samedi 28 février 2015

La discrimination bien sûr


A l’école, quand j’étais petit, on nous parlait de la propagande en l’illustrant de façon très simple : c’était un type en uniforme qui présentait le journal télévisé en Allemagne de l’est ou en Chine, en Argentine ou en URSS. Ou alors, c’était de grandes affiches colorées vantant la production de blé, d’acier ou de riz, montrant des foules hilares sous le patronage quasi divin d’une Autorité ventrue, bonhomme ou virile, mais bel et bien supérieure. Au sens littéral, un enfant de cinq ans pouvait comprendre l’arnaque. Je me souviens qu’à l’époque, on se demandait comment les gens pouvaient arriver à vivre dans ces pays-là. Croyaient-ils ce qui, de manière évidente, était une litanie de mensonges ?
En grandissant, je me suis rendu compte de l’avantage, pour le peuple lui-même, de ce type de régimes et de la propagande qui va avec : ces ficelles-là se voient, et elles se voient bien. Après l’enfance et l’adolescence, un individu à peu près normal ne peut donc pas manquer de comprendre que la propagande lui bourre le mou, elle n’est pas assez sournoise pour cela, elle n’est même pas conçue pour cela. Tout bien considéré, c’est probablement l’avantage principal que cet individu a sur nous autres, enfants de la communication.

jeudi 29 janvier 2015

La grande frayeur du matamore



La grande frayeur du matamore, son obsession, c’est le réel. Clamer et déclamer restent toujours possibles, le matamore y trouve son rôle favori. Mais en son for intérieur, il craint de devoir passer à l’action.
La France a-t-elle un génie spécial sur ce point ? Sa nature favorise-t-elle l’apparition de ce type d’hommes ? Ce serait étonnant. Au moment propice, de nombreux pays voient naître un matamore en forme de ministre qui, toute glotte dehors, vient remplacer la sincérité par les décibels, le courage par le rodomont, l’intelligence par le gueulage, et qui fait passer aux yeux des benêts, l’incantation hurlée pour de la grandeur. Nous, nous avons Manuel Wallz.

vendredi 23 janvier 2015

L'autorité des têtes de cons



Notre bon Président semble redécouvrir l'autorité. Il va tenter de rétablir l'autorité dans les écoles, sous le gouvernail viril de Najat Vallaud-Belkacem, grande adversaire du mérite, qui considère que donner des notes est une pratique traumatisante, à mi-chemin entre l'empalement et le nazisme. Et il aura fallu que ce soit un président dit socialiste qui nous balance ça... Les têtes de cons sont de sortie, ils viennent nous expliquer, à nous, enfants de la déconstruction, que la jeunesse a besoin de repères.

Dans ses entretiens avec Giovanni Grazzini (parus en 1983 sous le titre Fellini par Fellini en France), Federico Fellini nous parle déjà de François Hollande et de ses maîtres à penser. Ceux-là mêmes qui sont et demeurent au pouvoir d'un gouvernement à l'autre, qui façonnent l'école et le rapport qu'on y entretient avec le savoir, et l'autorité qui lui est dû.

- " Avez-vous le sentiment que vous vous trouvez bien parmi les jeunes?

- Je ne sais pas qui ils sont, comment ils sont, je ne les connais pas, je ne sais pas où ils se tiennent, ce qu'ils font. On pourrait certes tenter de connaître tout cela, mais une nécessité de ce genre n'est-elle pas horrifiante ? Je me demande ce qui a bien pu se passer à un moment donné, quelle espèce de maléfice a pu frapper notre génération, pour que, soudainement, on ait commencé à regarder les jeunes comme les messagers d'on ne sait quelle vérité absolue. Les jeunes, les jeunes, les jeunes... On eût dit qu'ils venaient d'arriver dans des navires spatiaux... ils savent tout, pas la peine de leur dire quoi que ce soit, ne les troublons pas par notre ignorance, nos erreurs...

C'est peut-être l'envie de voir tout recommencer depuis le début et le sentiment d'avoir été vaincus par notre manque de confiance en nous-mêmes qui nous a poussés, sottement, à donner toutes les clés à des moutards qui, au surplus, ne savent pas du tout comment s'en servir. Ce qui s'est passé entre 1950 et 1970 est fascinant et terrible, quand les générations qui savaient ont cédé le pouvoir à ceux qui venaient juste de quitter leurs jeux d'enfants. Seul un délire collectif peut nous avoir fait considérer comme des maîtres, dépositaires de toutes les vérités, des garçons de quinze ans. Il se peut que ce soit à cause de notre lassitude de faux maîtres que, en présence des décombres de toutes les idéologies, il nous ait paru que nous ne devions plus tenter de nous manifester..."


vendredi 9 janvier 2015

La revanche des couilles



Ils ont massacré les gars de Charlie hebdo pour une seule raison : blasphème. Un châtiment pour avoir publié des caricatures de Mahomet. Que la représentation soit passée par cette forme de moquerie qu’on appelle caricature n’est pas forcément important, c’est le principe de la représentation de Mahomet qui est en jeu, caricatures ou pas. S’ils avaient publié une image de Mahomet en forme d’apologie, ils auraient été autant blasphémateurs aux yeux de leurs assassins.

Dès lors, il n’y a pas à tortiller. Les défileurs, les protestateurs, les allumeurs de bougie et les Je suis Charlie qui jurent qu’ils ne baisseront jamais les bras, qu’ils vaincront parce qu’ils sont les plus gentils, que la liberté ceci et que les droits de l’Homme cela doivent répondre à cette unique question : faut-il publier encore des images, drôles ou pas, irrévérencieuses ou pas, de Mahomet ? Dans l’avenir tel qu’on peut l’imaginer aujourd’hui, pensons-nous que des organes de presse, par exemple, iront publier de nouveau des images de Mahomet ? Un patron de presse prendra-t-il ce risque ? Si l’on répond non à cette question, les assassins ont gagné. C’est aussi binaire et simple que ça, et j’attends qu’on me démontre le contraire.

samedi 3 janvier 2015

Imbécile peut en cacher un autre



Qu’on me pardonne cette confidence personnelle : je suis fasciné par l’imbécillité. J’y consacre non seulement une partie de mon activité « professionnelle », mais aussi une partie de mes loisirs, de mon temps libre, de mes forces. Par les multiples formes qu’elle prend, l’imbécillité se révèle beaucoup plus riche que l’idiotie, assez monolithique dans sa brutalité. Quand on est idiot, quand on ne comprend rien, on est idiot tout simplement, sans ambiguïté, sans détours et sans rémission possible. « On ne naît pas plombier-zingueur, on le devient », a dit un grand philosophe. On naît idiot, et on le demeure, ajouterai-je modestement.

De son côté, l’imbécile peut exceller dans son art de multiples façons, dont la plus captivante (selon moi) est celle que la grande culture renforce. Il y a des imbéciles ordinaires, peu remarquables et peu différents en réalité d’un idiot quelque peu doué. Mais il existe une catégorie supérieure d’imbéciles, fortement dotés par la nature, capables et souvent conscients de l’être, intelligents au sens technique du terme, qui peuvent exceller dans leur domaine de compétence tout en crétinant dans les autres. Oui, quand l’idiot est à peine capable d’aligner deux mots cohérents, quand il patauge dans une syntaxe de gamer et trouve ses maîtres à penser parmi les présentateurs de jeux télévisés, l’imbécile, quant à lui, peut avoir fait Normale sup, il peut avoir un salaire annuel à six chiffres, il peut être ministre, philosophe, docteur en sciences ou grantartiste. Un ingénieur, quelle que soit sa spécialité, peut faire un imbécile de toute première catégorie. Quiconque a fait l’expérience de discuter avec des médecins, d’autre chose que de médecine, sera convaincu que l’imbécillité y recrute ses plus grandes figures. En somme, un imbécile ne manque pas forcément des moyens de comprendre, mais il se montre incapable de les employer pour cela. Il les utilise pour obtenir un diplôme ou faire une belle carrière, il en use pour échanger avec ses confrères ou écrire un livre sur sa spécialité, il dépense de la matière grise pour établir, par exemple, un protocole complexe pour envoyer une sonde dans le cul d’une planète invisible, mais cela ne lui sert pas à comprendre un peu finement le monde des humains.

mardi 23 décembre 2014

L'art menacé de l'insulte



Insulter une personne est un art dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Avant que l’Homme n’invente l’agriculture, avant qu’il n’invente l’élevage, la charrue, le feu et le rôti de bœuf, il insultait déjà les connards de la grotte d’en-face, c’est certain. En cette matière comme en tant d’autres, il est probable aussi que les Égyptiens et les Grecs antiques furent des insulteurs de première, et que les Romains les imitèrent sans jamais parvenir à égaler blabla blabla.
A une époque beaucoup plus récente, les Pieds noirs d’Algérie se distinguèrent non par un sens politique remarquable, mais par une inventivité dans l’insulte qu’on n’avait plus connue depuis la fin des guerres de religion. Hélas, nous vivons des temps modernes où l’insulte trop directe, trop efficace, trop imagée, trop poétique subit l’acharnement des puritains, des peine-à-jouir, des ligues de vertu et des avocats. L’arsenal des lois venant chaque jour renforcer le bras de ces censeurs, il est probable que le compliment et le léchage culier deviennent bientôt les seules façons légales d’apprécier l’action de nos contemporains. HELAS !

Devant ce recul civilisationnel, il est urgent de sauver les insultes qui peuvent encore l’être. Puisque nous ne pouvons plus insulter le tout-venant librement, insultons moins mais insultons mieux, insultons plus précisément, insultons qui l’on peut, insultons les faibles, insultons les enfants, insultons même les sourds, mais n’abandonnons pas notre passion d’insulter! Dans cette course à l’efficacité, essayons de définir des insultes qui puissent blesser uniquement les gens à qui on les destine. Posons-nous donc la question : des insultes sans dommages collatéraux, en quelque sorte, sont-elles possibles ?

dimanche 21 décembre 2014

Zemmourophobia


A peine viré de I-télé et menacé par ce qu'il nomme "une fatwa médiatique", c'est chez Beboper, temple de la liberté d'expression, que Eric Zemmour s’adresse à la France.


" Par mes analyses, par mes écrits, par mes livres et les sujets que j’ose aborder, je dérange un lobby très puissant, qui a des relais partout, qui possède des leviers dans toutes les sphères de la société française. Un lobby qu'il n'est pas bon de se mettre à dos...
Mais aujourd’hui, je peux le dire : je suis victime du lobby maghrébin !"

samedi 20 décembre 2014

Censure et sans reproche



Je signale une série épatante de cinq entretiens d’une demi-heure avec l'éditeur Jean-Jacques Pauvert, sur France Culture, datant de 1990. Pauvert y aborde en long et en large les diverses questions que posent les lois et la pratique de la censure littéraire en France, et y livre son incomparable expérience de la chose (8 ans de procès pour la publication de Sade à la fin des années 1940, entre autres). En praticien avisé de la limite, il s’y montre d’ailleurs beaucoup plus cohérent et raisonnable que bien des rebelles de salon, notamment quand il reconnaît (avec ses juges) que certains livres sont effectivement dangereux, pour autant qu’ils soient lus...

Sa thèse est simple : quand on lui reproche de mettre Sade sous les yeux de la jeunesse (ce qui est un abus de langage), et quand on prétend que cette lecture est dangereuse, il reconnaît qu’elle peut effectivement l’être, mais au même titre que les journaux. La délectation avec laquelle on se jette sur les faits divers les plus sordides lui paraît plus grande et plus mimétiquement dangereuse que la lecture d’un truc aussi chiant que Sade ! D’ailleurs, les experts psychiatres sont tous d’accord sur ce point : les névropathes qu’ils soignent ne lisent pas Sade, ni Bataille, et on s’en serait douté. Partant de là, qui est d'accord pour interdire les journaux ?

Jean-Jacques Pauvert était ce qu'il est convenu d'appeler un esprit libre. Il possédait aussi et surtout le courage de traduire dans les faits cette belle liberté. Il a ainsi été l'éditeur de Sade, de Pauline Réage (Histoire d'O), de Henry David Thoreau (La désobéissance civile) ou de Lucien Rebatet (Mémoire d'un fasciste). Dans sa collection Libertés, il a mis à disposition du lecteur toute une littérature engagée et enragée qu'on ne trouve souvent nulle part ailleurs. Littérature de combat de toutes époques et de toutes tendances, disait la notice : Barbey d'Aurevilly y fréquentait Trotsky, D'Holbach y côtoyait Pie IX... L'amateur de pamphlets, d'engueulade et de langue forte, s'il ne veut pas mourir idiot, devra un jour ou l'autre y glisser un œil.

Il se dégage de ces entretiens, qui datent de 25 ans, ne l’oublions pas, une impression de liberté de ton qu’on ne retrouve plus aujourd’hui dans les médias. Jean-Jacques Pauvert dit simplement ce qu’il pense, et l’on ne sent aucune tentation moralisante de la part de son interlocuteur. Il parle ainsi de Robert Faurisson, qu’il a failli éditer, et de ses étranges thèses. Sa position vis-à-vis de lui et de l’école qu’il a inspirée me paraît très équilibrée. On est évidemment bien loin des positions réflexes de nos animateurs télé à brushing…

Nous remarquons aussi que Pauvert n’hésite pas à qualifier d’atroce la littérature pornographique qu’il est amené à éditer lui-même : comme tout penseur un peu sérieux, il ne reproche pas à la censure de censurer des œuvres remarquables, mais simplement de censurer ce que les citoyens sont capables de lire et de juger par eux-mêmes. Eternel débat sur la liberté d’expression, que résumait parfaitement Noam Chomsky : « Si l'on ne croit pas à la liberté d'expression pour les gens qu'on méprise, on n'y croit pas du tout».

Pour la première émission, clique ici mec!
Pour la deuxième, clique ici bordel
Pour la troisième, clique ici on te dit
Pour la quatrième, clique ici ou tire-toi
Pour la cinquième, clique ici sale boulimique !

mardi 9 décembre 2014

Aujourd'hui, l'enfer



A Lyon, il est une vieille tradition qui consiste, le 8 décembre au soir, à poser des lumignons sur le rebord des fenêtres. Les lumignons, ce sont de petits verres dans lesquels on fait se consumer une bougie plate. Chaque famille fait consciencieusement sa petite décoration pour le bonheur des enfants, entre autres. Le principe est simple et commun à tous : en posant ainsi des lumignons blancs ou de couleur, qui ne coûtent presque rien, sur le rebord de chaque fenêtre, chacun participe de façon modeste à une illumination générale de la ville. Son devoir fait, chaque famille sort admirer le résultat dans les rues, gratuitement, et se baguenaude le nez en l’air. Cette tradition lyonnaise, qui infuse une bonne part des villes et villages alentours, remonte à 1852 et est d’essence religieuse (fête de l’Immaculée Conception, fête de la Vierge). Depuis que je suis en âge de comprendre, j’ai toujours entendu parler de cette fête comme de la fête du 8 décembre, ou des illuminations.

Le paragraphe ci-dessus aurait dû être conjugué à l’imparfait. Depuis la fin des années 1980, en effet, la municipalité de Lyon, versant dans un festivisme des plus contemporains, a jugé bon de donner de l’ampleur à cette gentille tradition et en a profité pour la tuer. Comment fait-elle ? Subventions ! Elle fait un appel d’offre public pour trouver des artistes, des éclairagistes, des illuminateurs (appelez ça comme vous pouvez) pour « animer » tout le bordel, et elle en trouve. L’animation populaire des rues n’était sans doute pas assez frénétique aux yeux des édiles. Mieux : depuis quinze ans, les illuminations ont été vampirisées, les Lyonnais se sont fait faucher leur fête, à présent remplacée par la « Fête des Lumières » (visez les majuscules), et qui dure… quatre jours ! Quatre jours d’enfer.

mardi 2 décembre 2014

Révisionnisme orgasmique


Lisant un article dans la presse de masse, il est de plus en plus fréquent qu’on en vienne à se demander « mais qui, qui a écrit ce truc ? ». La plupart du temps, on tombe sur un nom inconnu, qui mériterait de le rester jusqu’à la fin des siècles. On se dit alors qu’on a affaire à un pigiste, ce qui n’est pas nouveau, dont le rédac chef n’a pas relu l’article, ce qui est inouï.

Ce n’est pas l’absence de style qui dérange le plus, ni l’art si particulier de se prendre les pieds dans le tapis de la langue française (la langue française est un tapis, oui, je l’affirme, je le décrète, car c’est mon choix !). Ce n’est pas la minceur de ce qui est dit, le flou du contenu informatif ni l’approximation qui règne en maîtresse. C’est la prétention à écrire absolument n’importe quoi en toute impunité.

Prenons un exemple sur le site du Figaro. Dans la rubrique Culture ( !), un articulet d’une certaine Violaine Morin veut nous apprendre quelque chose sur le soi-disant « mythe de l’orgasme de Meg Ryan », mythe qui, d’après elle, s’effondrerait. Meg Ryan + orgasme : on pense immédiatement au film Quand Harry rencontre Sally, et l’on voit mal a priori pourquoi parler de mythe.

lundi 1 décembre 2014

L'Internationale de francs-tireurs


Écrivain et critique littéraire, Bruno de Cessole vient de sortir L’Internationale des francs-tireurs, excellente série de portraits d’écrivains qui eurent la bonne idée de ne pas suivre bêtement le La de leur époque. Et il y a beaucoup à prendre dans cette internationale-là.

Un aphorisme de Gomez Dàvila, cité dans l’ouvrage, semble avoir été fait pour qualifier le travail de Cessole : « La postérité n’est pas l’ensemble des générations futures, c’est un petit groupe d’hommes de goût, bien élevés, érudits, dans chaque génération ». Homme de goût, bien élevé et érudit, voilà l’homme tel qu’il transparaît dans ses croquis.

De sa proliférante bibliothèque, Cessole extrait une quarantaine de noms disparates mais qui ont en partage un certain parcours de vie. Quel point commun entre Borges, Hemingway, Orwell, Casanova, Hamsun, Nietzsche ou Jack London, sinon une certaine façon de ne pas prendre place dans une école, d’être et de créer en dehors des lignes ? Francs-tireurs au sens de tireur pour eux-mêmes, choisissant leurs cibles au gré de leur fantaisie. Un franc-tireur est, apprend-on, un soldat qui ne fait pas partie de l’armée régulière. On peut dire que l’aréopage ici présenté ne rappelle en rien une armée, et surtout pas une régulière.

vendredi 28 novembre 2014

Bégaudons !

L’historien du futur qui aura l’idée d’étudier les archives des médias pour reconstituer ce qu’aura été la vie quotidienne de gens au XXIème siècle risque une gourance de première catégorie. S’il croit par exemple que les polémiques médiatiques, les offuscations automatiques des barons de la presse et de leurs relais citoyens, ont un quelconque rapport avec la vie réelle des gens, eh bien je ne donne pas cher de l’Histoire qui s’écrira après nous.

Il y a quelques semaines, un certain Willy Sagnol a eu la mauvaise idée de parler des joueurs africains et des joueurs qu’il appelle « nordiques » (comprendre : blancs). Or, il est impossible de faire voisiner ces deux thèmes non pas dans une même phrase, mais dans une même interview, sans déclencher l'hystérie. Partout ailleurs dans la société, vous pouvez discuter des mérites respectifs de vos joueurs préférés, vous pouvez critiquer celui-ci, encenser celui-là, dire qu’un troisième est une glinche finie et qu’un quatrième est visiblement con comme un manche. Mais dans les médias, pas question. Ce qu’on a reproché au gars Sagnol est cousu de fil blanc : racisme. Qu’avait-il donc dit ? Que les joueurs africains « typiques » étaient choisis pour leur puissance physique et le faible coût qu’ils représentent. Bon, le mec est entraîneur, il doit connaître son marché, c’est sans doute vrai. Cependant, il a ajouté une chose impossible : « Mais le foot, ce n’est pas que ça, c’est aussi de la technique, de l’intelligence, de la discipline ». Horreur ! Immédiatement lui sont tombés dessus tous les vigiles patentés de la morale et de la bonne marche du monde. En disant cela, Sagnol sous-entendrait que technique, intelligence et discipline ne sont pas les qualités habituelles du joueur « typique » africain. Ceci est un épouvantable scandale.


dimanche 2 novembre 2014

L'atonalisme contre les heures sombres


Lecteur, je te conseille furieusement de prendre cinquante-neuf minutes de ton temps pour regarder la vidéo ci-dessous. C'est un document exceptionnel. Il traite de la musique atonale, autrement appelée musique moderne, autrement appelée musique contemporaine. Il en traite d'une façon à la fois savante et simple, démonstrative et drôle, ce qui est extrêmement rare, et en fait tout l'intérêt.

En avril 2013, Jérôme Ducros donne une conférence au Collège de France : l'atonalisme. Et après ? Il y développe une analyse et une critique de la musique atonale en utilisant les ressources de sa propre expérience, celles du corpus atonal, et une belle dose d''ironie. Il y démontre de façon claire et implacable que l'atonalisme est une impasse. Son idée est tout entière contenue dans le titre de sa conférence : constatant les limites de l'expérience atonale (et ne jetant certainement pas celle-ci aux orties), il prédit le "retour" prochain de la musique tonale.

Comme tu t’en doutes, lecteur, Jérôme Ducros est, depuis lors, régulièrement traité de nazi. On l’a comparé aux pires monstres du siècle passé et, si personne n’a osé évoquer Dracula, c’est probablement parce que nous ne connaissons pas précisément les goûts du Comte pour la musique. Comme chaque fois avec les avant-gardes, nous sommes obligés de constater que la critique est non seulement impossible mais aussi interdite. Interdite sous peine de se voir traîner dans la boue, de se voir attaqué bassement par les défenseurs auto-proclamés de la liberté. Interdite surtout parce qu'elle suppose le risque d’une mise à l’écart de la vie professionnelle et sociale : qui voudrait continuer de fréquenter un nazi ? Qui lui donnerait du travail ? La seule critique autorisée est donc celle qu’on pratique entre soi, la critique de surface qui ne remet jamais réellement les choses en cause.
Curieux renversement des valeurs : l’art contemporain est né de la volonté de faire table rase du passé, il s’est développé au nom du droit à la déconstruction des valeurs anciennes, il a pris la liberté comme valeur fondamentale mais, sitôt qu’un insolent à la moindre velléité d’appliquer ce programme à l’art contemporain lui-même, il est réduit au rang des nazis. Si on critique vraiment l’art contemporain, non pas comme un beauf qui ne comprend rien mais grâce aux secours de la grande culture, à la manière d’un Jean Clair par exemple, c’est qu’on est nazi. A croire que pour les idolâtres de l’art contemporain, les nazis ont le monopole de la critique !

A part sa vanité absolue, ce qui étonne le plus, dans ce genre d’accusation, c’est le gouffre qui la sépare de la réalité constatable. On peut reprendre les arguments de Jérôme Ducros un à un, on ne trouvera rien qui puisse l’apparenter à ce que les nazis pensaient de l’art moderne. Nulle part il n’est dit quoi que ce soit qui puisse faire penser que Ducros souhaiterait qu’un sort horrible soit fait aux musiciens de l’atonalisme, nulle référence à des déportations, à des procès de lèse bon goût, à la fameuse « dégénérescence » de l’art, nulle proposition d’un art nouveau et formidable censé relever le moral du peuple, rien. Il reconnaît ses mérites à l’atonalisme mais, à l’inverse de ses bigots, il en démontre les limites. C’est un genre de crime, définir la limite, qu’un moderne conséquent ne saurait pardonner.


mardi 21 octobre 2014

Le son du jour qui te rend moins populaire auprès de tes amis

En avril 1981, Frank Zappa enregistre un hommage à Edgard Varèse au Palladium, salle rock new-yorkaise, avec l’Orchestra of our Time de Joël Thome. Il y donne cinq pièces, écrites entre 1921 et 1954. Cet enregistrement a été récemment, et par hasard, retrouvé dans les archives de la radio publique de New York (New York public radio).


Comme on le sait, Zappa a toujours été fasciné par Varèse, et sa musique lui doit énormément. Il raconte encore dans cet enregistrement qu’à l’âge de 15 ans, il a appelé Edgar Varèse (qui habitait alors New York) pour lui dire toute son admiration (il avait droit à un cadeau de cinq dollars pour son anniversaire et, plutôt que demander à sa mère de lui acheter une merdouille à ce tarif, il lui demanda un appel longue distance). Ce 17 avril 1981, il jouait la musique de Varese devant sa veuve, Louise, alors nonagénaire.

Le public du Palladium est un public rock. Il vient écouter Frank Zappa et entend bien sacrifier au bordel ambiant qu’il a toujours favorisé dans ses concerts. Sauf que pour écouter du Varèse, et surtout pour le jouer, un minimum de calme est requis… Les interventions de Zappa en début de concert et entre les morceaux sont savoureuses à cet égard.

En avant pour une heure et demie de musique qui, comme le dit Zappa lui-même, est « not bigger than the Beatles, but better » (excuse-moi Fouquet !)
1- Ionisation, pour percussions
2- Density 21.5, pour flûte solo
3- Intégrales, pour petit orchestre
4- Offrandes, pour soprano et orchestre de chambre
5- Déserts, pour instruments à vent, percussions et bande électronique

Pour écouter, CLIQUE ICI !

dimanche 19 octobre 2014

Le plug anal mis à mal par ses dénégateurs mêmes



Il faut reconnaître un mérite aux cyniques : ils disent clairement ce qu’ils font. Ils ne trafiquent pas leurs coups en douce, ils plastronnent. Un peu comme les terroristes qui revendiquent leurs actes, ils n’hésitent pas à dire : cette merde que vous découvrez posée sur votre paillasson, eh bien, c’est la mienne !

Paul Mc Carthy est un cynique. Pour un artiste contemporain, le qualificatif est banal. Toute son œuvre est placée sous le signe de la défécation, de la sodomie, de la laideur formelle et de la mise en scène de l’ignoble. Il est comme ça Paulo, il colle à son époque. Il en adopte en général le cynisme ordinaire et ne fait pas mystère de son inspiration. Il y a une dizaine d’années, par exemple, il créa une œuvre excessivement familiale pour la ville de Rotterdam : un père Noël (Santa Claus) de six mètres de haut, exhibant – surprise, un plug anal ! On se demande pourquoi le personnage gentil qui apporte des jouets aux enfants suffisamment innocents pour croire en lui se promènerait avec un tel objet, mais enfin, s’il fallait chercher une raison à tous les fantasmes de nos artistes majeurs, on n’en sortirait pas. A l’époque, lecteur abasourdi, l’œuvre s’appelait tout simplement Santa Claus with a butt plug. Au moins les choses étaient-elles claires.

mardi 22 juillet 2014

Le dernier mot


Il se fait que je ne possède pas de smartphone, et que, par conséquent, le monde des applications Internet m’est tout à fait étranger. Je navigue sur le Net à l’ancienne, en tapant mes recherches à la main (qui eût cru qu’on puisse si rapidement utiliser l’expression « à l’ancienne » dans un domaine aussi neuf ?). J’apprends qu’il existe une application pour envoyer (et recevoir) un mot. Un seul et unique mot. Et encore, quand je dis un mot, je m’avance : il s’agit de « YO », c'est-à-dire tout de même moins qu’un mot. Un truc qui se fait passer pour un mot. Un myo, à la rigueur, pas plus.

Moi, je croyais qu’on pouvait envoyer toutes sortes de mots avec un outil aussi bête que le SMS, mais j’ai dû rater un épisode. En tous cas, quand je veux envoyer un mot (ou plusieurs) à ma femme, comme par exemple « je n’en peux plus, je te quitte », j’utilise le SMS. Si je n’avais droit qu’à un seul mot dans la phrase précédente, je serais fort embêté : lequel choisir ? Quitte ? Je ? Peux ?

lundi 21 juillet 2014

Les gens qu'on déteste : les copromanes



Nous ne manquons pas de raisons de détester nos semblables, oh non. Nous manquons parfois de temps, nous manquons d’énergie ou d’opiniâtreté, mais de raisons, point. Parmi des innombrables raisons, beaucoup tiennent à ce que nos semblables font, d’autres à ce qu’ils sont, et d’autres encore résument ces deux catégories : ce qu’ils disent.
On néglige souvent un fait considérable : un con est souvent un con qui s’exprime. L’être humain est ainsi, il a de la gueule. Il dégoise, il ne peut s’en empêcher. Il gagnerait sans doute à la fermer, il passerait – qui sait ? pour un sage, un type fréquentable, au moins pour un inoffensif. Mais non, il blablate et, le faisant, donne sa mesure. Car le propre du connard est de parler avec les mots, les expressions des autres. Inutile d’attendre de lui la moindre originalité sur ce point, la moindre marque infime de personnalité. Et, entre tous les mots et toutes les expressions existants, c’est vers les plus débiles que porte toujours son choix.

Que penser en effet d’un homme qui utilise l’expression « caca nerveux » et qui, entre toutes les façons d’exprimer une idée, choisit la plus absurde, la plus vulgaire, la moins réaliste, la plus rebattue, la plus conne ? Car elle est conne, cette expression infâme, et je vais le démontrer.

mardi 15 juillet 2014

Rendez-nous Thierry Roland


Il est courant de se moquer des journalistes sportifs. Tout nous y pousse, il faut le reconnaître. Leur vulgarité décomplexée semble n'avoir plus de limite. De leur discours, ils ont progressivement supprimé toutes les formes, qui n'étaient déjà pas formidables, et s'expriment désormais sans plus aucune retenue, se tutoyant à qui mieux mieux, ne faisant plus mystère de leur connivence avec les gens qu'ils sont pourtant censés interroger. Partant de ce débridé des formes, il était prévisible que le reste suive la même pente. Ils font donc assaut de "naturel" dans ce qu'ils se permettent de dire à l'antenne comme dans les piteuses lignes qu'ils produisent, qu'on peut qualifier de "nature" au sens où l'on emploie ce mot pour désigner une pratique estivale consistant à s’exhiber publiquement sans mettre de slip.
Quant à l'appellation de "journalistes", elle est fortement douteuse de la part d'une caste qui lie des liens de consanguinité avec les sportifs eux-mêmes, avec tous les acteurs du monde sportif, tant et si bien que la plupart des "affaires" touchant ce milieu ne sortent jamais sous la plume d'un de ces spécialistes patentés...
Et pourtant, les journalistes sportifs sont des modèles.

samedi 12 juillet 2014

Le son du jour qui lui brise son coeur de garce


Après la vidéo de Bill Withers, la semaine dernière, on m'a demandé si j'avais une music list soul sous le coude, pour diffuser. Ce n'est pas vraiment le cas. En matière de musique comme en général, rien ne vaut les découvertes qu'on fait par soi-même, au gré des conseils et des hasards. Ceci dit, puisque j'évoquais 1972 comme une année remarquable, restons-y.

1972, Stevie Wonder a déjà dix ans de carrière derrière lui, bien qu'il ne soit âgé que de 22 ans. Il sort l'album Music of my mind, très grand cru. Il y joue tous les instruments (sauf une partie de trombone et, ici, la guitare solo) et donne la mesure de ce qui va devenir sa période classique, sa décennie miraculeuse. Il se place au sommet de la soul et définit pour quarante ans sa grammaire. Nos chanteuses actuelles de néo soul n'arrivent toujours pas à sortir du phrasé du maître, comme si plus rien n'était possible après lui. Elles ne manquent pas de voix, ces petites, mais elles manquent totalement d'intérêt. On ne fait pas de la soul après Stevie Wonder, c'est tout. Et puis, on ne peut pas chanter cette musique si le moindre soupçon d'y avoir un intérêt commercial subsiste. La soul, c'est sincère, c'est religieux, ou ça n'est rien du tout.

Superwoman (Where Were You When I Needed You) est une chanson en deux parties, deux parties bien distinctes, comme son titre à rallonge l'indique. Autant le dire tout de suite, la première partie ne me semble pas exceptionnelle. C'est une chanson comme Stevie Wonder et d'autres soul men en ont fait beaucoup. Mais à partir de 3.05, la deuxième partie nous entraîne dans un des plus beaux morceaux soul jamais réalisés, tout simplement. Où étais-tu quand j'avais besoin de toi l'hiver dernier, chante Stevie Wonder, il ne dit presque rien d'autre que ça, et pourtant le morceau prend une ampleur épique, chaud et vivant comme le feu d'un amour bafoué. La mélodie atteint immédiatement son but : le cœur. Et l’orchestration fait le reste avec une sorte d’évidence insensée. C’est le propre des grandes chansons d’amour : elles font passer la perfection pour de la simplicité. Elles nous consolent des sommets, qu’elles déposent là, entre nos mains.




dimanche 6 juillet 2014

Le djihad électrique


Vendredi matin, je suis allé acheter des ampoules électriques. Sans compter le déplacement vers le magasin et le retour chez moi, cela m’a pris une bonne vingtaine de minutes. La rayon des ampoules était si fourni, les modèles étaient si nombreux, les sigles et pictogrammes si complexes, que je restai longtemps stupide devant l’abondance. Plus les minutes passaient, plus le choix à faire devenait compliqué. Me ressaisissant, je demandai l’assistance d’une vendeuse. Celle-ci m’expliqua le topo et répondit de bonne grâce à mes questions. Une vieille dame tenta de s’immiscer dans la conversation. « Des ampoules gros culot de 70 watts, vous avez ? » Aussi sec, je lui fis remarquer que j’étais en train de poser mes propres questions, et qu’il allait lui falloir patienter. Elle s’éloigna, continuant d’engueuler son mari, incapable de trouver l’aiguille de 70 watts dans cette meule de foin (je le comprends).

Les explications de la vendeuse finies, je demandai s’il y avait moyen d’avoir des ampoules normales. Normales ? fit-elle, toutes ces ampoules sont normales ! Des ampoules comme avant, répondis-je, à incandescence (j’ai beau me désintéresser un peu du grave sujet des ampoules, je connais quand même le principe des ampoules à incandescence, n’allez pas imaginer que je sois débile). Elle m’apprit que les ampoules « normales » vivaient leurs derniers instants, qu’elles cesseraient leur existence en 2016, réglementation européenne (ou pire) oblige. Vous en avez donc ? risquai-je. Non, elle n’en avait pas. Un magasin qui devance ainsi la loi, c'est sûrement pour notre bien...

Après vingt minutes, et après avoir eu besoin qu’une gonzesse m’explique l’art et la manière d’acheter des ampoules électriques, je remontai dans ma limousine, mes achats en main. J’étais soulagé d’avoir eu le courage d’acheter mes ampoules ce matin (c’est une des choses que je déteste le plus faire – après acheter des fringues), mais j'étais gêné, sans trop savoir pourquoi. J’ai compris plus tard.

Je suis maintenant devant mon ticket. Mes cinq ampoules m’ont coûté 39,07 euros. Tout en bas du ticket, un ligne discrète m’indique ce prix en francs : 259 francs (aux plus jeunes générations et aux collabos ayant oublié jusqu’à la valeur des francs, je précise que 259 francs représente une somme énorme). Je suis là, frappé d’hébétude, incapable de comprendre comment on a pu en arriver là. Que s'est-il passé, comment m’a-t-on habitué à me faire enculer de la sorte sans réagir ? Par quelle fatalité l’homme que j’étais s’est-il transformé en connard payant cinq ampoules 259 francs sans même penser à sortir un flingue et buter à tout va ? Comment est-il possible qu’un peuple qui, il y a deux siècles encore, coupait la tête des rois, accepte de payer 259 francs ce qui, quinze ans pus tôt, coûtait 12 francs ?


Mes ampoules sont installées, elles ne me donnent pas de la lumière, elles me la font chèrement payer. Quand l’une d’entre elles claquera, le souvenir de cette humiliation fera peut-être naître en moi une rage meurtrière incontrôlable. Peut-être deviendrai-je à mon tour, rendu fou par le sort qu’on nous fait, un candidat au djihad, le seul djihad authentique, le vrai : le djihad électrique ?