mardi 19 juillet 2011

Rendez-nous Mohamed


Avant même ma naissance, des musicologues et des électroniciens travaillant sur les nouveaux instruments de musique, cherchaient à rendre les machines capables d’imiter les sons acoustiques. On rêvait qu’un jour, un synthétiseur pourrait reproduire non seulement le son d’un violon mais aussi celui du frottement de l’archet et, pourquoi pas, le léger bruit que produit le doigt humide quand il quitte trop vite une corde. On s’échinait à mettre en équation le son soufflé d’une note de saxophone, celui plus grêle de la clarinette et la bonhomie du trombone à coulisses. Les crash, les boum, les clings et les fla de la batterie avaient vocation, eux aussi, à finir dans une boîte à rythmes, à la portée d’un enfant de cinq ans. Parmi les plus grands chercheurs de l’époque, parmi les plus radicaux visionnaires de la musique électronique, personne n’aurait imaginé qu’un jour, les êtres humains trouveraient fun d’imiter eux-mêmes, avec la bouche, les sons d’une boîte à rythmes. Personne n’aurait imaginé les chanteurs BeatBox. Depuis les automates de Vhttp://www.blogger.com/img/blank.gifaucanson, l’humanité avait fabriqué des machines reproduisant ce que fait la nature. L’homme moderne trouve plus amusant de reproduire ce que font les machines… Ce n’est plus la nature qu’on prend comme modèle, mais les machines, pourtant conçues à l’origine pour imiter la nature. C’est comme ça, les choses changent…

En matière de noms et prénoms, c’est la même chose : on fait tout à l'envers. Quand nos ancêtres transformaient sans hésiter Buckingham en Bouquinquant, nous trouvons aujourd'hui très normal de prénommer un enfant Lucas (voire Louka !) au lieu de… Luc. Nous préférons l’apatride Matéo au biblique Mathieu, l’incompréhensible Hugo au très médiéval Hugues, nous préférons cette sotte d’Ynès à la sage Agnès, désormais frappée d’obsolescence. Vous voulez que la petite s’appelle Claire ? Au fou ! Elle s’appellera Clara, comme papa ! Les anciens s’affublaient de prénoms français, c'est-à-dire de prénoms venant de n’importe où mais francisés, roulés sous la langue d’ici. Les modernes ajoutent un O ou un A aux prénoms franchouillards, pour les faire sonner sud
Mais ce n’est pas tout. Imaginons un abruti. Il s’appelle Brouchardon, par exemple. Il sort de la Bourgogne comme Ève sortit d’Adam. Pour un peu, il roulerait les R. Mais voilà que Brouchardon se met en tête de fonder foyer avec la fille de Planpane, le gars du Jura, l’étranger. Une fois la chose faite, qui comprendra ce qui pousse le Brouchardon et la Planpane à appeler leur premier enfant Kylian ou Timéo, Maèlys ou Louna, Lilou, Noha, Yanis, Lena ou Rayan ? Qui expliquera les Noam, Ilhan, Titouan, Ilyes, les Maya, les Sofia et les Kenza ? Qui aura la force d’explorer ce gouffre grouillant du Grotesque ? Ça donnera quoi, ça donnera qui, Rayan Brouchardon ? Ça parlera quelle langue, ça se souviendra de quoi ? Et Yanis Planpane, quelle tête de con ça deviendra ?



Dans les années 60, l’industrie du disque naissante nous fourguait des « vedettes » de seconde main, incapables de produire quoi que ce soit d’autre que du plagiat, et encore, du mauvais. Un peu comme aujourd’hui avec les rappeurs, les « artistes » d’alors commençaient par se mettre un masque d’Ailleurs : ils changeaient leur noms. Claude Moine devenait Eddy Mitchell, Richard Btesh se changeait en Richard Anthony, la petite Annie Chancel se transforme en Sheila tandis que le plus drôle de tous, Jean-Philippe Smet, s’incarne en Johnny Hallyday pour l’éternité. Ainsi armés, nos fers de lance adapteront débilement des succès américains souvent pitoyables en se faisant passer pour d’autres. Avec leurs noms en forme de réclame, leurs noms de boissons gazeuses, ils vont se charger de vibrer avec leur époque, c'est-à-dire comme des glands. Comme les costards à la papa, un nom français vous condamnait à la ringardise, tandis qu’un blaze made in engliche faisait de vous un type dans le coup. On a vu ce que ça a donné.
Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les « stars » de mes deux qui se griment le prénom, c’est devenu la règle commune, même pour les gosses d’instits. Les industriels de la musique populaire avaient au moins un but : ils voulaient faire du fric en nous faisant avaler des chansonnettes tombées du camion. Pour que l’arnaque réussisse, il fallait quand même soigner le déguisement, il fallait faire croire à de l’authenticité, fût-ce à grand coup de triche. Ils ont maquillé les noms des chanteurs pour les faire rimer avec les Be-bop-a-lulla et les Da-dou-ron-ron (pour nos plus jeunes lecteurs, précisions que ces titres sont authentiques). Bon. OK ! Mais le petit Kalvin Ramirez, fils de routier et promis quant à lui à une belle carrière de vendeur de slips chez Kiloutou, quelle star est-il censé devenir ? Quel public pour ce noeud ? Et Maèlys Chauffier, qui deviendra coiffeuse et chopera un cancer de la peau à trente-deux berges, que fera-t-elle de ce prénom d’idole ? Cet empaffé de Kenzo Lavalette, fils de pute, petit-fils de collabo et futur DRH lui-même, attend-il des applaudissements chaque fois qu’il se présente ? A quoi riment ces conneries ?



Le constat est cruel, mais il est clair : la France produit désormais des chanteurs de variétés par paquets de dix mille. Dans l’imaginaire collectif, il n’y a pas plus haut. Chacun est affublé dès la naissance d’un prénom qui-fait-pas-français, NRJ-compatible, un prénom de star, prêt à servir, au cas ! Le prochain stade est facile à imaginer : c’est avec un prénom de rappeur clé en main qu’ils naîtront, les enfants : GangstA, DJmalin, RokkoEtnikk ou SoQP2touha- ZboubA\family©…
Les parents, à qui on a fait croire qu’ils sont des artistes, se trouvent bien obligés de faire de temps en temps œuvre de création. N’ayant pas la tête à ça (malgré les exhortations de Jack Lang), ils se rattrapent quand leur naît un petit. Là, leur imagination ne connaît plus de borne, leur furie s’exaspère, leur pouvoir est sans limite (malgré l’article 57 du Code Civil). Ils se lancent dans le choix du prénom comme on franchit le Rubicon. Ils ne respectent ni les règles, ni la tradition, ni les lois de la gravitation universelle : ils s’envolent. Et allons-y pour les Nolan, allons-y pour Aymen, Noa, Bryan ou Bruna ! Chaud, devant ! Et vlan pour Evaëlle ! On fait non seulement table rase du passé, mais on lui bazarde son couffin !

Jusqu’à une date récente, on tenait pour certain que les individus ne naissent pas spontanément et ne surgissent pas du néant. Les noms et les prénoms illustraient bien cette vieille croyance, et on se les transmettait comme on se passe le relais de la vie. Par le prénom, on en arrivait forcément à ressembler à quelqu’un d’avant – abomination qui rebuterait le premier venu aujourd’hui, s’il y avait encore des premiers venus… On donnait aux enfants un prénom qui avait déjà été porté, par hommage et aussi prudence, sans doute, pour éviter de se tromper. Une aïeule s’était appelée Denise, elle n’en était pas morte : ça pouvait aller ! Époques précautionneuses, qui ne sont plus…
Depuis deux siècles, la mode est à l’homme nouveau. Ah, on en a trouvé, des astuces, pour renouveler cette antiquité, l’homme ! A grands coups de révolutions, à grands coups de massacres et de chambres à gaz. Pire : à grands coups d’idées ! Et ça a profusé : l’homme nouveau sera industriel ! Il sera colonial, motorisé, il sera spatial, électronique, socialiste ! Il sera mondial, égal, il sera équitable, rouge, vert ! Il sera éolien ! Il sera consommateur et pacifique, il sera libre et assujetti à la CSG. Mieux : il sera une femme !... Et puis, on s’est rendu compte que ça ne fonctionnait pas : l’homme, plus il est nouveau, plus il est mauvais. Khmer rouge, par exemple, c’était bien nouveau, ça, pas de doute... Mais la rage de nouveauté et le zèle des changeurs de monde ne s’arrêtent pas à ce genre de détail. Sur la lancée des anciennes, les générations nouvelles ne peuvent pas s’empêcher d’entrer dans la tradition de la nouveauté. Hélas, n’ayant plus aucun lien avec l’Histoire, n’ayant que le divertissement pour vision collective et tournant littéralement à vide, nous n’avons plus les moyens de changer le monde, sinon par le fun. Et hop, les prénoms rigolos, venus de nulle part ! L’idée est tellement simple que personne ne l’avait eue : à prénom nouveau, homme nouveau. Une ancienne pub horlogère disait : « vous vous changez, changez de Kelton ». C’était juste pour vendre plusieurs montres, des jaunes, des bleues, des rouges, assorties à tes fringues. C’était pourtant simple, comme slogan, mais certains l’ont pris de travers, ils ont compris « vous changez de Kelton, vous changez ! ». Révélation ! pour devenir un autre, il suffisait de changer de montre ! Et si ça marche pour la montre, ça doit marcher pour les prénoms. Les billets de banque en euros nous ont déjà habitués à leurs illustrations irréelles, des ponts qui ne franchissent rien, des portes virtuelles, une architecture sans vie, sans hommes et sans passé. Les nouveaux prénoms finiront le travail. C’est ainsi que l’homme nouveau (modèle XXIème siècle naissant) s’appelle Noa, qu’il a deux ans et qu’il est mal parti.



Rendez-nous nos Jean ! Rendez-nous nos Gilles, nos Robert, nos Alain, nos Catherine, nos Françoise, nos admirables Françoise ! Rendez-nous nos prénoms normaux, nos prénoms de gens ordinaires, pas artistes, pas chanteurs, pas voyageurs, pas tatoués ! Rendez-nous des prénoms de chauffagiste, de boulanger, de comptable ! Des prénoms de chômeurs ! Rendez-nous nos Jean-Philippe, nos Jean-Marc, nos Martine, putain de bordel de merde ! Rendez-nous nos Mohamed !

vendredi 1 juillet 2011

Y a pas d'mai !


La France ressemble à une vieille actrice. Depuis qu’elle ne fait plus l’Histoire, elle ressasse les grandes dates de son passé, de commémorations en anniversaires, comme on repasse les bandes usées d’un vieux film. Parvenue même au stade ultime de cette passion, elle en arrive à revoir ses nanars avec la même autosatisfaction que si elle contemplait ses chefs d’œuvre. Pour remplir le rétroviseur, tout est bon : entre une commémoration de Valmy et une autre de Verdun, on trouvera donc le 10 mai 1981, comme on tolère l’asticot au cœur de la plus admirable scarole.
Durant ce mai 2011, personne ne peut l’ignorer, on a honoré le 10 mai comme une grande date. Pourquoi pas ? De toute façon, les mythes n’ayant aucun rapport avec la réalité, on ne saurait reprocher à nos revivalistes de faire passer des petits matins frisquets pour de grands soirs. Au-delà du 10 mai, c’est surtout sur les « années Mitterrand » que l’on est revenu, cherchant des motifs de fierté dans un passé pourtant comique.

Pour augmenter le mérite d’un vainqueur, il est toujours avantageux de faire croire à la grande valeur de ceux qu’il a vaincus. De la même façon, pour parer d’un lustre mirifique les années dites « Mitterrand », il est de bonne guerre de faire croire que les années « Giscard » n’étaient qu’obscurité, que les « Pompidou » ne furent qu’ultralibéralisme rampant et que les « de Gaulle » suffoquèrent sous le double joug de la mégalomanie personnelle et du militarisme. Interrogez des mecs de soixante ans, ils seront unanimes : c’est rien que des conneries.
Trente ans plus tard, on s’étonne même qu’avec la complicité de professionnels de la com bientôt promis au sarkozysme, le Grantomdegoche ait pu proposer un projet aussi puéril : changer la France. Comme on change un bébé qui a embrené ses couches ! Après le gros caca des années Giscard, il fallait d’urgence redonner aux fé-fesses du pays un soyeux impeccable, une fraîcheur printanière conforme à l’ambition de sa grande Maman mitterrandienne ! Rien ne vieillit plus vite que les idées modernes et les slogans. Voyez la « Force tranquille » : que reste-il de force dans la France d’aujourd’hui ? Qui est encore tranquille ? Où est-il, cet inconscient, ce phénomène ? Malgré ça, on réclame l’extase générale à l’évocation du grand fait d’armes du 10 mai… (Rappelons aussi qu’on a reproché à Mitterrand de n’avoir pas fait la révolution. Or, son programme se résumait en trois mots bien peu robespierriens: la force tranquille. Les reprocheurs n’avaient qu’à les lire avant !)



Un test simple permettra à chacun de vérifier cette constante : dès qu’on évoque publiquement le bilan de Mitterrand, l'omdegauche cherche désespérément dans sa mémoire un changement grandiose à la mesure de « l’espoir » du 10 mai puis, ne trouvant rien, sort l’abolition-de-la-peine-de-mort de son chapeau, comme si Mitterrand n’avait fait que cela pendant quatorze ans. Formidable ! nécessaire ! la fin de l’indécence ! Soit. Mais qu’est-ce que ça a été, l’abolition de la peine de mort ?
La mort de la peine du même nom n’est finalement qu’une mesure symbolique. Symbolique, oui, parce qu’elle n’a aucune importance sur la vie concrète et bassement réelle des Français. La peine de mort, le Français réel, dans son écrabouillante majorité, il n’en n’a rien à foutre. Pour être précis, sous le septennat giscardiaque, sur cinquante-quatre millions d’habitants, la France n’a perdu que trois pélots sous la guillotine. En sept ans ! Trois 54 millionièmes de condamnés à mort ! Pas de doute, y’avait urgence ! Il fallait arrêter le massacre ! La dépopulation nous guettait ! Le génocide ! Bien sûr, tout citoyen étant aussi un justiciable, chacun était à ce titre, en principe, raccourcissable. Mais dans la réalité, un simple quart d’heure de circulation routière faisait bien plus de victimes que la guillotine en sept ans.
En France, on vit exactement de la même façon avant et après l’abolition de la peine de mort, je l’affirme ! L’abolition n’a même rien changé pour les assassins eux-mêmes, puisqu’un des arguments abolitionnistes avançait que la peine capitale n’était pas dissuasive. C’est bien ce que je dis : tout le monde s’en foutait. CQFD.
Si l’on veut citer des mesures qui changent la façon de vivre des gens au-delà du symbole, on peut évoquer le droit de vote, celui de divorcer, l’accès à la contraception, l’avortement, les mesures sur le crédit, les réformes scolaires. Un Président qui permet l’indépendance de l’Algérie, par exemple, ou qui décide de la fin de la conscription, ou qui fout des radars routiers jusque dans les chiottes change bien plus radicalement la vie des citoyens que celui qui abroge une loi exceptionnelle par nature, et presque jamais appliquée. Par ailleurs, on rougit d’avoir à le rappeler, les évolutions de la science, puis de la technique, changent bien plus radicalement la vie des gens qu’un Président de la République, fût-il grantomdegoche, fût-il élevé au rang de héros par une foule en liesse un soir de mai, prise d’un délire qui fera sourire de pitié ses enfants à naître. La perceuse-visseuse sans fil, ça oui, j’en témoigne devant l’Histoire, ça a changé ma vie !

Parlant bilan, on pourrait aussi rappeler que c’est sous le même Mitterrand qu’on commença à parler des « nouveaux pauvres », toujours aussi pauvres trente ans après, d’ailleurs, mais moins nouveaux. On pourrait rappeler qu’il a été un parfait continuateur de Giscard sur bien des points, par exemple en contribuant à faire entrer la France dans l’européisme le plus libéral, abandonnant une grande part de la souveraineté nationale pour le plus grand profit des citoyens, comme chacun peut le constater aujourd’hui. On pourrait rappeler qu’il a ouvert un boulevard médiatique à la publicité partout où c’était possible, qu’il a filé une chaine de télévision française à Silvio Berlusconi et fait passer son ministre Bernard Tapie pour un modèle. Mais ce serait déplacé en ces temps de fièvre commémorative.



Que Mitterrand ait donc tenu à abolir la peine de mort ne peut pas compter pour une grande part dans le bilan de son action, sauf sur le point des symboles. Mais c’est pourtant de ça que se nourrissent aujourd’hui les souvenirs de la période, et l’essentiel de la fierté de notre impayable gauche moderne.

dimanche 26 juin 2011

Mourir pour mieux vivre.



Le projet de légalisation générale de l’euthanasie (et la relégation de ses adversaires dans le camp du Mal) incarne l’un des plus forts penchants nihilistes de notre époque.
Quand on a la tête sur les épaules et qu’on sait ce que signifient les mots, pas besoin d’explication soutenue pour comprendre que l’euthanasie, comme la pendaison, les coups de tronçonneuse et les accidents de bagnole, ça s’oppose à la vie. En effet, il est indiscutable qu’un quidam bien euthanasié ne peut plus continuer à faire ses affaires comme si de rien n’était, sauf bien sûr s’il s’agit d’un chanteur engagé de la Nouvelle Scène française.

L’euthanasie, c’est la mort. Au sens propre, c’est censé être la « bonne mort », mais j’attends qu’on me montre ce qu’il y a de bon à être « accompagné » (lire « buté ») par un fonctionnaire sous-payé pratiquant son devoir entre deux récup' de RTT. Hélas, le principal caractère de l’homme moderne étant de faire l’inverse de ce qu’il dit (et vice versa), nous entendons partout les partisans de cette radicale barbarie prétendre qu’ils aiment la vie, qu’ils l’adorent, la respectent. Si on les laissait faire, ils arriveraient à prétendre qu’ils sont même les seuls à bien l’aimer.

Leur argument principal est simple : nous aimons tellement la vie que nous refusons de la vivre en étant malade, diminué, souffreteux, grabataire. Heureusement pour eux, ils ne pratiquent pas le même ostracisme pour la bêtise… Du haut de leur expérience, ils décrètent par avance qu’ils ne considèrent la vie valable qu’en pleine possession de leurs moyens, et qu’ils préfèrent mourir que de se voir diminuer. Sans même parler de l’orgueil éclatant qui s’affiche ici sans complexe, on est bien obligé de constater que ces gens préfèrent leur vision de la vie à la vie elle-même : définition même du nihilisme. Ils se font une opinion de ce qui est bien pour eux, et si l’unique moyen que la Nature a trouvé pour animer les amas de cellules que nous sommes n’y correspond pas, ils interrompent le processus !

Nietzsche était de constitution maladive et ne vécut pas bien vieux. C’est probablement ce qui le conduisit à tant vanter la « grande santé », à glorifier ce qu’il savait hors d’atteinte. En praticien involontaire de la souffrance, il était bien placé pour savoir ce que souffrir signifie et, contre tout romantisme, il définissait la bonne santé et la vie comme de souverains biens. Mais, sauf distraction de ma part, il n’a jamais prétendu qu’on devait les honorer à grands coups d’euthanasie ! C’est une rigueur logique dont notre modernité ne s’embarrasse pas. On adore donc l’hygiénisme le plus sec et l’euthanasie la plus méthodique dans un même mouvement. On prône la vie sans plaisir des abstinents et des bigotes, et on la juge encore si bonne que la maladie la rendrait indigne ! Une vie de comptabilité et d’eau d’Evian qu’on estime si parfaite qu’il serait préférable de l’abréger plutôt que de devoir la vivre à moitié ! Ben merde !
Après une existence passée sans fumer, sans boire, sans conduire imprudemment, sans se battre, sans saigner, sans manger de sauciflard, sans perdre son temps, sans se consumer, après une vie sans rillettes, la maladie doit être accueillie comme l’ultime tentative du Destin pour qu’on connaisse enfin une chose qui mérite d’être vécue. J’ai dit.

Aussi peu spirituelle que soit notre époque, elle ne peut se passer de mythes à sa mesure. Le mythe du héros qui meurt jeune, Kurt Cobain ou James Dean, peut être apparenté à cette phobie des microbes, à cette lutte hygiéniste, à ces cinq fruits et légumes quotidiens, à cette injonction à être et demeurer en bonne santé. Dean, surnommé « le cendrier humain », n’aurait probablement pas fait un joli quinquagénaire. Mais mort à 24 ans, il est ainsi préservé de ce qui fait la vie même : les atteintes au physique et celles, de lèse majesté, à l’apparence. Idolâtrer James Dean pour ça, s’épater qu’il soit resté jeune « à jamais », c’est confesser involontairement son propre dégoût de la vie. Pur nihilisme.
Comme les insensés qui préfèrent se passer de plaisirs de peur d’avoir à en payer le prix un jour, on adore la jeunesse de James Dean parce qu’elle n’a pas eu à se confronter à son destin, qui était de cesser, passer et disparaître lentement. On oublie que le destin idéal d’une jeunesse n’est pas de finir vite dans de la tôle froissée, mais de préparer l’âge suivant, de nourrir la maturité. Vivre, ce n’est pas être jeune, encore moins demeurer jeune, c’est voir passer les années et vieillir. Vivre, ce n’est pas poser un ultimatum à son corps : demeure en bonne santé où je t’anéantis !



Derrière ce lancinant désir d’en finir comme derrière l’injonction à ne pas faire d’excès, il y a aussi une question économique. Nos sociétés ayant adopté des systèmes d’assurance de santé qui pompent à nos poches, certains trouveraient plus juste que les malades cessent carrément de l’être et que les mourants se dépêchent de claquer ! Alfa et oméga de la bonne comptabilité, cette vision étrange de la solidarité apporte une solution radicale à tous les déficits. Plutôt que payer des gourmands à se soigner d’un cholestérol illégitime, plutôt que payer les maladroits à se guérir des chutes de cheval et plutôt que secourir les marins perdus qui auraient pu rester à quai, on inscrit le principe de précaution dans la Constitution et on criminalise d’un coup le cavalier intrépide, l’amateur de régate et les bouchons lyonnais. Quant à l’imprudent octogénaire alité trop longtemps, kaputt !

Au peuple le plus bête, il faut encore un but élevé : vaincre le Déficit de la Sécu. Les temps n’étant plus à l’héroïsme, c’est par le sens de l’équilibre budgétaire que le Français sera mené à l’abattoir. Il est incontestable qu’une population correctement éduquée dans le sens de la parfaite économie et de l’amour de la vie n’aurait qu’une hâte : en finir promptement.
Eugénisme et euthanasie proposant étymologiquement de « bien naître » et de « bien mourir », le citoyen modèle prendra donc soin de ne pas trop s’attarder entre les deux étapes de son existence, et de ne rien faire qui puisse l’écarter du Bien.
Amen.

lundi 20 juin 2011

Tu seras un slip, mon fils !


En ce moment, une association féministe fait feu de tout bois avec succès pour qu’on parle d’elle. Cette association de braves s’appelle « Osons le féminisme », nom qui en dit bien plus long que n’importe quelle profession de foi militante. Ses milices de la Bonne Morale Féministe surveillent le paysage mondial en quête d’un dragon à combattre, d’une hydre à terrasser, d’un tsunami macho à sa mesure, bigre ! La plupart du temps hélas, elles ne trouvent que menu fretin mais savent parfaitement s’en accommoder : on en découd avec des pucerons, certes, mais on en découd !
Osons le féminisme, l’expression laisse supposer qu’il faut du culot, du courage, une forme de radicalisme frisant l’inconscience, une témérité de taureau pour se proclamer féministe et agir comme tel. Ce nom suggère que dans un contexte hostile, dans une société qui bafoue chaque jour le droit des femmes et fait prospérer le patriarcat le plus absolu, il faudrait « oser » - quel exploit ! se dire féministe, le revendiquer à la face moustachue du monde, comme il fallait sûrement du courage pour se dire Protestant dans l’Espagne de Philippe II ou se clamer pacifiste à la cour de Gengis Khan ! Quels types épatants, ces féministes (sans parler de leurs gonzesses) !

Après tant d’autres associations pour l’Etablissement Universel de l’Ordre Moral, Osons le féminisme se fait donc une spécialité de militer sur les pieds des Méchants. C’est dans l’ordre des choses. Rien à dire. Dans le viseur des escadrilles féministes, Petit bateau, l’entreprise spécialisée dans les fringues moches pour gosses, boîte dont le nom lui-même ne fait aucune place au genre féminin, et qui aurait aussi bien pu s’appeler Petite embarcation que Petite chaloupe, Petite caraque ou Petite pirogue, si ses fondateurs avaient été plus modernes.
Petit bateau est donc accusé d’un crime proprement inconcevable : proposer des layettes « pour garçons » et des layettes « pour filles » ! Oui, citoyen, tu as bien lu ! Pire que ça, les layettes susnommées sont caractérisées par des inscriptions d’une bêtise surprenante, il est vrai, qui alignent les poncifs les plus éculés sur les qualités qu’on veut prêter aux bambins : le garçon s’affiche « fort », « vaillant », « déterminé » tandis que la fifille est « jolie », « coquette » ou « amoureuse ». C’est tellement bête qu’on croirait lire l’ébauche précoce d’un programme électoral pour 2012, mais non : ce sont des layettes !



Nous sommes donc contraints d’imaginer une scène pénible, celle de la genèse du bintz. Le patron de Petit bateau commande à son staff « créatif » une nouvelle idée pour booster la vente des layettes. Les équipes se jettent sur leurs dictionnaires à idées et, après trois mois de labeur, proposent au boss le chef d’œuvre en question. Le vieux est trop endormi pour saisir le potentiel proprement révolutionnaire du projet, il donne son accord et retourne à Deauville finir une partie de bridge. La machine est désormais en marche, rien ne peut plus arrêter la course des événements et bientôt, la France entière découvrira que les « créatifs » (mmouahahaha !) de Petit bateau sont les plus étonnants tocards connus depuis Auto macho, auto bobo! de comique mémoire.

Une précision : il n’a jamais été question d’aller chercher quoi que ce soit d’intelligent dans les productions de la marque Petit bateau. Malgré les efforts des propagandistes de la publicité, je reste, tu restes, nous restons tous radicalement méprisants à l’égard d’un quelconque fabricant de slips, et c’est la moindre des choses. Qu’il s’affuble d’un nom « malin », qu’il fabrique ses layettes, mais qu’il ne nous prenne pas pour des billes.
Cependant, il est dans la nature humaine de toujours se surpasser, et la sottise inhérente à tout boutiquier (fût-il côté en bourse) est vouée à être dépassée par la sottise conquérante des militants, cette Nouvelle frontière. Car les militants, en l’espèce, prennent la guignolade au sérieux. Certains brandissent même le nom de la Halde, comme on invoquait jadis le tribunal de l’Inquisition ! Au lieu de s’en foutre, au lieu de se moquer outrageusement des guignols et leur faire la contre-pub qu’ils méritent, on dégaine l’Ordre et le Bâton. Le féminisme moderne n’est pas du genre à se laisser gagner par la tiédeur.



Dans la France médiatique qui s’annonce, tout indique qu’un titre de Méchant du Jour sera bientôt discerné, sous le haut patronage d’une de ces innombrables Associations de sauveurs de monde dont l’Histoire n’a pas su prévoir l’effarante prolifération. Les Méchants du Jour sont donc les fabricants de slobards cités plus haut, Méchants d’autant plus facile à cibler qu’ils sont connus pour leur grande bêtise. Ils ont aussi mauvais goût. Il n’y a qu’à regarder leurs productions, en effet, pour se convaincre qu’on laisse décidément les adultes faire n’importe quoi aux enfants dans ce pays. Dans l’Histoire de l’habillement, jamais aucune population n’a été aussi mal accoutrée que la nôtre, jamais l’alliance du pantacourt, du pull dégueu, du truc qui pendouille sans raison et du boxer à élastique supermoche n’a été poussée aussi loin. Jamais les parents n’ont dépensé autant de génie à fagoter les gosses plus mal qu’eux-mêmes dans l’extase auto-admirative la plus totale. Et sans le bienfaiteur de l’humanité qui eut un jour l’idée d’inventer les poignées latérales, il serait désormais impossible de distinguer l’homme de la poubelle.

Mais ce n’est pas d’esthétique que s’occupent les Oseurs de féminisme, c’est de conformité au nouvel ordre moral qui stipule que fille = garçon et que la poupée, tu vois, c’est fachiste ! Il ne s’agit pas tant de respecter une loi que d’être conforme à une nouvelle échelle des valeurs dans laquelle la différenciation des sexes équivaut à peu près à l’extermination de masse : crime imprescriptible. Il faut rendre illégale la prétention à élever les enfants comme on le veut (y compris en leur fourguant des stéréotypes lourdingues façon Petit bateau) et obliger le populo, ce con, à tâter des fourches caudines associatives. Certains féministes poussent le dogme de l’individualisme si loin qu’ils refusent que la société assigne le moindre rôle à quiconque en fonction de sa nature, notamment sexuelle. Ainsi, pour être parfaitement libre, l’animal mimétique qu’est pourtant l’homo sapiens ne devrait plus se construire en imitant papa ou maman, mais plutôt en lisant les productions pleines de bon sens des gender studies. Petit bateau n’a sans doute enfreint aucune loi, puisque la loi n’est pas encore assez dénaturée pour interdire que le petit dernier s’identifie à papa et que la cadette prenne maman comme modèle. Mais le crime contre les préjugés féministes n’est pas loin, l’avenir nous le montrera... Il s’agit bien d’un ordre moral, puisqu’il définit une ligne de partage du Bien et du Mal, ligne d’ailleurs semblable à celle que nos grands-parents ont connue, à ceci près qu’elle s’est déplacée : elle ne sépare plus désormais les hommes et les femmes en deux groupes distincts, mais s’insinue au beau milieu de leurs fesses pour bien marquer que la dualité a son fondement dans le nôtre.

dimanche 29 mai 2011

Fuminisme : défense des fumistes.



L’affaire DSK est une aubaine pour les médias, elle fait vendre beaucoup plus de papier qu’un bombardement de civils en Syrie ou une énième éruption violente du côté de Gaza. C’est ainsi. Il faut reconnaître que l’affaire DSK est avantageuse. Il est nécessaire de se documenter, par exemple, si vous voulez donner un avis un peu pertinent sur le conflit Israël / monde arabe. Il faut se farcir des livres d’histoire, apprendre quelques faits et réaliser le tri entre les interprétations des uns et des autres. Idem si vous avez l’intention de l’ouvrir sans dire trop de conneries à propos de la Côte d’Ivoire, du Soudan, de Fukushima et même d’un discours du pape. Mais l’affaire DSK, un régal ! On peut y aller, balancer sa certitude sans risque, puisque l’éventuel contradicteur ne dispose pas, de toute façon, d’argument plus fondé que le vôtre. Même s’il n’a rien à en dire, chacun a un avis et tient à l’exprimer !

Il est comme ça, le Français : quand on lui embastille son président du FMI, il commente ! Et merde, il a bien le droit ! Il commente au boulot, en famille, au bistrot et, natürlich, sur Internet. Mais qu’est-ce qu’Internet, après tout ? Quelle fonction ça remplit, Internet ? Grosso modo, celle d’un bistrot. Un « endroit » où l’on peut ouvrir sa gueule et partager quelques impressions. Internet, c’est du lien social à l’échelle industrielle. Alors, quand un très gros bonnet se fait pincer dans une sordide histoire, on commente, on glose, on participe à l’Histoire. On est d’abord stupéfié, puis on se marre, on galèje, on exagère. On fabrique du lien social sur le dos du cador. On est peuple. Et puis, il y a tellement de gens qui prétendent détenir la vérité sur l’Affaire, qu’au fond, personne n’y croit. Qu’importe, après tout, ce n’est que de l’écume.

C’est pourtant sur cette écume, ce rien-du- tout, ces propos de café du commerce que nos féministes s’appuient pour repartir au combat. Quoi ?!! On aurait violé une femme à New York ?! On aurait bousculé une minette à la sortie d’une boîte de nuit ? On aurait manqué de respect à ma grand-mère ? On aurait plaisanté grassement sur les cuisses tout aussi grasses d’une caissière à mi-temps chez Ed l’Epicier ? On aurait fait de l’esprit sur celui des femmes, qui, chacun le sait, ne diffère pourtant EN RIEN de celui des hommes ?! Formons nos bataillons, mes sœurs, et allons dénoncer l’hydre masculine et sa gigantesque bite mentale !


Alors qu’une femme vient d’être arrêtée en Arabie Saoudite parce qu’elle conduisait une simple bagnole, des féministes organisent en France une manifestation pour s’opposer au climat misogyne qui régnerait en ce moment dans la patrie de DSK. La disproportion entre les rodomontades féministes parisiennes et les sujets réellement scandaleux que l’actualité nous rappelle, est encore une fois l’occasion d’une affligeante méditation. Tel l’antinazi du XXIème siècle, qui continue d’œuvrer et de lever le poing, même sans trouver le moindre nazi à se mettre sous la dent, la féministe française de 2011 fait tout pour faire croire que le sujet de sa « lutte » est encore brûlant. Alors qu’il pue le moisi comme une vieille ration de la guerre de 14.

Passons sur les offuscations de circonstances : certaines prétendent qu’on nage dans un climat de gaudriole appelant les Assises. Je ne renchérirai donc pas. Retenons plutôt ce chiffre effrayant, époustouflant, brandi comme une injonction à un peu de décence : 75 000 viols par an, en France ! Aha, on fait moins les malins ! Le message est donc clair : que tous ceux qui s’amusent et font de l’esprit sur la femme de chambre DSKisée se rappellent qu’en France, chaque année, on viole 75 000 femmes, bordel !


Il y a déjà quelques temps que des chiffres jonglant avec les dizaines de milliers (voir les centaines de milliers) circulent ici ou là sur ce sujet. L’Etat n’avance curieusement aucun chiffre précis, laissant ce soin à d’obscures associations qui ont, fort logiquement, un bel intérêt à démontrer que leur raison d’être ne repose pas sur du vent. Tout le monde est d’accord pour suspecter une association de défense de l’agriculture intensive, par exemple, de ne pas être neutre dans son combat, ni dans sa façon de mener ses travaux. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, une association de lutte féministe, pour utile qu’elle soit, a intérêt à démontrer que son combat est justifié, nécessaire, indispensable. (Je me souviens d’un pote qui pondait sa thèse de doctorat sur l’apartheid sud africain au moment où celui-ci fut aboli : une gueule de six pieds de long). Il est donc normal de prendre les chiffres avancés par toute association, même féministe, avec un minimum de précautions.

Allons-y pour les précautions. On laisse n’importe quel chiffre se répandre dans les médias sans faire aucune vérification. N’étant pas un spécialiste des viols, n’étant même pas violeur moi-même (oh, ça va, c’est une petite vanne), j’expose ici ma pseudo méthode, qui est rudimentaire : je cherchouille sur Internet, pas plus.
Que trouvé-je ?
On parle de 75 000 viols annuels en France. Bon. Pourtant, une enquête américaine de 2004 – 2005 n’en donnait que 60 080 aux Etats-Unis, un pays quatre fois plus peuplé que le nôtre, et réputé en général pour sa grande violence. De plus, cette enquête américaine estimait que seulement 41% des viols étaient déclarés. En France, à en croire les militantes, ce chiffre serait inférieur à 10%, et personne n’est capable d’expliquer cette monstrueuse différence…
Mieux : Wikipédia nous apprend que l’Afrique du sud serait le pays du monde où l’on dénombre le plus de viols : 147 par jour ! Atroce ! Mais c’est compter sans la french touch : 75 000 divisé par 365, ça donne 205 viols quotidiens ! L’Afrique du sud enfoncée ! Ça ressemble de plus en plus à un canular. Un peu comme si certains, ou certaines, avaient intérêt à répandre des chiffres dopés à l’hélium… D’ailleurs, quand l’Enquête Nationale sur les Violences Envers les Femmes en France (ENVEFF) donne les chiffres de la gendarmerie et de la police (pour 1998), on arrive à 7828 viols annuels, c'est-à-dire 21 par jour. On est loin, et heureusement, de 205…

Pour aborder très rapidement un point de méthode qui ferait sourire de commisération un enfant de huit ans, je citerai cette perle méthodologique de l’ENVEFF. Un panel de femmes est constitué. Il apparaît que 0,3% de ces femmes disent avoir été violées. On applique ensuite ce pourcentage à l’ensemble de la population féminine française (ce qui donne les fameux 75 000 viols). Puis, constatant que les chiffres des plaintes enregistrées sont époustouflamment inférieurs, on en infère que seulement 5% des femmes violées portent plainte. La seule et unique chose qu’on remet donc en question, ce sont les chiffres officiels des plaintes
« Si l'on applique cette dernière proportion aux 15,9 millions de femmes âgées de 20 à 59 ans vivant en France métropolitaine (lors du recensement de 1999), ce sont quelque 48 000 femmes âgées de 20 à 59 ans qui auraient été victimes de viol dans l'année (2). Cette estimation est à rapprocher des déclarations faites à la police et à la gendarmerie : 7 828 viols en 1998, dont 3 350 concernaient des personnes majeures. Seuls environ 5 % des viols de femmes majeures feraient ainsi l'objet d'une plainte. »



Autre exemple ? Sur une recherche Google, le premier site apparaissant quand on demande « viols en France statistiques », c’est SOSfemmes.com. Il titre « au moins 25 000 viols en France » et l’illustre par cette phrase effrayante : une femme violée toutes les deux heures ». Oui, mais une femme violée toutes les deux heures, ça nous donne un total de 4380, c'est-à-dire cinq fois moins que ce qu’annonce le titre de l’article ! Tout est comme ça. Aussi surprenant que ça puisse paraître, dès qu’on aborde le sujet du viol en France, on nage en pleine décontraction…

Enfin, pour étayer mes doutes sur les chiffres avancés par les Combattantes, je rapprocherai les supposés 75 000 viols annuels des 68 512 accidents de la route enregistrés en 2009 en France. Ouais : moins que des viols ! Posons-nous alors la question suivante : à titre personnel, dans notre entourage, nos amis, notre famille, connaissons-nous plus de victimes de viols ou d’accident de bagnole ? Hum ? Allez, fuministes, circulez !

Je prétends qu’en matière de violence contre les femmes et en matière de viol, par peur d’être désigné « négationniste », on laisse le champ libre au militantisme le plus exalté. Une contradiction sur les chiffres avancés et hop, on vous soupçonne d’être favorable au viol, d’en faire l’apologie ! Le sujet de la violence sexuelle contre les femmes est un tabou, une friche dont on laisse l’usufruit à des militants déterminés à faire peser sur tous les hommes un soupçon infâmant. Vieille technique utilisée par tous les lobbies, il s’agit alors de gonfler la réalité, d’amplifier le danger pour que des mesures radicales soient prises. Un peu comme ces manuels scolaires du début des années 80 qui nous expliquaient qu’avant l’an 2000, les réserves pétrolières mondiales seraient quasi éteintes… Pire, plus ambitieux et jamais clairement dit, en répandant l’idée que des dizaines de milliers de viols sont commis en France chaque année, il s’agit surtout d’établir un climat mental de culpabilité générale chez les hommes. Le bon vieux truc des méchants et des gentils.

Autre point désagréable : les fausses accusations de viol. On a beaucoup parlé de présomption d’innocence et de présomption de véracité (pour les accusations de la plaignante), mais une chose demeure certaine, malgré toutes les présomptions : les enquêteurs doivent étudier toutes les hypothèses, y compris celle où la victime raconterait des bobards. C’est d’ailleurs la meilleure et la seule façon de faire honneur à la présomption d’innocence dont on se remplit la bouche sur les plateaux de télévision. Or, des études montrent qu’en matière de viol, la fausse accusation est une pratique massive, et bien connue des spécialistes. Sans même rappeler les fausses accusations d’Outreau, des études jamais évoquées par les médias montrent que les fausses accusations de viols peuvent représenter jusqu’à 40% des cas ! (lisez ceci) Évidemment, les militantes fuministes rejettent en bloc ces chiffres (pour le cas improbable où on les produirait), en vertu de la mécanique d’intérêts que j’ai évoquée en introduction.

DSK et les femmes, c’est un sujet idéal pour vendre du papier. Il est riche, elle est pauvre. Il est puissant, elle balaie les chambres. Il a des avocats, elle a des huissiers aux trousses. C’est un homme, c’est une femme. Il est blanc, elle est noire. Un mauvais scénariste de série télé aurait reculé devant un tel simplisme. Pas les fuministes français.

mercredi 18 mai 2011

Une femme, toutes les femmes


"Comment voulez-vous croire qu'une simple femme de ménage, noire, mère célibataire de surcroît, ne dise pas la vérité ?" Gisèle Halimi. Le Monde.fr du 18/05/2011.

Oh, je sais qu’on peut se laisser entraîner à dire les choses de façon maladroite, surtout quand on est presque sommé d’avoir un avis sur une question dont on ne sait, en fait, rien. Oh, je sais que les paroles dépassent parfois la stricte mesure de ce que leur auteur voulait dire. Malgré tout ce que je sais, je ne peux pas m’empêcher de goûter comme un nectar la perle halimienne ci-dessus. Nectar d’une bien curieuse nature, car il cumule deux caractères contraires : il est à la fois précieux et très répandu.
Gisèle Halimi n’a peut-être jamais fréquenté de femme de ménage, noire, mère célibataire. Qu’importe ! elle aurait quand même pu se renseigner avant de parler… En effet, la science est formelle sur ce point : les femmes noires, mère célibataires, et qui font des ménages pour gagner leur vie peuvent et savent mentir. C’est scientifique, c’est établi, c’est du solide. Les plus grands spécialistes de la question convergent même vers l’idée qu’en fait, tout le monde est capable de mentir. La profession d’un individu, son sexe, sa couleur de peau (fût-elle noire, oui !) n’entravent manifestement pas sa capacité à mentir et il semble bien qu’en ce domaine, les individus « faibles », ou « dominés », enfin les individus qui ont en général à rendre des comptes, développent leur compétence bobardienne de façon encore plus satisfaisante.
Ainsi, hélas, les victimes-nées que sont les pauvres, les femmes battues ou non, les sanpapiers, les sans grade, les ramasseurs de fruits, les chiffonniers du Caire, les pestiférés de la Garenne-Colombe, les moinqueriens de Ouagadougou, les plongeurs de chez Quick-Hallal, les précaires, les cédédés de la Barbade et même les trous du cul du Yang Tsé Qiang, tous sont potentiellement de remarquables baratineurs. Sur ce point, on me rétorquera que les ministres et les D.G. d’institutions internationales sont de vrais champions : certes !

« Gisèle Halimi dérape !», auraient pu titrer les médias s’ils n’étaient pas en ce domaine focalisés sur les têtes de Turc consacrées. Elle prend ses désirs pour des réalités, ses fantasmes pour chose certaine. La militante milite comme tous les militants le font : dans la lourdeur. Si les militants se mettaient à peser les arguments et les accusations, où irions-nous ? Par ailleurs, Gisèle Ha-la-limite est avocate. Il serait étonnant que son expérience d’avocate ne lui ait jamais fourni l’exemple de gens qui mentent, accusés, accusateurs, femmes, hommes, Blancs et même Noirs (si !). Mais la militante en elle est la plus forte, et débarrasse l’avocate des scrupules qu’elle devrait avoir.

Dans une conversation télévisée récente portant sur l’affaire DSK, Clémentine Autain remarquait que les réactions publiques se focalisaient sur la personne de l’accusé (elle ignore sans doute qu’un patron du FMI mis en taule pour viol est bigrement plus susceptible de soulever l’étonnement public qu’une malheureuse femme de chambre maltraitée, même noire). Elle s’étonnait et regrettait que l’on déplore la situation de DSK tout en ignorant celles de l’accusatrice et des femmes violées. En cette occasion comme en tant d’autres, elle parlait en parfaite militante, c'est-à-dire en utilisant des expressions toutes faites : les fameuses (et déplorables) « violences faites aux femmes ». Pour cette soldate des femmes, nous avons DSK d’une part (encore présumé innocent bien qu’il soit un homme) et, dans l’autre plateau de la balance, les violenzfètzofam. Or, quelle que soit l’énergie sexuelle du mari d’Anne Sinclair, on ne peut quand même pas le tenir responsable des violences faites à toutes les femmes ! Dites-moi que ce mec est un tombeur de première, un satyre forcené, un queutard d’exception, un militant du gland, dites-moi qu’il crapahute de fesses en fesses depuis trente ans, qu’il bouscule ma tante dans les rosiers, qu’il force les premières communiantes et d’insoutenables génuflexions et même qu’il DSKise© les réticentes, mais ne venez pas me dire qu’il épuise à lui seul le genre féminin sous les assauts !! Il doit bien avoir quelques complices, ce mec ! Il ne peut pas faire partout à la fois ! En l’occurrence, donc, on l’accuse de violence faite à UNE femme, une seulement ! Toute la différence entre une exaltée de la militance et une personne sensée tient à cette nuance.

Un conseil à tous les hommes : dans un tribunal présidé par Clémentine Autain, évitez d’être défendus par Gisèle Halimi.

mardi 17 mai 2011

35 heures pour une ruine


Dickens écrit Hard times (en français, Temps difficiles) en 1854. Dans ce passage, il ironise sur certain discours patronal présentant les contraintes de la loi comme menant immanquablement à leur ruine. On se croirait en 2011...
Ici, ceux qu’il nomme les « citoyens de Coketown », ce sont bien sûr les possédants, ceux qui détiennent les usines.

« Assurément, il n’y avait jamais eu de porcelaine aussi fragile que celle dont étaient fats les manufacturiers de Coketown. Les eussiez-vous maniés le plus légèrement qu’il est possible, ils seraient encore tombés en morceaux avec tant de facilité que vous auriez pu les soupçonner d’avoir été fêlés auparavant. Ils étaient ruinés lorsqu’on leur demandait d’envoyer les petits manœuvres à l’école, ils étaient ruinés quand on désignait des inspecteurs pour venir visiter leurs fabriques, ils étaient urinés quand ces mêmes inspecteurs considéraient comme douteux qu’ils eussent tout à fait le droit de couper les gens en morceaux avec leurs machines, ils étaient ruinés quand on insinuait qu’ils n’avaient peut-être pas toujours besoin de faire tant de fumée. (…) Chaque fois qu’un citoyen de Coketown se croyait victime d’une injustice, c'est-à-dire chaque fois qu’on ne le laissait pas absolument libre de faire à sa guise, et qu’on voulait le tenir pour responsable des conséquences d’un quelconque de ses actes, on pouvait être sûr qu’il allait lancer sa terrible menace et affirmer qu’il « aimerait mieux flanquer ses biens dans l’Atlantique ». Cette menace avait terrifié le ministre de l’Intérieur, au point de le mettre à plusieurs reprises à deux doigts de la tombe.
Cependant les citoyens de Coketown étaient si bons patriotes, après tout, qu’ils n’avaient jamais encore flanqué leurs biens dans l’Atlantique, mais au contraire avaient eu la bonté d’en prendre grand soin. C’est pourquoi ces biens étaient là-bas dans la brume, qu’ils croissaient et se multipliaient. »

Livre indispensable.

La flamme est l’avenir de l’homme.


On le sait d’expérience, la réalité est la mère supérieure de toutes les fictions. Quand la fiction se débride, la réalité lui rappelle bien vite qu’en matière de fantaisie comme en matière d’horreur, elle ne saurait être dépassée.
Il n’est pas d’usage ancien qu’on brûle les morts en occident. On ne sait pas le nom du premier con qui a trouvé sympa de se faire volontairement chauffer le lard à quelques centaines de degrés, mais on constate son succès. En effet, il n’est désormais plus possible d’avoir une conversation sur la mort sans qu’un plaisantin vienne affirmer qu’il voue son corps aux flammes, « parce que c’est mieux que les asticots »… Ingratitude des viandes vives ! Inconséquence des éphémères ! Dire que des générations d’Européens ont nourri, entretenu, élevé, oui, é-le-vé des milliards de générations d’asticots en leur fournissant post mortem un copieux repas chaud farci de protéines, et nous voici au seuil du troisième millénaire à rationner le bifteck à nos compagnons d’éternité ! Nous vivons l’âge du Rationnement.
Quoi qu’il en soit, il faut se rendre à l’évidence, le crématoire est désormais devenu la destination très prisée des macchabées de par chez nous, on s’y précipite ventre à terre et les osselets en bataille.

Dans le catalogue des « raisons » censées justifier le choix du chalumeau plutôt que la vénérable tombe « pierres apparentes » qui fit la joie de nos ancêtres, on trouve l’argument de l’encombrement. Habitué à faire la queue chez Carrefour, à s’embourber par milliers sur les plages d’août, à faire du bite-à-cul sur le périph matin et soir pendant une vie d’employé modèle, le Français d’aujourd’hui n’est plus qu’un mec qui s’efface, un timide qui craint d’abuser, un modèle qui condamne l’usage de tout ce qui fait « du mal à la planète ». Cette tendance navrante est renforcée depuis peu par l’assurance que les humains, vivants ou morts, sont trop nombreux sur la terre. Les humains, et surtout moi-même ! se dit le Français moyen courant au four crématoire y trouver ses vingt centimètres cubes d’éternité.
On ne dira jamais assez ce que la rage écologiste a ajouté aux peurs traditionnelles de l’être humain, et les justifications nouvelles qu’elle a apportées à sa bêtise. La planète ayant été décrétée « trop petite » pour les milliards que nous sommes, l’homme moderne (donc responsable) se doit désormais de se faire mince. Le viatique écologiste (donc responsable) prescrit dix commandements impérieux :
1 Manger peu (des légumes),
2 jeter encore moins,
3 se déplacer seulement en cas de force majeure,
4 et JAMAIS EN BAGNOLE,
5 prendre des douches sans eau,
6 trier ses déchets, voire ceux des voisins,
7 limiter son empreinte écologique,
8 renoncer à jeter ses vieilles piles à la poubelle
9 préférer le suicide (assisté) à l’acharnement
10 se faire incinérer

Ne pas prendre de place, même la sienne, est devenu l’ambition suprême.
On doit donc en prendre son parti : il est de la dernière tendance et du plus haut chic de partir en fumée dès que la mort nous en donne l’occasion. Il est alors écrit que les fours municipaux se multiplieront, résurrection inattendue des fours banaux. Comme autrefois, au village, chacun viendra y porter non plus son pâton à cuire, mais son vieux père à griller…


Le village de Redditch, affreux bled d’Angleterre, a fait parler de lui il y a quelques mois pour un projet surprenant. L’affaire semblait un canular : le conseil municipal envisageait d’utiliser la chaleur produite par le four crématoire pour chauffer la piscine municipale. D’un côté, des citoyens calcinés par les flammes ; de l’autre, des citoyens engourdis par la flemme. Mourir pour inciter les autres aux délassements aquatiques ! Hé, Cindy, tu viens te baigner, demain ? Pas folle ! j’attends que la mère Brighton ait cassé sa pipe !
L’idée était frappée au coin du bon sens écologique : on ne va quand même pas dépenser du combustible à seule fin de faire disparaître le corps d’un mort ! Faut que ça profite ! Quoi ? Vous voulez qu’on vous incinère, comme ça, tout seul ? Un feu rien que pour vos os ?! ‘Rendez pas compte de l’impact, ou quoi ? Terrible ! Une apocalypse de retombées ! Non, si vous voulez qu’on chauffe vraiment le four à fond, faut partager la chaleur avec les avaleurs de Javel. Si vous n’êtes pas content, faites-vous incinérer à froid !

On imaginait alors que le bouchon était poussé un peu loin et que tout ça finirait dans la décence, denrée britannique s’il en est. Macache ! Non seulement la mesure a été adoptée, mais le village vient d’être récompensé d’un « green award » de mes deux pour l’excellence de ses pratiques vertes ! Une récompense nationale visant à encourager la chose, à la faire essaimer et, qui sait, à la rendre bientôt obligatoire ! A ceux des lecteurs qui lisent l’anglais, je conseille cet article, où un neuneu assure même que sa vieille tante, récemment morte, aurait trouvé formidable de servir de combustible pour que les as du maillot de bains ne se les gèlent pas quand ils font trempette. Là encore, on croit à une bonne farce. Mais non, c’est réel, c’est contemporain, c’est imprimé, ça se porte en étendard.

La machine est en marche, le mouvement nous entraîne. Déjà, quand on affirme à la cantonade qu’on refuse de donner ses organes post mortem, on se voit opposer que « nos organes ne nous servent plus à rien quand on est mort ». On a beau argumenter, on ne récolte qu’incompréhension et condamnation morale. Si l’on vante les mérites d’un cimetière particulièrement bucolique, on nous oppose que les cimetières prennent de la place, argument de promoteur immobilier qui recoupe par miracle les dogmes écologistes les plus avancées. Quand on attend que la Sécu rembourse les soins d’un nonagénaire, on entend dire que la société dépense en pure perte.Et demain, en généralisant les initiatives à la Redditch, on comprendra que les individus ne doivent plus rien attendre de gratuit de la société.


L’utilitarisme le plus massif gouverne désormais la morale, guidé par la bonne conscience du Soldat du Bien qui piétine traditions, modes de vie, croyances, mythes et principes moraux de ses deux pieds plats. Les intérêts des chantres du libéralisme et ceux des écologistes progressistes se trouvent, ici encore, mêlés. Du côté libéral-les-affaires-y-a-que-ça-dans-la-vie, on se focalise sur l’utilité économique du citoyen dépenseur transformé dès l’enfance en consommateur quantifiable. Notion d’utilité d’ailleurs largement dévoyée et qui ne dépasse guère le niveau de la rentabilité de court terme. Par exemple, bien que totalement inutile au bien-être général (pour parler comme Jeremy Bentham), la fabrication de crèmes pour retendre la peau des genoux des vieilles dames rapporte gros, et à ce titre, elle prend son utilité dans notre système comme dans les esprits. Idem pour un publicitaire vantant les mérites d’un pneu discount hyper casse-gueule, d’une pâte au chocolat qui te foutra les tripes en vrac, d’une huile de palme à faire crever trente-six hyènes, d’un circuit touristique qui détruira les plus beaux paysages, les paysans et le mode de vie qui vont avec. La morale s’est simplifiée à l’extrême : tant qu’un enculé produit du pognon, il est utile.

Du côté écologie-et-modernité-nous-voilà, il s’agit de changer la société en comptant qu’elle reste hébétée devant la brutalité et l’audace des attentats qu’on lui fait. La chirurgie écolo se pratique à la hache : PAN ! interdire les voitures en centre-ville, ou interdire les voitures un peu anciennes, là, comme ça, pan ! T’as pas de solution de rechange ? Tu te démerdes ! PAN ! on interdit les ampoules à incandescence, qu’on remplace par des merdes qu’éclairent que dalle ! Tu te re-démerdes, fils ! PAN ! on t’ordonne de mourir utile et collectif en utilisant tes cendres pour payer la note de chauffage de l’aqua-splatch local ! PAN! on décrète qu'il faut construire des immeubles de cent étages en plein centre historique parce que ça prend moins d'place au sol, hé ballot! Etc. La morale reste simple: tant que ça fait du bien à la plapla, à la plapla, à la planète, RIEN ne vous sera épargné.
L’écologiste surfe sur l’urgence, il utilise ce concept comme un bélier, il en tartine toutes ses certitudes. Réduire la crémation d’un être humain à un geste qui doive servir à quelque chose d’autre, comme si brûler du combustible uniquement pour ça n’était plus envisageable, comme si le mort ne méritait même plus qu’on lui sacrifie quelques fagots. Et pourquoi ? Parce que la planète se meure. Evidemment, réduire la combustion des centrales à charbon allemandes, ou chinoises, c’est plus compliqué que faire chauffer l’eau d’une piscine à couillons avec la peau des vieux. Alors on y va : on pond l’idée la plus indécente possible, on l’habille de bonne conscience et d’esprit de responsabilité, et l'on se convainc bien fort que ça va sauver la planète, cette conne !

Post Scriptum : lisez l’amusant et désespérant « L’écologie en bas de chez moi », de Iegor Gran. Ça vous rappellera Redditch.

samedi 14 mai 2011

La malédiction Hilliker



Ellroy est gouverné par une forme psychologique assez effrayante : l’obsession. Nombre des personnages qu’il a créés partagent ce trait avec lui. Ici, dans cette autobiographie partielle, il traite de son obsession fondatrice pour les femmes. Tout commence évidemment par sa mère (Geneva Hilliker), par l’assassinat de sa mère, mais les lecteurs d’Ellroy le savent déjà. A travers les portraits de plusieurs de ses compagnes et par le récit des rencontres, de la vie commune avec ces femmes, Ellroy se montre sans complaisance, à la fois minable, inquiétant, surpuissant ou complètement frapadingue.
Comme pour ses romans, Ellroy se débrouille pour que le lecteur ne puisse pas se détacher de la lecture. Le style est percutant sans tapiner ; les phrases sont courtes, sans fioritures, et tout est dit.
Un passage résume parfaitement le trait le plus marquant de sa personnalité : « La trajectoire de ma vie – du ruisseau jusqu’aux étoiles – et sa dureté extrême m’avaient convaincu du bien-fondé de l’absolutisme et de la folie de la permissivité. Je ne pouvais pas être autrement. J’étais un homme d’une foi fervente. Psychologiser, c’est choisir, par facilité, de ne pas se lancer dans une quête inflexible de la perfection ».

Lecteurs d’Ellroy, lisez ce truc.

lundi 28 mars 2011

Voyage au bout de la merde.


Pour bien marquer son mépris des toubibs, et surtout pour se venger de celui où les braves gens tiennent les poètes, Léon Bloy ne manquait jamais de rappeler que, tous comptes faits, un médecin est quelqu’un qui passe quarante ans de sa vie à renifler des pots de chambre. Le médecin, prince des bourgeois, jouit d’une estime générale qui trouve pourtant son origine dans l’étude des fèces et les analyses de glaviots, il est bon de s’en souvenir. La journée d’un médecin ? Quand il a bien tâté des viandes flasques, qu’il a curé trente litres de pus et mis son pif dans plusieurs entrejambes, le médecin sort de chez lui, ganté de cuir, il prend place dans son 4X4 Audi noir et rentre chez lui en homme respecté. Le dentiste, quant à lui, dont la situation est un autre sujet d’envie générale, aura passé huit à dix heures avec ses mains fourrées dans la bouche de parfaits inconnus.
Lyon, ville bourgeoise s’il en fut, tient à marquer son enthousiasme pour ces utiles professions. Lyon tient également à être de son temps, c'est-à-dire à sacrifier au culte ludique dans l’orthodoxie la plus impeccable. Une association quelconque va en effet installer un côlon de 20 mètres de long sur la place de la République, il fallait bien ça. Un côlon de vingt mètres, un côlon rose gonflable dans lequel les Lyonnais et les badauds du monde entier sont invités à pénétrer ! Samedi 2 avril, en plein centre de la capitale des Gaules, le promeneur aventureux pourra faire un tour au tréfonds d’un cul géant et prendre des photos, si le cœur lui en dit. Après avoir supporté des trouduc’ durant toute la semaine, il s’agira pour le promeneur anonyme de prendre conscience du danger qui se tient tapi en son propre fondement et, dans un geste décidé, d’aller se faire ausculter le boudin chez le médecin de son choix. Car, en effet, nous sommes menacés. Qui, d’ailleurs, l’ignore encore ? Nous sommes menacés par l’air ambiant, les radiations japonaises, l’islam radical, les pesticides dans les boîtes de thon, le Front national, les accidents de bagnoles, la cigarette, la graisse saturée dans les Pepito, la crise du vivre-ensemble, la déforestation, le vieillissement européen, les Roms, la mort, l’américanisation, les traders et, depuis peu, le cancer du côlon. La menace nous mord le cul, oui ! et pour bien se la figurer, rien de tel qu’un petit tour dans un côlon de plastoc, faute de mieux. Et en famille, s’il vous plait ! Car, si la menace est bien là, sournoise, il convient de garder le sourire et surtout, de ne pas se prendre au sérieux. Enfants bienvenus ! Si Jonas fit un tour dans le ventre de la baleine pour renaître trois jours plus tard, le petit Kevin n’aura d’autre choix que de disparaître un instant dans un intestin maousse pour entrevoir in situ le sens de la vie qui l’attend.
Après tout, l’époque est ainsi : directe. On nous enjoint partout d’être nous-mêmes, de ne pas mentir, d’être vrai, d’exprimer sans ambages ce qu’on a à dire, de renoncer à la honte. Il faut appeler un chat un chat, pas vrai ? Alors, allons-y pour le côlon géant, place de la République ! On frémit quand même à l’idée qu’une autre association humaniste puisse un jour organiser une expo ludique sur le thème de la prévention des hémorroïdes. Serons-nous obligés de passer en colonne par deux, au son de la Marseillaise, dans l’anus géant érigé sous l’Arc de triomphe ?

Le XXième siècle sera colorectal, ou il ne sera pas !

samedi 22 janvier 2011

France Culture dérange Blaise Cendrars


J’aime tellement Blaise Cendrars que j’évite d’en parler.

C’est comme si j’avais découvert un coin peinard sur les côtes de France, une plage déserte et belle ignorée des touristes, que je voudrais garder pour moi, égoïstement. En faire la promotion reviendrait à risquer d’y voir déferler des troupes brutales, pouah ! Des manieurs de jet skis, des bronzeuses fanatisées par la crème, des manieurs de poids et haltères, des joueurs de baballes, des écouteurs de rap !
Non, Blaise et moi, c’est du sérieux, ça se fait dans l’intimité. Il a écrit pour moi, et c’est tout, pas besoin de public nombreux pour ça. Qu’est-ce que je pourrais dire ? Allez lire le Plan de l’aiguille, lisez sa tétralogie géniale, foncez sur Moravagine ? Non. Lisez Cendrars si vous voulez mais par pitié, fermez-la.

C’est ce que devrait faire France Culture, qui consacre une nuit spéciale (aujourd’hui même) au grand amputé. On va se faire chier autour d’un génie. On va entendre des Aline Pailler nous dire ce qu’elles ont bien pu saisir de Blaise… Cependant, on annonce des extraits des entretiens que Cendrars donna à Michel Manoll en 1950, et qui sont passionnants. Alors, si vous n’avez rien d’autre à faire…

dimanche 26 décembre 2010

L'ange des trous du cul


Quand on entend une Christine Lagarde soutenir la « liberté d’expression » de Julian Assange, il est recommandé de se méfier. D’abord, parce que c’est Lagarde qui parle, mais aussi parce qu’on a du mal à comprendre pourquoi lier ensemble Wikileaks et liberté d’expression. Une des spécialités des gens qui nous gouvernent est désormais de dire n’importe quoi à n’importe quel sujet, et de ne jamais renoncer à une parole démagogique de plus. Or, la position d’Assange est si manifestement celle de Robin des bois qu’il faudrait être une sorte d’ogre pour tenter de l’enfoncer. Lagarde s’en garde donc.

Pourtant, ce que fait Julian Assange n’a pas grand rapport avec la liberté d’expression. Il veut plutôt interdire aux divers pouvoirs la liberté de ne pas s’exprimer et celle d’agir en dehors du champ médiatique. Pour lui, s’exprimer est non plus un droit, mais un devoir sans riposte. Le monde gouverné par les Julian Assange de tout poil consisterait à tenir une conférence de presse chaque fois qu’on termine un entretien avec quelqu’un, et à balancer sur son compte ce qu’on en pense vraiment. Pas de place pour la dissimulation, la tactique, la feinte, le mensonge, la décence, la délicatesse, la retenue, Assange veut qu’on y aille à fond ! Droit non seulement dans ses bottes, mais aussi dans celles des autres ! Comme tout bon militant qui se respecte.
Présentée comme la vertu moderne devant être appliquée de force aux mœurs politiques et au monde de l’économie, cette Transparence est censée protéger le citoyen. Si un imbécile veut croire qu’un principe inquisiteur sera un jour appliqué avec rigueur aux puissants tout en laissant les faibles tranquilles, qu’il ne s’en prive pas. Mais, par pitié, qu’il n’essaye pas de se faire passer pour autre chose qu’un terrible idiot.

Contraints de « tout dire », les dirigeants seraient donc enfin dans la position de devoir rendre des comptes au peuple et, par la grâce du Net, presque en temps réel. Les démocraties parlementaires avaient inventé le principe de la responsabilité politique des gouvernants ; en voici la version Internet. Bientôt, Wikileaks proposera de recomposer les gouvernements d’un simple clic : le ministre n’a pas été transparent, il est viré ! C’est le vieux rêve de la souveraineté populaire qui renaît, avec l’infaillibilité du peuple et le mandat impératif. On va rire.
Bien sûr, personne n’essaie de nous expliquer comment mener une négociation internationale sans prendre en compte les intérêts des parties, les rapports de forces, sans chercher le compromis, sans mener des tractations secrètes, sans abandonner une position pour en conserver une autre, etc. Dans le monde des Yaka Faukon, l’intérêt général est unanimement identifié, reconnu, et tout le monde déferle en sa direction comme un seul homme : la paix, la concorde, la fin des haricots. On mène une négo avec la ligne bleue des Vosges en ligne de mire, et l’horizon radieux de l’humanité comme coucher de soleil. Formidable ! Seulement voilà, dans la réalité, il n'est pas impossible que la paix soit la continuation de la guerre en mode mineur, et l’intérêt des nations, des peuples, des blocs économiques, ça existe. Assange voudrait que tout cela s’efface devant l’impératif ultra moral de dire la vérité, et rien qu’elle. Et, l’ayant dite, il en attend le nirvana, au bas mot, la fin des maux. Comment peut-on être aussi bouché ? Comment être à ce point dépourvu de psychologie ? Mystère.


Par son faciès comme par son attitude, ce branque me rappelle Tintin, que déjà gosse je prenais pour un dangereux maniaque : aucune souplesse. Pour lui, la supposée vérité a un statut monolithique imparable devant se suffire à lui-même. Or, un étudiant en journalisme de première année sait déjà que la vérité est une construction qui n’a rien de pur (ce qui ne signifie pas qu’elle soit l’égale du mensonge, ou de l’erreur). La vérité, comme le « fait historique », c’est une proposition ayant suffisamment de références pour tenir le rôle de vérité, jusqu’au prochain épisode, jusqu’à la prochaine critique. Et surtout, vérité et mensonge sont des notions dynamiques qu’il faut jauger en prenant en compte le temps. On ne demanderait pas à un joueur de poker d’annoncer en permanence et en toute transparence les cartes qu’il a en main… D’ailleurs, la meilleure preuve que le mensonge et la dissimulation sont utiles, c’est la structure et la façon d’agir de Wikileaks elle-même ! Essayez de savoir précisément qui dirige la boîte, comment elle procède et combien d’argent elle brasse, pour voir… Wikileaks utilise le secret et le cryptage pour promouvoir la Transparence. Pour éviter le sophisme, on dira que ce sont les circonstances qui la poussent à agir ainsi, et on aura quand même démontré que les circonstances, ça compte. Si ça compte pour Assange, ça peut compter pour les diplomaties du monde, non ?

Je ne fais pas partie de ces gens qui tombent sur la Transparence à bras raccourcis. Le principe d’utiliser les fonds publics à bon escient, par exemple, et de permettre un contrôle de l’emploi qui en est fait, il me semble difficile de s’y opposer. Mais il y a loin entre la surveillance des finances publiques et le marquage des politiques « à la culotte » que Wikileaks prétend faire au nom du peuple qui, bien sûr, ne lui a rien demandé. Quand on en est à balancer sur la place publique des notes diplomatiques, ou des documents relevant du secret de l’instruction (affaire Dutroux), on change de catégorie, on arrive à un système généralisé d’inquisition permanente visant à rendre impossible toute action en dehors du champ public. Le monde doit être médiatique, nous dit-il en substance, ou cesser. Il me fait penser aux délateurs « pour-la-bonne-cause » qui menacèrent de révéler l’homosexualité de personnalités publiques ayant jusque là estimé meilleur de la cacher. Pour ces enculés hier comme pour Assange aujourd’hui, rien ne mérite d’échapper à la médiatisation, tout le monde doit tout savoir sur tout, et sur tous.

Si Assange est connu, ce n’est sûrement pas parce qu’il est le premier à révéler des choses cachées au public. C’est plutôt la méthode massive qu’il emploie et la chambre d’écho mondial que représente Internet qui font la nouveauté de Wikileaks. Depuis l’émergence du Net, on nourrit le fantasme de l’information en direct, c'est-à-dire pouvant se passer de médiateurs (les journalistes, en gros). La position de Wikileaks ressemble beaucoup à l’avènement de ce fantasme et c’est probablement une des raisons du mouvement de sympathie qu’elle recueille. Et quand on vit en France, on est bien forcé de reconnaître que la perspective de voir les journalistes pointer en masse au chômage a de quoi enthousiasmer ! Si les fumiers qui nous servent la messe quotidiennement pouvaient fermer leurs gueules une fois pour toutes, on se sentirait déjà mieux ! Un problème demeure, cependant : les journalistes nous ont tellement menti que même en faisant le contraire, même en les exilant sur Mars, on n’est pas sûr de s’approcher de la vérité ! Et puis, l’information n’est pas qu’un piège à cons, c’est aussi la colonne vertébrale de la société mondialisée, c’est le plus fort élément de pouvoir actuel. Autant dire que le fantasme d’une info que les individus traiteraient « en direct », voire « manipuleraient », (voire « comprendraient »), en un mot : d'une information démocratique, c’est de la grosse blague pour enfant de chœur, Wikileaks ou pas.
Enfin, on aime aussi Assange d’une façon bassement poujadiste : on est content que Wikileaks « balance » des trucs sur les puissants, sans égards pour les enjeux, les conséquences, les circonstances, les arrières pensées, etc. Etant désespéré par le spectacle du monde, on applaudit au fouteur de merde, même si cette dernière a toutes les chances de nous retomber sur la gueule. Un néo nihilisme de plus. C’est l’option « pirate-friendly », qui remplace pour une jeunesse désœuvrée les aventures outre-mer des nos arrières grands-parents. C’est l’activisme « hacker » qui agit pour le Bien avec les armes de l’ennemi, bigre ! C’est le saint qui assassine les méchants pour en dénoncer la violence ! C’est le bobo geek qui accède à la propriété en rêvant table rase !
Assange ne pouvait tomber mieux, et son nom ressemble à un programme de séduction : c’est bel et bien l’ange des trous du cul.

mercredi 22 décembre 2010

Le cinéma à coups de marteau


Ainsi, un acteur noir va jouer le rôle d’un dieu nordique dans un film à la con ? L’acteur britannique Idris Alba va en effet tenir le rôle de Heimdall (dont le nom signifie… dieu blanc) dans le film Thor, à paraître bientôt. On se doute bien que les producteurs du film n’ont pas trouvé mieux pour qu’on parle de leur chef d’œuvre dans un gros beuze. De ce point de vue, ils ont réussi leur coup, comme on peut le dire quand un détrousseur de vieille dame parvient à s’enfuir.

Je n’ai évidemment rien contre les acteurs noirs, pas plus que contre les dieux nordiques à grosse matraque. J’ai même une nette préférence envers les premiers, je l’avoue. Mais, au-delà de l’effet polémique recherché, on arrive quand même ici à une forme d’absurdité du plus gras comique. Au nom de l’indifférenciation de rigueur, fera-t-on jouer le rôle de Michel Petrucciani à Depardieu ? Dans la prochaine bio de Marie Curie, appellera-t-on Sébastien Chabal pour incarner la savante ? Et ce con de Clint Eastwood, pourquoi diable est-il allé chercher Morgan Freeman pour représenter Mandela ? Pourquoi ne lui a-t-il pas préféré Danny deVito ?

On connaissait les pseudos historiens qui tentent de faire passer les pharaons d’Egypte pour des Noirs africains (malgré Néfertiti, entre autres, dont le buste polychrome très blanc peut être admiré à Berlin). On va désormais se farcir une autre forme de révisionnisme, certes moins dangereux mais tout aussi pervers : celui qui consiste à imposer des fantasmes contemporains sur des mythologies anciennes, et bientôt sur l’Histoire. Je suis sûr de moi : on aura droit à un Charlemagne métis, à une Jeanne d’Arc asiatique, à un Gengis Khan Breton. Mieux : on verra Churchill incarné par Madonna, résistant de tout son britannique entêtement à un Will Smith déguisé en Hitler, tandis que dans sa furie de tout mélanger, le néo-cinéma moderne tournera la prise de Constantinople par les Mexicains et la découverte de l’Amérique par l’armée de Bourbaki.
On dit que les jeunes n’aiment plus l’histoire parce qu’ils la trouvent compliquée ? Ils vont se régaler.

mardi 23 novembre 2010

Julien Guiomar 1928- 2010


Quand on dit que le cinéma français d’avant-guerre avait connu de grands seconds rôles, on raconte des salades. En réalité, le cinéma français a connu de grands seconds rôles tout au long de son histoire, et jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à hier, précisément : Julien Guiomar vient en effet de mourir, à 82 ans.

Le propre d’un second rôle, en plus d’un indéfinissable talent, c’est de n’avoir pas de nom. Le second rôle, qui est assez souvent un troisième, quatrième ou vingtième rôle, c’est un physique, une voix, c’est une dégaine qu’on reconnaît et qui donne aux films un air familier. Mais le spectateur non spécialiste est généralement infoutu de se rappeler son nom. Qui se souvient de Bussières, de Bernard Musson, de Saturnin Fabre, de Dalio, de Jeanne Fusier-Gir ? Qui se souvient de Julien Guiomar ?

En quoi Julien Guiomar fut-il un « grand » second rôle ? En ceci qu’il avait une tête, un regard, une énergie, un phrasé, un physique, une gestuelle et en un mot un style immédiatement reconnaissables. Il pouvait jouer un colonel dans un film de Costa-Gavras et l’inoubliable Tricatel dans un film de Claude Zidi en conservant sa manière d’être bien à lui qu’on identifiait sans délai. Un style.
Il fut aussi un grand second rôle parce qu’il a rempli avec constance la mission dévolue aux seconds rôles de tous les temps : sauver les navets. C’est sur ce genre d’exploit que se bâtit la reconnaissance du public, qui s’y connaît en navet, et qu’un critique « nouvelle vague » ne pourra jamais comprendre.

dimanche 21 novembre 2010

La fête malgré tout


Une très sérieuse étude espagnole vient de mettre en lumière un fait statistique étonnant : on ne marche jamais deux fois dans la même merde de chien. Selon les résultats de cette enquête (10000 merdes de chiens répertoriées et observées sur les trottoirs madrilènes, barcelonais et valenciens dans les six premiers mois de 2010), une merde de chien est rendue quasi inoffensive dès qu’un pied l’a écrasée. C'est à dire qu'on ne remarche presque jamais dessus. « On estime qu’une déjection de canidé moyenne réduit son POEM (potentiel d’emmerdement) de 86% dans la minute qui suit son étalement par une chaussure. Ce POEM est même réduit de 91% trente minutes après le drame. On a toutes les raisons de penser que ces chiffres augmentent encore en cas de pluie, mais les études sont encore incomplètes sur ce point », confie Luis Cordoba, chargé de la sécurité citoyenne des quartiers centraux de Barcelone.


Parmi d’autres traits, la présence de merdes de chiens sur les trottoirs des villes peut être considérée comme un caractère typiquement européen qui, à l’instar de la circulation des idées, du christianisme où des familles royales, a fait l’Europe telle que nous la connaissons bien avant Jean Monet et sa clique de technocrates vendus au grand capital mais je m’égare. Oui, autant que puisse en juger un voyageur attentif (ou distrait, mais je me comprends), sur le rapport de la coprophilie canine, les villes européennes sont des cousines, des sœurs, des jumelles. Sur ces terres de liberté, l’homme libre fait bien de regarder où il pose son pied libre. Ayant jadis conquis le monde, les peuples d’Europe sont obligés d’en rabattre sur le point de l’orgueil, et de marcher désormais tête basse, scrutant non plus les horizons en quête d’avenir, mais le bitume à la recherche des bronzes. En l’espèce, et comme du temps de Descartes, le parisien est la quintessence de l’européen moderne, le modèle, le patron d’où l’on tire les mesures.
Ceci n’a pas échappé à la mairie de Paris puisque désormais, rien de ce qui fait la vie privée des gens n’échappe à la mairie de Paris. On ne l’a pas encore dit, mais l’opération qui consiste à embaucher des clowns pour sécuriser les rues de la capitale la nuit comporte aussi un volet citoyen qui se fixe pour objectif de sécuriser la démarche des fêtards. Comme son cousin de la movida, le fêtard parisien court à la fois le risque de réveiller les riverains en gueulant comme un veau, il risque de recevoir un bassine d’eau de vaisselle sur la gueule pour la même raison, d’être l’objet d’une plainte parce que ses rires dérangent ceux qui s’amusent plus discrètement, il court aussi le risque de casser sa grande gueule en glissant sur une merde de chien où le pied de l’homme n’aurait pas encore mis son empreinte. C’est la raison pour laquelle Ernest Ringeard, le conseiller Vivrensemble de Delanoë a embauché dix-huit jeunes chômeurs pour remplir la mission de la dernière chance : désamorcer ces bouses en marchant dedans les premiers. Sur le coup des 18 heures, disposés en binômes par les rues des cinquième et onzième arrondissements, les brigades d’écraseurs de fèces vont donc traquer le colombin intact pour, en l’écrasant, le réduire au rang de risque statistique mineur, et laisser libre champ à la fête. L’équipement de pied de ces éclaireurs est assuré par un atelier de chausseurs associatif qui a permis à une équipe de dix savetiers roumains d’obtenir un contrat de travail de six mois en toute légalité. « Le partenariat, c’est l’axe majeur de notre politique solidaire », rappelle Bertrand Delanoë. De son côté, Ernest Ringeard rappelle que « le droit à la sécurité et le droit à la fête ne sont pas incompatibles. C’est ce que veut démontrer l’équipe municipale et, bien sûr, il nous faut refuser toute tentation de laisser-faire libéral en la matière. Puisqu’on n’a pas réussi à apprendre aux chiens à se retenir vraiment, la diminution du risque lié aux déjections fait désormais partie des engagements forts de la mairie de Paris. Evidemment, nous regrettons que les propriétaires de chiens ne soient pas plus sensibles aux règles élémentaires du vivrensemble, et nous continuerons nos démarches pédagogiques pour les y amener. En attendant, il aurait été irresponsable de ne pas prendre toutes les mesures pour que les nuits parisiennes ne soient plus le théâtre d’événements qu’on a trop vus par le passé, et pour que toutes et tous puissent exprimer dans la fête et les réjouissances responsables le talent convivial qui fait la réputation des habitants de Paris depuis toujours ».