royal, c’est un peu notre boxeuse à nous. Elle annonce qu’elle va révolutionner la démocratie, qu’elle va rendre le pouvoir au peuple, qu’elle va faire participer le citoyen jusque dans les chiottes, qu’elle va redonner à la France un rang et un brillant formidables, elle s’excuse au nom de Louis XV mais.. n’est pas foutue de lancer un vulgaire site internet correctement ! A la tête de son équipe de pieds nickelés, elle positionne Désirs d’avenir comme « un think tank » dont seraient friands les anglo-saxons ( ?!?) et quelques jours plus tard, elle montre à ces bouseux de quoi Désirs d’avenir est capable… c'est-à-dire de faire se plier en deux toute personne un peu objective. Oh, tout le monde sait bien que les sites des partis politiques ne sont pas des modèles d’inventivité, de légèreté ni de finesse. Mais voilà, puisque Royal tonitrue partout qu’elle veut faire de la politique autrement, elle n’avait qu’à commencer par faire un site décent, histoire de nous couper le souffle.


La mode est à l’écologie, certes, mais l’idée de mettre une pelouse de golf en illustration principale (et unique) d’un site à vocation électorale est quand même étonnante. L’interprétation de ce vide vert et bleu peut se faire de deux façons : soit préfiguration de la table rase que la révolutionnaire imposera pour le bien de l’humanité, soit image sincère du royalisme, c'est-à-dire un gros vide qui cherche à se remplir avec un peu tout et n’importe quoi, ce qui passe par là et dont personne ne veut. On peut aussi y voir une image propre à épater le bobo, celui qui rêve d’espaces verts, mais pas trop encombrés de monde (le peuple, brrr) bien nettoyés, bien lisses, citoyens !
Et puis, en passant, on apprend que ce stupéfiant site a coûté près de 42 000 euros (presque trente briques – oui, moi, quand on cherche à m’endoffer, je me mets à reparler en francs !). On n’est plus en 1995, à l’époque où ceux qui savaient monter un site te pompaient un énorme paquet de fric pour le faire. Les choses ont changé, elles se sont considérablement simplifiées, et n’importe qui se rend compte qu’un site comme Desirsdavenir.com ne vaut pas ça… Martine Aubry demandera-t-elle publiquement que toute la lumière soit faite sur le financement de ce site ? Je serais à sa place, je le ferais.

lundi 14 septembre 2009

Dors avec les bâtards.



Depuis quelque temps, une mode fait des ravages, celle consistant à trouver que Tarantino « n’apporte rien » au cinéma, ou qu’il est un recycleur médiocre, ou qu’il pond de « mauvais films ». Après avoir été admiratif et trouvé son travail épatant, il est devenu courant de le considérer comme nul, ce qui place évidemment le critique dans une position de supériorité bien agréable. Il faut dire aussi que le personnage de Tarantino, nerveux, arrogant, sûr de lui, viril, grossier, est appelé à déplaire, pour toutes les raisons qui font de Vincent Delerm le chouchou de l’époque. De là à devenir injuste avec Tarantino, il n’y a qu’un pas, celui de la danse habituelle des myopes.
Malgré ce lapidaire avant-propos, et quoi qu’on pense de son réalisateur, il va être très difficile de dire du bien d’Inglorious basterds. En effet, c’est une merde.
La période de la seconde guerre mondiale semble n’avoir existé que pour donner un sujet inépuisable au cinéma, au roman ou à la Fiction avec un grand F. Dans le rôle des méchants, de vrais méchants, bien laids, bien repérables, et dans le rôle des gentils, des concentrés de gentillesse que c’en est une merveille. Les victimes et les bourreaux sont deux catégories distinctes, les héros héroïsent, les lâches lâchent, les traîtres trahissent et les résistants pullulent. Parfait. Nous avons tous les ingrédients pour produire du divertissement pendant un siècle au moins. La guerre au cinéma, ça sert la plupart du temps à ça, soyons honnête : se divertir. On se souvient tous avec amusement de la polémique qui salua la sortie du lamentable « La vie est belle », de Roberto Benigni, et des bonnes âmes qui hurlaient qu’on ne pouvait pas faire rire avec certaines choses… Ces tartuffes auraient bien vu une loi interdisant de faire rire avec le malheur, la souffrance et la mort : ça viendra. Mais le projet de Tarantino semble bien loin du divertissement : il n’avait visiblement pas l’ambition de nous faire rigoler mais bien de nous ENDORMIR avec la seconde guerre mondiale. A conflit mondial, sieste gigantesque ! On peut penser ce qu’on voudra du projet, mais pas qu’il a échoué.
Les spectateurs conviés à cette nouveauté pourront témoigner que les deux heures et demie que dure le film sont intégralement orientées vers le repos du citoyen. Lecteur incrédule, imagine l’instant : tu t’installes dans les sièges un chouia défoncés du dernier cinéma de la ville qui diffuse encore de la VO sous-titrée. Tu te dis que tu vas voir ce que tu vas voir, que Tarantino n’a pas fait les choses à moitié ; tu revois l’affiche du film, celle qui fut placardée partout depuis des mois, une campagne de pub inouïe. Tu te frottes les mains. Le film commence (la musique est affreuse, mais tu as l’habitude avec Tarante !), un paysage campagnard… ça se passe en France en 1941… tout y est… mais ? mais ?! On voit un personnage, un paysan, utiliser sa hache sur un billot, il frappe mais… il n’y a pas de bûche. Un budget de plusieurs dizaines de millions, des effets spéciaux dantesques et pas foutus de comprendre que personne, même un français, ne tape avec une hache sur un billot en oubliant d’y mettre une bûche à fendre ! Ça commence mal, mais tu te dis que tu as mal vu… puis le méchant arrive, et ça cause, et ça parle, et ça traîne… Tarante fait des allusions au cinéma de Sergio Leone, mais ça ne fonctionne pas du tout… l’angoisse ne vient pas, les effets tournent à vide, le dialogue s’embourbe… les mitraillettes défouraillent dans l’indifférence générale. Il ne suffit pas de filmer des faces en gros plan avec un grand angle, ni de s’attarder dessus pour réussir un film de guerre spaghetti… Le film continue alors, interminablement, les personnages apparaissent, aussi creux les uns que les autres. Nous ne saurons rien du personnage phare, joué par Brad Pitt, nous saurons juste qu’il a un accent bouseux à couper au couteau, ce qui doit être très drôle (un peu comme un héros, chez nous, qui aurait l’accent du sud-ouest ! Fendard !). La forte silhouette de Pitt ornait toutes les affiches mais paradoxalement, son personnage est « fictionnellement » absent du film. Pur racolage donc, bien dans la veine hollywoodienne.


Que Inglorious basterds soit une galéjade, personne n’en doutait. Le sujet l’annonçait suffisamment clairement, et Tarantino a fait de la galéjade l’ambition unique de son début de carrière, quoi qu’il puisse dire par ailleurs Mais s’il est convenu de qualifier de déjanté l’art du bonhomme, on ne savait pas qu’un film pouvait être à la fois déjanté (par son sujet) et techniquement soporifique (par son absence de rythme et la vanité absolue de la majorité de ses scènes). Cependant, il faudrait être injuste pour ne pas souligner le comique épatant introduit par les citations de Tarantino, notamment celles de Clouzot. Par deux fois, nous voyons apparaître des affiches de films de Clouzot à l’arrière plan, l’Assassin habite au 21 et le Corbeau. Comique, en effet, de voir que le cinéaste de la psychologie la plus subtile, la moins manichéenne, le cinéaste qui se confronte à la complexité du mal soit cité dans un film aussi bourrin, creux et enfantin que cette coûteuse merdicule.

Willy Ronis, mort d'un homme.

Le photographe Willy Ronis vient de mourir à 99 ans. Malgré cette longévité, son nom n’est pas aussi connu que ceux de Cartier-Bresson ou de Robert Doisneau, avec qui pourtant il a de nombreux points communs. Il fait partie d’un courant appelé à juste titre humaniste. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, ou qui n’auraient pas la moindre idée de ce que peut signifier le mot humanisme, je conseille d’aller voir du côté de Ronis, il y a beaucoup à apprendre. Pour moi, il fait partie des gens qui, au XXème siècle, on traduit le mieux l’idée que le peuple français pouvait se faire de lui-même, à l’égal d’un Pagnol ou d’un Brassens, et il partage avec eux cet amour des petites gens qui rendrait quiconque ridicule aujourd’hui.

mercredi 2 septembre 2009

Tintin à Fleury Mérogis


Il existe des gens pour qui le scandale est la seule voie menant au succès. Pour certains groupes de rock, ça consiste à dire qu’on adore le diable, qu’on dévore des enfants ou que la désobéissance aux parents, c’est cool. On a, bien sûr, les rappeurs, qui rivalisent de grossièretés en prenant des poses impressionnantes sous l’œil humide des bourgeoises. On a des photographes qui déclinent le personnage de Jésus à la sauce gay, trash, S.M. et autres, convaincus qu’en compissant un mort, on fera banquer les vivants (ça marche avec la Sainte Vierge aussi, mais moins avec Mahomet – que son souvenir enchante l’avenir). On a les inventeurs de jeux télévisés qui font fion de tout cul pour exploser leur part de marché et, innombrables, les chercheurs de buzz internet qui passeraient sous un train en roller pour pouvoir comptabiliser 200 000 visites par jour sur leur page YouTube. A l’avant-garde, il y a des danseurs qui se bourrent le cul d’ustensiles ou les nécrophages festifs. Tout pour que ça choque, et que ça banque. Il semble bien qu’en ces temps qui aspirent à la gloire, même la gloire passagère, courte, éphémère, hebdomadaire ! rien n’est assez dégueulasse pour se faire connaître. L’idéal en ce domaine, c’est d’arriver à être assez insupportable à certains bien-pensants pour qu’ils vous foutent un bon procès au cul, devant le globe haletant. Traîné ainsi devant les tribunaux de l’Histoire, vous n’aurez plus qu’à jouer la victime persécutée en inscrivant votre démarche dans celle, au choix, des suffragettes, de Victor Schoelcher, de Linda Lovelace ou de Jean Moulin, et de prospérer en martyr.
Et puis, il y a Tintin.
Selon moi, Hergé n’est pas l’immense artiste majeur qui écrase le XXème siècle de son impressionnante stature, mais ce n’est pas un guignol pour autant. Certains de ses albums sont excellents, d’autres le sont moins. Tous ont en commun une forme de simplicité dans le propos, un manichéisme parfaitement utile à l’édification des mômes, et qui ne me dérange pas. Selon la période à laquelle il a pondu tel ou tel livre, ce manichéisme insistait sur un aspect ou un autre de ce qu’Hergé voulait souligner, vanter, débiner, démontrer. L’essentiel étant que le Bien triomphe et que les méchants soient punis. Quoi qu’il en soit, cet auteur visait les enfants, il aimait le succès et réfléchissait à deux fois avant de signer un bon à tirer. Cet honnête bourgeois était suffisamment talentueux pour ne pas avoir besoin de faire scandale. Mieux : ses livres se vendaient grâce à leur qualité ! Pourtant, un quart de siècle après sa mort, il fait scandale. Il fait même de plus en plus scandale, en qualité de débutant scandalier toutefois, étant entendu qu’il n’a pas passé son existence dans un underground chargé de stupre et de transgressions ignobles. Non, si certains rêvent qu’on leur fasse les procès qui braqueront un temps les projecteurs sur leur tristes faciès, Hergé n’a eu qu’à casser sa pipe et laisser mijoter son affaire pour que des moules à gaufres lui cherchent des noises.
Un triste sir, Bienvenu Mbutu Mondondo, Congolais de son état, se croit investi de la mission épuratrice du siècle : faire interdire la vente de Tintin au Congo en France (grâce à l’appui avocatier de Maître Collard, ne riez pas). Oui, lecteur nostalgique, cet anodin ouvrage que tu lisais aux chiottes quand tu avais huit ans, et qui n’est qu’une succession démodée de gags poussifs et bon enfant, cet ouvrage empêche un bachi bouzouk de dormir. En sa qualité de congolais, le funeste se croit probablement fondé à rouspéter de ce qu’Hergé fait s’ébattre son héros dans un Congo peu reluisant : l’histoire a été écrite en 1930, si on la réécrivait aujourd’hui, il est évident que l’image du Congo serait plus conforme au brillant incomparable que ce pays a pris l’habitude de donner au reste hébété du monde. Mais le fond de l’affaire n’est pas là.
Tintin est né au temps des colonies, dans un pays colonialiste. Il est donc, assez logiquement colonialiste, du moins en ses débuts. Les clichés de ces temps-là abondent dans l’album, comme les clichés d’autres époques se retrouvent dans toute l’œuvre du grand homme. Qu’est-ce que ça peut foutre ? Astérix en sa grande période (du temps de Goscinny), qu’est-ce d’autre qu’une litanie de clichés habilement mis en scène pour notre plus grande joie ? Quand Astérix présente un Auvergnat traître et âpre au gain, faut-il en interdire la vente à Clermont Ferrand sous peine de choquer le cocardier local ? Faut-il retirer des rayons les numéros où les Allemands sont représentés en envahisseurs stupides sous prétexte qu’ils ne sont plus ni l’un, ni l’autre aujourd’hui ? Quand Rastapopoulos incarne l’homme véreux et sans scrupule, les Grecs viennent-ils nous faire chier avec ces enfantillages ? Car il ne faut pas oublier que Tintin n’est que ça : un univers simple pour les enfants. Les enfants du Congo, je ne les connais pas ; mais ici, les enfants savent très bien faire la part des choses entre ce qu’ils lisent dans une BD, ce qu’ils font dans un jeu vidéo, ce qu’ils voient à la télé et la réalité. Quand je lisais Tintin au Congo, ou en Amérique, rien qu’à voir les vieilles bagnoles et les trains à vapeur, je savais parfaitement qu’on me racontait de l’histoire ancienne, je ne prenais pas ça pour argent comptant. Pourquoi les enfants d’aujourd’hui, si informés, si puissamment éduqués par l’outil informatique et les bons sentiments citoyens seraient-ils incapables de faire ce que les gosses ont toujours su faire ?
L’ectoplasme à la graisse de cabestan africain prétend qu’il ne faudrait pas mettre ce livre sous les yeux des enfants, sous peine de les voir adopter comme un seul homme les préjugés qu’il contient. Pur délire ! Comme si on incitait les enfants à la haine d’autrui chez nous ! Comme si les enfants d’Europe étaient quotidiennement bombardés de slogans racistes ! Comme si l’école apprenait aux gosses que rien n’est plus utile qu’une bonne discrimination ! Comme si on pendait les Africains aux réverbères pour égayer nos samedis soirs ! Tonnerre de Brest ! On avait les antinazis soixante ans après le nazisme, voilà qu’on nous bricole un anti colonialisme cinquante ans après le colonialisme. Pourquoi pas un plaidoyer pour l’abrogation de la peine de mort vingt-cinq ans après Badinter ? Pourquoi pas ressortir les chansons réclamant le retour de l’Alsace-Lorraine dans le giron français ? Que croit ce tartignole, qu’on prend les noirs pour des andouilles incapables de se gouverner seuls ? Il croit qu’on milite ici pour le retour de l’esclavagisme, ou quoi ? Ils nous prend pour quoi, au juste, des sauvages ?...


Si Nietzsche proposait l’inversion de toutes les valeurs, il serait bien étonné de voir ce qu’on fait aujourd’hui de son programme. Ah, on les renverse, les valeurs, et on fait ce qu’on veut avec ! Le Figaro nous apprend que « Pour l'avocat belge, l'argument «historique» ne tient pas : «Au moment où cet album a été rédigé, il n'y avait pas de disposition légale incriminant le racisme. En 2009, oui. Nous ne faisons pas de l'histoire mais du droit.» Ce flibustier inverse tout en toute impudeur ! Le principe fondamental du droit est la non rétroactivité. Même au Congo, on est obligé de convenir qu’une loi ne peut pas s’appliquer pour des actions commises au temps où elle n’existait pas encore ! Si la loi n’existe pas, il n’y a pas d’infraction, c’est simple. Qu’on puisse laisser dire une telle énormité à un avocat indique bien à quel niveau d’hébétude nous sommes tombés.
Philippe Murray parlait des tartufes qui veulent « inculper le passé ». La perversion n’est donc pas tout à fait nouvelle. On peut même se rappeler qu’on martelait les sculptures représentant un pharaon et ses ministres quand son successeur voulait effacer jusqu’à la trace de son existence. Taper sur le passé, c’est toujours taper sur un truc qui ne peut plus se défendre, ça définit bien le bonhomme. Le passé ne convient pas à Bienvenu, alors il fait une réclamation, comme dans un grand magasin, comme à Disneyland ! Il voudrait qu’on oublie ce passé-là, qu’il disparaisse sous ses coups (en prenant un peu de fric au passage ?) comme ont disparu les figures des rois renversés de jadis. Mais moi j’y tiens à mon passé, monsieur, j’y tiens ! Je ne veux pas qu’on me le censure sous prétexte qu’il te fait mal au derche, hé, Don Quichochotte ! Même laid, même obscur, même repoussant, c’est mon passé, on n’y changera rien, et je tiens à ce qu’il reste en état (j’allais écrire en état de marche : on se damnerait pour un bon mot). J’y tiens à ma Saint-Barthélemy, à mon Inquisition, à mes invasions barbares ! Je reconnais tout (ça y est : je parle comme un coupable !) : les magnifiques croisades, l’admirable guerre de cent ans, l’épatant Mers El Kébir, les succulentes guerres de religion, tout ! Les exécutions publiques, les têtes qu’on décolle à la hache… Et les épidémies, laissez-moi mes épidémies, que serait mon passé sans elles ? Vive la peste et le choléra, et mort aux frileux ! Le passé est une longue suite de souffrances, d’infamies, de coups tordus et pourtant je l’aime, parce que c’est le seul que j’aie. Le passé a été tellement dégueulasse, violent et sans pitié qu’il a accouché de notre époque, c’est dire ! Mais il faut faire avec. Les révisionnistes pour qui la France de 2009 doit s’excuser d’avoir laissé Napoléon botter les culs princiers d’Europe (dans le sang : hou !) ou restaurer le code Noir, rénovent à la fois le concept de perversion et les règles du burlesque. La France de 2009 n’a à s’excuser de rien du tout, sinon d’être devenue une bonne pomme qui laisse des Bienvenu faire joujou avec son passé. La France a été colonialiste, elle ne l’est plus. Elle a été belliqueuse, elle ne l’est plus, et c’est marre. La France vous emmerde.
Le Bienvenu ne l’est pas, pas plus que les censeurs en tous genres, ceux qui ont remplacé la clope de Lucky Luke par une paille, ceux qui rêvent de faire débaptiser les rues Jules Ferry ou de changer les paroles de la Marseillaise parce qu’ils n’ont pas le courage de les écouter en face. Bordel, c’est comme si un syndicaliste voulait qu’on démolisse les murs d’un édifice médiéval parce que sa construction n’a pas respecté les temps de pause, les salaires minima ni les trente-cinq heures ! Offense aux ouvriers ! Le monde change, tout se modifie, certains « progrès » sont même parfois accomplis, mais il reste des cons pour qui l’on doit aussi éradiquer le passé. Comme l’Histoire ne les a pas attendu pour changer, ils se vengent en changeant l’Histoire. Mais voilà, le passé a eu lieu, c’est même à ça qu’on le reconnaît.

jeudi 6 août 2009

Ce vieux Léon

Je ne vais pas passer le reste de l’année à t’ennuyer avec Avignon, lecteur zappeur dans l’âme, mais j’y ai fait une découverte amusante, que j’illustre ici. Dans cette ville pleine d’églises transformées en boutiques, en musée, en théâtre ou simplement ruinées comme des merdes, le touriste attentif peut découvrir une figure terrible, qu’on imagine soit révoltée, soit satisfaite de ce carnage, mais toujours offensée, en rogne, fulminante. Elle se trouve sur le bel hôtel de Berton de Crillon, rue du roi René...



Léon Bloy au XVII ème siècle


Léon Bloy dans la pierre

mercredi 29 juillet 2009

L'élite des connards


Culture citoyenne, responsable et à développement indéfini.

Je reviens sur Dieudonné. En fait, son bus théâtre est resté un jour de plus à Avignon et, le dimanche soir après le spectacle, j’ai pu aller le voir et l’entendre, une première pour moi. Autant le dire tout de suite : si quelqu’un prétend que ce mec est nul, ou qu’il n’est pas un acteur, c’est qu’il ne l’a jamais vu sur scène. C’est un putain de pro. Ceci dit, et au risque de me répéter, Dieudonné ne m’intéresse pas en tant qu’individu, mais seulement pour ce qu’il révèle du reste de la société. Et l’avoir vu donner son spectacle dans son bus m’en a appris sur nous. Je m’explique.
Avignon au mois de juillet, c’est le plus grand festival de théâtre du monde, paraît-il. C’est plus de mille spectacles par jour, ce sont des rues noires de monde, des touristes et des « festivaliers », ce sont des parades de compagnies théâtrales partout dans les rues et sur les places, une incitation à entrer dans ces théâtres bien plus efficace qu’aucune publicité, fût-elle sur papier glacé, fût-elle à base de famzapoil. Les rues sont donc envahies de badauds de plusieurs sortes, du touriste, du festivalier, de l’étranger non francophone et du local, allant et venant, bayant aux corneilles de façons fort différentes. En dehors du Japonais et du Nordique, venus là exclusivement pour prendre des photos d’ambiance et qui ne sauraient prétendre aux spectacles puisqu’ils ne parlent pas la langue du coin, j’attire l’attention sur le badaud local, notamment celui qui se promène en survêtement blanc, en tee-shirt Armani (avec chaîne dorée), celui qui s’est esquinté l’année durant dans des salles de gonflette et qui vient montrer ici le résultat de son labeur (bras et/ou avant-bras tatoués, détail obligatoire et, souvent, mollet, c’est très moche). Ce badaud, principalement d’origine maghrébine, circule en petits groupes. Selon les cas, il est hilare, joueur, concentré sur sa démarche (virile) ou en mode « charme », c'est-à-dire qu’il vient pour pécho de la gisquette, et de la gisquette, il y en a ! Elles sont moulées dans des robes invraisemblables, souvent transparentes, souvent composées de voiles superposés qui soulignent leurs hanches d’une façon formidable. La gisquette locale est coiffée, maquillée, toujours, et apprêtée avec l’extravagance de certaines automobiles italiennes. La gomina ou une autre substance brillante rend sa chevelure étincelante et lui donne perpétuellement l’air humide d’une gisquette anadyomène. Cette coquetterie renforce en elle la tendance bêcheuse, probablement obligatoire si elle ne veut pas être suspectée de racolage. Comme à peu près tout ce qui est vivant ici, et comme certains bâtiments épargnés par les services municipaux de nettoyage des tags, la gisquette est tatouée, qui sur l’épaule, qui sur la cheville, qui sur le bras, qui sur le cou, etc. Une fleur, une arabesque, une guirlande d’épines, un animal mythique, comme c’est joli… Pour l’observateur un peu attentif, il est évident qu’en plus des parades des compagnies théâtrales, Avignon en juillet offre donc le spectacle des parades des beurs et beurettes du coin, parades absolument concentrées sur l’axe gare – rue de la république – place de l’Horloge – place du Palais des papes. Or, et c’est là où je voulais arriver, on ne voit jamais un seul de ces beurs dans un théâtre. Dans ce festival fondé historiquement sur l’ambition de rendre le théâtre « populaire », des milliers de gens restent dans la rue et passent devant les théâtres pourtant accueillants comme devant des Mac Do fermés. Ce sont des gens du coin. Ils ont les moyens financiers d’aller voir quelques pièces mais ils passent là, au milieu d’un événement ostensible qui fait venir des foules du diable vauvert, et ils font tapisserie. Pire : il est rarissime que les artistes qui paradent leur donnent même un tract. Et pourtant, je témoigne qu’ils n’ont pas l’air particulièrement agressif, non, ils passent, ils circulent, ils font semblant de participer au truc, mais ils ne comptent pour rien. Comme si les acteurs de ce festival, une fois qu’ils ont parlé de l’intégration autour d’une bière, une fois qu’ils ont critiqué Sarkozy et ses méchants ministres, une fois qu’ils ont écouté de la musique de là-bas, qu’ils ont évoqué le thé à la menthe et les falafels et qu’ils ont daubé sur les lois régulant l’immigration en France retrouvent les réflexes typiquement bourgeois qui consistent à ne pas se mélanger. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y a des coupables et des victimes dans cette affaire, mais je ne peux m’empêcher de constater que la barrière culturelle et sociale est bien solide, qu’elle se confond d’ailleurs presque avec une barrière ethnique, que personne ne paraît en mesure d’y changer quoi que ce soit et surtout, que personne ne semble enclin à en parler. Tous ces artistes Citoyens, Engagés et Concernés (artistes CEC, modèle déposé français) grenouillent entre eux dans la plus parfaite indifférence. Ayant lancé le débat deux ou trois fois au milieu de mes collègues gauchisant, la chose la plus élevée qu’on m’ait dite est : « qu’est-ce que tu veux faire, les théâtres sont ouverts, ça ne les intéresse pas. » Et ils continuent de prétendre, poing levé, que la Culture, c’est essentiel.
Quel rapport avec Dieudonné ? Celui-ci : dans son bus théâtre ambulant, le soir que j’y étais, plus de la moitié des 45 places étaient prises par des zivas. Et on les a entendus, avant que le show ne commence, apostropher Dieudo absent en criant « remboursez ! » pour rire, en s’envoyant des vannes entre eux, en draguant les nanas présentes avec la finesse habituelle des mecs en groupe. Ça m’a rappelé l’ambiance des films italiens des grandes années, les séances de cinéma où les gens pouvaient encore fumer et où l’on critiquait le film à haute voix, comme si les acteurs pouvaient entendre… Il ne s’agissait pas d’Arabes très éduqués, étudiants ou docteurs en droit, mais bien de ces beaufs de nulle part qui composent une bonne partie de la classe popu jeune d’aujourd’hui. Qu’on le veuille ou non, qu’on en soit heureux ou triste, Dieudo leur parle et ils l’écoutent. Et les théâtreux, musiciens ou artistes dont je fais partie, non.

samedi 25 juillet 2009

Dieudonné en spectacle


Pendant que tu glandes, lecteur estival, autour de piscines javellisées écrasées de soleil, je joue un spectacle au festival Off d’Avignon. Oui, tu le sais peut-être déjà, en plus de commettre des articles sur ce blog, je suis un musicien, ou, pour être plus imprécis encore, un artiste. Tout le mois de juillet sera donc exclusivement consacré à ce travail quotidien, explication de mon mutisme ici. Mais j’ai quelques minutes à moi en cet après midi, et je voudrais parler de Dieudonné. Pourquoi ? parce que le bonhomme a eu l’idée de débarouler au festival d’Avignon, justement, avec son propre bus aménagé pour pouvoir y jouer son dernier spectacle : Sandrine. Il s’est installé à côté de la gare, et on a pu voir quelques potes à lui distribuer des tracts dans les rues de la ville, regardés comme des extra-terrestres par les centaines d’autres « tracteurs ». Autant te le dire tout de suite : je n’ai pas pu voir son spectacle. J’aurais voulu le faire, mais nos horaires étaient incompatibles. La question de son spectacle n’est d’ailleurs pas celle qui m’importe.
L’occasion était trop belle pour ne pas être tenté : j’ai innocemment posé la question de Dieudonné à divers « collègues » théâtreux, musiciens, adeptes comme lui du one man show. Il faut le savoir, d’une manière générale, l’artiste modèle du festival est un ami de la liberté. Il clame tout haut son amour de la liberté d’expression, vomit la censure, les idées sectaires, il abomine l’exclusion et prétend qu’il ne faut pas juger les gens. Surtout, d’une manière quasi obsessionnelle, il revendique le droit de tout dire, merde. Pourtant, je n’ai pas trouvé un seul, je répète : un seul) de ces Che Guevara pour trouver paradoxal que Dieudonné soit contraint d’affréter un bus pour jouer dans une ville où, durant juillet, environ mille spectacles (1000) se jouent quotidiennement !
Dans les années 80, la machine médiatique est partie en croisade. Son ennemi : l’intolérance. Il fut clamé et répété qu’il fallait « accepter la différence », selon une expression hélas inoubliable. L’idée était que devant l’afflux de personnes immigrées de moins en moins « semblables » au français courant, il fallait travailler le peuple pour éviter qu’il se laisse aller à de mauvaises pensées. Idée louable. Evidemment, en ces temps reculés, seuls les moins humains de nos compatriotes se risquèrent à chanter les louanges du droit à la ressemblance de préférence au droit à la différence. On les oublia bien vite.
Le paradoxe apparut quand certaines parties de la population immigrées osèrent le « chiche » ! Ha vous chantez le droit à la différence ? OK, allons-y, je mets mon tchador, j’excise ma fillette, je réclame des espaces publics non mixtes et je dégaine ma burqua ! C’est de la différence, ça, pas vrai ? ça doit vous plaire ? Dans un mouvement de valse dont l’habitude remonte très loin, les apôtres de la différence s’insurgèrent immédiatement : la différence, c’est valable si tu penses et vis comme moi, hé banane ! Jospin balança même sa loi contre le voile scolaire, soutenu par l’armée des anciens toléreurs et respecteurs de différence. Finalement, respecter uniquement ce qui ne change rien à ses habitudes, ses principes ou ses idées, c’est un peu pratiquer comme les intolérants, non ? Problème et limite de l’universalisme : comment jouer le rôle du gentil avec les méchants, sans perdre ? Impossible. On doit nous aussi se montrer méchant, et l’assumer.
Dieudonné, c’est un peu le même principe, avec les mêmes acteurs en présence. En parole, on déteste la dictature du pouvoir, de l’argent, de la pensée moralisante, on moque les tenants de la pensée correcte et on lutte contre le retour de l’ordre moral, mais sauf quand c’est un enculé comme Dieudonné qui s’exprime. Contre lui, les principes ne valent plus. On a le droit de l’ostraciser, de le diffamer, de le blacklister, de lui refuser ce qui est permis à tous les autres, de chercher à le ruiner. A-t-il commis un crime ? Dans l’affirmative, que fait-il en liberté ? Dans le cas contraire, pourquoi le traiter en pestiféré ? C’est le phénomène fascinant de la « double pensée », abordé par Jean-Claude Michéa de façon magistrale. Les gens semblent portés à faire le contraire de ce qu’ils disent, surtout quand leur discours est du modèle héroïque. A force d’augmenter la mise sur le sujet de la morale, des principes, du droit, de la liberté, de la tolérance, de la consciencitude et autres citoyenneté, il devient impossible à la quasi totalité du genre humain de se montrer à la hauteur de ce qui est partout vanté. Alors on continue de blablater à coups de grands mots mais, dès qu’un rouage grince, on pratique comme le Taliban de base : on décapite. Or, être tolérant n’a de valeur que si on l’est avec ce qui est réellement différent. Etre courageux n’a de sens que face au danger. Avoir l’amour de la liberté aux lèvres ne devrait pas donner le droit de condamner l’expression, fût-elle celle d’un ennemi, fût-elle fausse ou dégueulasse. Pour condamner les opinions dégueulasses, il faut avoir pris le risque de prévenir qu’on ne les accepte pas, qu’on n’est ni tolérant ni sympa, ni des saints, et qu’on vous emmerde.
La solution est simple : qu’on cesse de donner des leçons au cosmos et qu’on reconnaisse que nous ne sommes pas mieux que les empaillés d’en-face. Ni mieux ni moins biens, mais légitimes ici et maintenant. Ça réduira le confort des consciences, mais ça simplifiera la donne. Evidemment, ça suppose de renoncer au monopole occidental du droit moral sur le reste du monde, à l’universalité du Bien made in France. Difficile, je le reconnais.
La différence entre eux, les toléreurs, et nous, les gros cons, c’est que nous ne prétendons pas avoir raison ailleurs qu’ici, nous ne prétendons pas que l’excision soit une monstruosité ailleurs qu’en France, que les scarifications rituelles parfois mortelles soient intolérables en Amazonie, que la polygamie doive être éradiquée de la surface du globe, ni que l’Afghane de base doive porter le string apparent par-dessus la burqua. En gros, nous tolérons parfaitement que chacun fasse chez lui comme il l’entend et qu’il oppose à nos prétentions morales un gros merde dans sa langue fleurie. Ce qui nous permet au passage de faire de même quand il le faut, dans un rapport de réciprocité parfaitement inattaquable. Dans la Trilogie de Pagnol, César se lamente que certains peuples lointains croient à un dieu à plusieurs bras : que tous ces gens se fassent couillonner, ça lui fait de la peine. Le seul vrai dieu, évidemment, c’est le sien. Sagesse bonhomme, mais profonde. Surtout quand on sait bien, comme Pagnol, qu’il n’y a pas de dieu.
Au final, on pourrait croire que je suis en train de défendre Dieudonné, alors que ce n’est pas vraiment mon sujet. Ce que dit Dieudonné, je m’en tape. L’antisionisme et le complotisme ufophile, c’est de la connerie. Mon sujet, c’est la tartuferie de l’époque, omniprésente et tentaculaire, qui transforme les beaux mots de tolérance, de liberté, de résistance ou de courage en slogan publicitaire, portés aux nues par des pantins qui n’attendent que la victime expiatoire de circonstance pour former leurs pelotons. Et on en arriverait presque à défendre leurs ennemis, contre ses propres opinions, par dégoût de ce qu’ils sont.
Je suis d’accord avec vous sur tout, mais je suis prêt à me battre pour que vous fermiez vos gueules.

mardi 30 juin 2009

De l'utilité des lobbies

je signale à l'attention des lecteurs qui ont une heure à tuer, qu'ils peuvent se rendre sur le site de France Culture pour y écouter ce passionnant reportage d’Inès Léraud et Rafik Zenine sur les suites de l'étrange campagne de vaccination massive de la population française contre le virus de l'hépatite B en 1994/95. Ils y découvriront que du ministre (Douste) aux experts médicaux, on a menti sur toute la ligne en donnant des chiffres alarmants, en balançant des résultats statistiques bidon et en pratiquant une sorte "d'acharnement vaccinateur" comme aucun autre pays ne l'a fait.
Les raisons de ce bintz? Ecoutez le reportage...

Mort en solde


Nous ne savons pas grand-chose du monde de demain. Et les gens qui viendront après nous, tout historiens qu’ils se prétendront, n’auront qu’un mince reflet de nos vies à se mettre sous la dent. Les choses sont ainsi : le passé n’est qu’une image mentale, au sens propre une fiction dans laquelle, au mieux, comme dans les meilleures productions laitières, des morceaux de vérité sont contenues.
Aussi improbable que ça puisse paraître, il est possible qu’un historien du XXIIIème siècle se penche sur les milliards de tera-octets de mémoire du WEB des années 2000, qu’il travaille sur le mois de juin 2009 et qu’il tombe sur ce qui fait l’actualité du moment. A coup sûr, s’il met en parallèle l’affaire Courjault et l’affaire Maddof, il ne comprendra rien. Je veux ici le rassurer par avance : nous non plus, nous n'y comprenons rien.
Une femme tue trois enfants, les siens, en brûle un et met les deux autres au congélateur, n’est reconnu ni folle ni irresponsable mais se voit punie de huit ans de prison. On n’exige même pas d’elle qu’elle se soigne, si un traitement existe pour ce genre de cas. Par ailleurs, un homme monte une escroquerie gigantesque en volant des milliards de dollars, et se voit puni d’une peine de cent cinquante ans de prison, c'est-à-dire presque vingt fois plus que s’il avait tué, en France, trois enfançons.
Quand le monde n'est plus compréhensible par personne, on dit qu'il est devenu moderne.