dimanche 20 mai 2012

Un jour, je tuerai.



Un jour, je tuerai. Un jour, à bout de patience, probablement après une attaque ordinaire, mais qui s’ajoutera d’une façon insupportable à toutes les précédentes, je ferai payer à quelqu’un ce que d’autres auraient mérité de payer avec lui. Oui, un jour, je tuerai de mes propres mains un de ces fumiers, un salopard qui aura salopé devant moi la langue française. Je donnerai à cet ignoble l’honneur de mourir pour un mot.

Je n’ai aucun doute sur la façon de m’y prendre, car une seule convient : je l’étranglerai. Je couperai la chique à ce bavard, je lui ôterai le souffle, je lui réduirai la voilure, je lui phagocyterai la pompe, je lui chierai dans le ventilo. Mes paluches se refermeront sur son cou de poulet et serreront, implacables, insensibles à la pitié, jusqu’à ce qu’il ferme définitivement sa gueule. Ce gosier de tous les barbarismes finira dans un gros couic.

Je lui ferai payer les espaces rencontre, les résidences étudiantes, les personnes en situation de handicap, les benchmarking, je lui ferai payer les engagements performance, les petits-déjeuners malins, les mousses coloration, les spectacles enfants, les exigences qualité, je lui ferai rendre gorge pour les managers réseau, pour les accès clients, la compétence béton, l’impact environnement, l’engagement distributeur, la filière bois, les codes couleurs, les concepts flagship, les branches proximité, le directeur groupe, je l’estourbirai en vengeance des opérateurs entreprises, des objectifs maintenance, des directeurs logistique, des suivis individuels de professionnalisation et de progrès. Il mourra pour les référents clientèle, les animateurs sécurité, l’insupportable info consommateurs.

Un jour, je perdrai le contrôle.
J’abandonnerai tout surmoi, j’ouvrirai les vannes de la haine retenue. Je démentirai le vivre-ensemble.
Un jour, enfin, je défendrai ma langue comme il se doit.

vendredi 11 mai 2012

Le futur pour les nuls


En observant comment nos ancêtres avaient imaginé notre époque actuelle, l’impression qui domine est la naïveté. Tout le monde ne peut pas s’appeler Orwell, ni Huxley. Règle absolue : la naïveté est toujours plus grande quand l’anticipation se fonde sur le Progrès, domaine où l’idiotie peut avancer sans obstacle. Les petits malins qui pensaient que l’an 2000 serait stupéfiant parce que les citoyens disposeraient d’avions personnels, par exemple, ne pouvaient pas imaginer, en même temps, que les avions servent à lâcher des bombes, à espionner les gens, qu’ils contribuent de façon considérable à la pollution, qu’ils coûtent une fortune, qu’ils font un raffut du diable, qu’ils amplifient les épidémies, etc. Ils n’imaginaient pas non plus que les individus pourvus d’avions personnels puissent continuer d’être malheureux, jaloux, envieux, éjaculateurs précoces, violents ou cons comme des manches. Oui, l’optimiste progressiste croit, au moins de façon induite, qu’un avantage technique change la donne anthropologique. Bien sûr, il le nie lorsqu’on lui en fait la remarque. Mais si l’on pense que les femmes sont malheureuses parce qu’elles lavent le linge à la main, on en déduit peu ou prou que la machine à laver leur ouvrira la porte du bonheur. Logique mécanique.


Après les deux guerres mondiales, et surtout à partir de la fin des Trente glorieuses, il est devenu très difficile de continuer à « croire au progrès ». Le moindre employé des Postes avait compris que son automobile, censée lui faire gagner du temps, lui en faisait bel et bien perdre chaque matin sur ce putain de périph. L’extraordinaire développement du confort domestique se révélait pour ce qu’il est réellement : un détail. Curieusement, le temps dégagé grâce aux robots ménagers, aux machines diverses, aux surgelés et aux couches-culottes n’amena ni le bonheur conjugal, ni l’émancipation, ni la jouissance effrénée d’un temps libre proliférant, ni l’harmonie entre les générations, ni le développement de savoirs nouveaux. Rien d’autre que du vent.

Pourtant, depuis le début de l’ère informatique, les nouveaux positivistes repartent à l’attaque. Chaque progrès technique est redevenu cette parcelle de bonheur humain qui, ajoutée à d’autres, devra bien finir par nous rendre heureux, bordel de merde. A la différence d’avec le temps d’Auguste Comte, les philosophes et les intellectuels ne participent plus au rêve, mais ils sont efficacement remplacés par les publicitaires, les journalistes et les relais d’opinions qui n’existaient pas il y a un siècle et demi. Il n’y a pas d’écran plat, de souris sans fil ni de clé USB II qui ne porte, en soi et grâce au zèle de ces nouveaux prophètes, la promesse d’un bonheur toujours plus hilare.

Google et les principaux acteurs de cette révolution hi-tech n’en sont pas à un mensonge près. La chose s’est même institutionnalisée à travers les petits films qu’ils nous délivrent désormais avant de lancer un nouveau produit. Ce genre de clip nous présente toujours une version parfaite de la merdouille à venir, dans un univers totalement contrôlé d’où ont disparu les bugs, les couacs, les tilts et les flops. Un exemple fameux est le clip pour l’Iphone 4S, censé comprendre les ordres vocaux et, partant de là, nous faire atteindre le statut indépassable de maîtres ordonnant, mais qui s’est avéré être une considérable bouse. De la même façon, depuis plus de vingt-cinq ans mais avec une intensité faible, on nous présente la voiture électrique comme un petit miracle sur roulettes, un truc qui va nous rendre non seulement silencieux, vertueux, propres, mais aussi heureux, puisqu’il est entendu que le bonheur n'est qu'une extrapolation méthodique de l’hygiène.


Dernière propagande en date : les lunettes de Google. Au-delà des lunettes à « réalité augmentée », au-delà de l’expression elle-même, qui est un non-sens comique, je veux m’attarder sur le clip d’endoctrinement qui présente la nouvelle merveille aux myopes que nous sommes. Qu’y a-t-il dans ce clip ?




D’abord, de la musique. Une musique particulièrement insane, mais présente dès le début de l’épisode. Nous sommes en mode « caméra subjective, et pour cause, puisqu’on nous propose de voir à travers les fameuses lunettes du pauvre con servant de modèle à notre futur.
La journée du blaireau commence à 9H10. Il s’étire, comme sortant du lit, mais est déjà devant un écran d’ordinateur. Sa lunette-agenda lui indique le programme de la journée : il doit voir Jess, à 18H30. On en déduit que le reste de la journée sera consacré à glander, ce que le film confirmera.
Le naze boit son café seul, et mange un hamburger chez lui, seul, comme une merde. Mais ce n’est pas grave car soudain, oh, un appel d’un pote pour un rendez-vous (pas par téléphone, bande de ringards, mais par sms-sur-lunette, ce qui change tout) ! Ok, le rendez-vous est donné, à 14 heures devant une librairie. On note donc que l’homme du futur est jeune (comme son pote), qu’il habite seul (pourquoi s’emmerder avec une famille), qu’il peut se trouver devant une librairie à 14H, ce qui indique qu’il ne travaille pas. Ce dernier point me semble aussi important que peu prémonitoire : des millions de gens n’ont pas de travail, rien de bien nouveau à ça… Si Google compte là-dessus pour nous faire rêver, c’est raté !

Notre couillon désœuvré traverse un square, caresse un chien qu’une domestique promène, car il aime les bêtes. C’est bien. Il est sur le point de prendre le métro (voiture = caca) lorsque, Oh man, really ? le métro est hors service (probablement des grèves). Tant pis, il ira à pied ! C’est si agréable de traverser une grande ville moderne quand on n’est pas pressé… D’ailleurs, les lunettes-GPS lui indiquent la route à prendre. On note donc que l’homme du futur donne des rendez-vous à des endroits dont il semble ignorer le chemin. Détail.
Oh ! encore une surprise ! Décidément, la vie future c’est cool : il tombe devant l’affiche d’un superconcert ce soir : Monsieur Gayno (encore un connard à ukulélé), dont il commande une place aussi vite que la lumière : pas de temps à perdre.
Nous retrouvons notre feignant à la librairie Strand Books. A ce stade, si vous n’avez pas compris que ce bonhomme est un mec cool, c’est que vous êtes incurable : il fréquente des endroits où il y a des liiiivres, des vrais, avec des pages en papier. Preuve qu’il ne menace ni l’ordre ancien, ni la connaissance, ni le romantisme de ces lieux dédiés à l’esprit et à l’acquisition lente, solitaire et heureuse, du savoir. Sitôt entré, il demande à ses lunettes-employées-de-librairie où se trouve la section musique : pas de temps à perdre. Un plan lui indique illico la route à suivre, comme dans une jungle : le rayon musique est à 12 mètres, ce que n’importe quel con du siècle précédent aurait vu de ses propres yeux. Et là, merveille, il trouve le livre convoité : « Apprendre le ukulélé en une journée ». On vous l’a dit : pas de temps à perdre ! Dans le futur comme dans le passé, apprendre à jouer d’un instrument en un jour reste et demeure l’idéal du crétin. Personnellement, ça me rassure.



Comme prévu, son pote Paul arrive au rendez-vous. Sa géo-localisation indique même qu’il est à « 402 feet away from Strand Books », précision utile s’il en est. Son pote est jeune, trentenaire et probablement célibataire, car dans le monde libéré des contraintes que les lunettes Google nous promettent, il ne s’agit pas de se faire chier avec les gonzesses. Pourquoi pas des mômes, tant qu’on y est ? LOL !!!

Les deux saligauds, qui ont prévu de se voir depuis le matin, vont-ils prendre cinq minutes pour causer un peu ? Niet ! Ils se prennent une boisson indéterminée mais probablement équitable au « Mug Truck », et… ils se disent au revoir. Chacun repart avec sa boisson en main, pour se la boire tout seul, en hypocrite ! Oui, dans le futur, toi aussi tu donneras rendez-vous à des gonzes pour NE PAS boire un verre avec. Pas-de-temps-à-perdre, on te dit ! Dans le monde de demain, tu auras tellement d’opportunités géniales chaque jour que tu ne gaspilleras pas du temps avec ce connard de Paul !

Reprenant sa route vers nulle part, notre peigne-fion tombe en arrêt devant une beauté rare : un tag. Ça ne m’étonne pas. Notre mélomane est aussi un amateur d’art. Entreprenant et décidé, il prend non seulement une putain de porte taguée en photo, mais il envoie l’image à ses amis. Dans le futur, avec tous tes amis amateurs d’art qui parcourent les rues la truffe en l’air, tu seras tellement assailli de photos géniales que tu regretteras les soirées diapo des années 80 !

Mais soudain, alors que l’enflure est monté sur un toit (comme un chat de gouttière, il est libre, il prend de la hauteur, il ne fréquente pas les sentiers battus, vous pigez?), un changement anthropologique majeur se réalise sous nos yeux : d’une voix décidée, il commande « music, stop ». Oui, la musique s’arrête ! Alors que le soleil se couche romantiquement, alors que la journée a déroulé ses heures palpitantes, le binoclard décide que, pour un moment au moins, sa vie se passera de musique. Dans le futur, cette chose ignoble sera encore possible ! Qu’est-ce qui peut bien pousser un homme heureux à une telle extrémité ? Réponse : c’est sa copine Jessica, la Jess du début de journée, qui l’appelle. Affaire sérieuse. Le museau de fouine de Jessica apparaît soudain, trop génial ! Tu veux voir un truc cool, Jessy ? Le Stakhanov de la glandouille sort alors son ukulélé de sa poche, et lui joue les trois accords qu’il a pu apprendre en une journée décidément bien remplie, la journée du futur.

Ces trois accords minables suffiront à faire rire d’admiration la pauvre Jessica, ce qui est le seul objectif de toute cette technologie, de toute cette propagande, et finalement de toute activité humaine.

mercredi 11 avril 2012

Civilisés anonymes.


C’est une mécanique très répandue : un ivrogne repenti se mue souvent en adversaire de l’alcool, mais aussi des alcooliques, des fêtards y allant du coude, et finalement des plaisirs eux-mêmes. Rien n’est plus opposé à la cigarette qu’un ancien fumeur, et personne ne poursuit avec autant de zèle les clopeurs passant à sa portée. Le même phénomène touche les grandes salopes qui, devenues vieilles, ont tendance à déconseiller les plaisirs de la bite, quand elles ne s’abîment pas complètement dans la carrière bigote. L’homme est ainsi : il a l’excès en lui. Lorsqu’il a dépassé une borne, il croit que dépasser la borne opposée le remettra sur le bon chemin, et annulera sa première erreur. Aveuglement symétrique, rédemption illusoire. Dans le dédale des façons de vivre, il court les chemins dangereux, les sentiers à précipices. Les petites balades en sous-bois lui sont inconnues, aussi profitables pourraient-elle être.

Le plus joli paradoxe, chez ces égarés, c’est la prétention à indiquer la voie juste. De s’être perdu, ils estiment avoir tiré un enseignement et regardent de haut ceux qui cheminent, peinards, depuis toujours, sur le bon chemin. Imitez-moi car j’ai beaucoup péché ! Suivez-moi car je me suis beaucoup perdu ! Ecoutez-moi car j’ai fait beaucoup d’erreurs !

Psychologiquement, c’est dans ce même travers que foncent aujourd’hui ceux qui non seulement refusent la moindre comparaison entre les civilisations, mais qui refusent même d’en débattre. Comme un ancien fumeur converti à l’ascèse, on se punit d’avoir trop joui : notre civilisation s’est tellement auto glorifiée par le passé, qu’elle évite aujourd’hui de revendiquer une place (si ce n’est la dernière). Elle a tellement abusé de sa supériorité morale et technique qu’elle rejette, pour ne pas s’y voir, l’idée même d’une hiérarchie morale (ça se défend) ou technique (c’est grotesque). Elle s’est tellement vue en guide du monde, en phare du Progrès, elle s’est tellement contemplée au sommet de sa puissance qu’aujourd’hui, dégrisée et revenue de tout, comme une vieille pocharde reniant sa place dans les orgies passées, elle n’ose même plus rappeler ses hauts faits. D’orgueilleuse, elle veut se faire passer pour modeste, mais pas n’importe quelle modeste : la plus modeste de toutes. Elle a le leadership dans le sang : toujours la première place, même dans la modestie !

Nous avons inventé les droits de l’homme, la démocratie ? Meu non ! Aboli l’esclavage, établi le suffrage universel ? Petits riens ! La physique quantique, l’aviation spatiale, la biologie, le cœur artificiel, le cinéma ? Foutaises ! La chirurgie de l’œil, l’informatique, l’athéisme, le piano-forte, l’ethnologie, l’énergie nucléaire, la retraite à 60 ans ? Détails, miettes ! Nous avons exploré et unifié le monde, conquis les fonds marins, décodé le génome humain, fait renaître l’Egypte antique, nous avons rallié Mars ? C’est si peu de choses, voyons ! Rien qui nous permette de revendiquer la moindre supériorité civilisationnelle sur les cueilleurs des Moluques, les pygmées, les Inuits, le mollah Omar et sa mobylette !


Etablir une hiérarchie est évidemment impossible dans un domaine aussi complet. Il ne s’agit pas de désigner le vainqueur d’un cent mètres en se fiant à une « photo finish ». Il reste néanmoins possible d’établir des comparaisons entre les modes d’organisation des sociétés, comme il est possible de constater qu’au moment où finit l’Empire romain, les techniques des sculpteurs sont en net déclin par rapport à ce qu’elles ont été cinq cents ans plus tôt. Il est possible d’affirmer que la civilisation moderne a porté l’art de bâtir plus loin et plus haut que toutes les civilisations qui nous ont précédé. Il est possible de dire que nous utilisons l’énergie de façon bien plus efficace que nos ancêtres et que tous les domaines des sciences que nous avons abordés ont livré des secrets ignorés jusqu’alors. Mais bien sûr, la comparaison s’arrête là : aussi admirable soit-il, il n’y a pas de progrès moral dans le viaduc de Millau, par exemple, pas plus que dans l’accélérateur de particules du Cern.

Au-delà du mécanisme psychologique qui empêche nos français contemporains de s’affirmer héritiers d’une civilisation sans ciller, il reste que cette polémique à la con révèle une névrose collective bien connue : la honte de soi. Que des civilisations soient ou non « meilleures que d’autres », la nôtre mérite qu’on s’y attache, qu’on cherche à l’améliorer encore, et qu’on la défende. Au lieu de ça, on affirme que tout se vaut, et par conséquent, que rien ne mérite qu’on se batte pour. Mais alors, où va-t-on aller chercher des arguments contre l’esclavage, contre l’excision des fillettes, la lapidation des garces et la pendaison des voleurs de poules ? Dans nos valeurs, dans notre civilisation. Où va-t-on trouver l’arme morale contre les régimes dictatoriaux ? Dans nos valeurs. Comment va-t-on justifier qu’il est injuste de traiter les gens selon leur race ou de les réduire à une caste avant même leur naissance ? En piochant dans nos valeurs, notre civilisation universaliste, et pas une autre. C’est comme ça, mais chut… il ne faut pas le dire.

Le fait amusant, qui échappe à ceux qui nient les hiérarchies, c’est que nier les hiérarchies, c’est aussi agir en occidental ! Penser que sa civilisation n’est pas « meilleure » que les autres, c’est un trait spécifique que les autres cultures ont largement ignoré. S’intéresser à autrui, s’efforcer de penser au-delà de l’ethnocentrisme, hé oui, il a fallu ces cons d’occidentaux pour y penser ! Mais passons.

Le diable, tout le monde le sert mais personne n’y croit, disait Baudelaire. On peut en dire autant de la civilisation occidentale, à l’heure où elle accomplit sa mondialisation, et où il est interdit de prétendre qu’elle a tout supplanté. Tout le monde s’en sert, mais personne n’y croit plus.

samedi 3 mars 2012

Pas de Pride pour Poutine.

Tout le monde l’a certainement remarqué, la presse française, surtout la presse la plus libérale (c'est-à-dire TOUTE la presse), fait depuis quelque temps une campagne de propagande contre Vladimir Poutine et le système qu’il représente. Rien de bien nouveau, sauf un phénomène qu’il faudra analyser un jour : la propagande ne se donne même plus la peine d’être habile.
Par exemple, les manifestations anti-Poutine nous sont présentées comme massives alors que rapportées au nombre d’habitants, elles témoignent de l’inverse. On nous dit qu’une importante manifestation contre la « triche » des dernières législatives a rassemblé à Moscou entre 11 et 30 000 manifestants, complaisamment présentés comme sympathiques et populaires. Formidable ! Mais voilà, Moscou compte dix millions d’habitants. Sans compter la banlieue. Dans la réalité, les manifestants ont du se sentir bien seuls… Pour comparaison, en 2010, les très petites manifs contre la réforme des retraites en France avaient quand même rassemblé, à Lyon (dix fois moins peuplée que Moscou), deux fois plus de monde… Mais qu’importe : si c’est l’Express, Libé ou le Figaro qui le disent, c’est que c’est vrai !

On se souvient avec émotion du scandale qu’a représenté jadis, dans la même presse libre, l’emprisonnement du milliardaire Khodorkovski. Un pays où un milliardaire va en prison, vous n’y pensez pas ! Et la prison pour quoi, je vous le demande ? Fraude fiscale. Peuh ! Trois fois rien. En France, pays civilisé, on n’emprisonne plus un milliardaire pour ça : il suffit qu’il s’excuse.
A l’heure d’Internet, que la presse établie présente volontiers comme le creuset des plus infâmes rumeurs, il est assez logique que les propagandes de presse se simplifient : pourquoi se casser le tronc à imaginer des montages complexes quand on sait que toute information, même fantaisiste, sera relayée par une Toile de millions d’abrutis ? La presse lance ses scuds, Internet reprend et discutaille sur la base de ses éléments, et l’éventuel honnête homme qui veut comprendre se trouve noyé dans le brouillard, ce qui, avouons-le, est un mode de noyade bien nouveau. L’effet recherché est garanti : il ne s’agit pas de faire croire à quelque chose de solidement construit, mais de semer les graines du trouble, de rendre confuse une situation qui l’est de toute façon déjà, et de décourager l’esprit critique, du moins les quelques rogatons de ce qu’il fut.

Sur l’exemple de Khodorkovski, nous sommes dans un cas typique de double pesée. Deux poids, deux mesures. Quand un milliardaire français est emprisonné pour fraude, comme Bernard Tapie en son temps, c’est justice. Quand ça se passe en Russie, c’est un crime contre les Droits de l’Homme et du Milliardaire. Dans le monde Bien, Madoff et Wisley Snipes peuvent aller en taule. Chez les Méchants, Khodorkovski est un martyr sur qui on fait des films, un homme dont le destin est « lié au sort démocratique de la Russie », rien de moins ! Ha, la presse libérale…

Le dernier exemple, plus drôle encore, est donné par cette campagne pour enfants que le Figaro et Libé, mains dans la main, lancent ces derniers jours. Il s’agit de montrer que Poutine est un gros con, c'est-à-dire un homme viril, et qui le montre. Depuis des décennies, il est en effet établi qu’en dehors de Yannick Noah, seuls les très gros cons prennent la liberté d’exhiber leur virilité. On ne peut utiliser cette vieille valeur que dans le cas où l’on vend des slips, des crèmes à raser, des bagnoles ou des assurances pour la famille. Si c’est pour faire du fric, c’est bien.
C’est normal.
C’est moral.
OK.
C’est pour la bonne cause.
Mais en tant que dirigeant politique, surtout Poutine, potentat autocratique repoussant, il est interdit de se montrer séduisant, séducteur, bien conservé, fonceur, actif, athlétique. Plus grave encore que l’interdiction prononcée par Libé et le Fig, avoir une image virile serait ridicule. Et en ces temps de médiacratie, être ridicule équivaut à peu près à la fosse commune. Poutine le sportif est ri-di-cule ! Hououou !


La propagande ne va pas plus loin, elle ne s’embarrasse pas de théorie complexe, elle n’imagine pas de procédé plus sophistiqué que ça, elle ne pisse finalement pas plus haut : il lui suffit de montrer quelques images du dictateur en cavalier, en pilote d’avion ou en judoka pour que des millions d’idiots oublient les photos d’Obama et de Sarkozy, que je livre donc en conclusion.



mercredi 25 janvier 2012

O tempora, O Morin


Il est des jours où toute volonté vous abandonne. Le monde est trop lourd, il résiste trop, vous n'en pouvez plus. Vous avez envie de tout laisser tomber et de devenir sourd, et qu'on vous foute la paix. Mais le découragement vous a déjà trop atteint, vous n'avez même plus l'énergie pour tout envoyer au diable. Alors vous glissez sur le canapé, pétrifié, les bras de plomb, paumes en l'air, dans l'hébétude finale.
Ces grands découragements suivent souvent une révélation, une nouvelle plus affligeante encore, une énième manifestation de l'invincible merde où nous sombrons. Pour moi, ça a été la découverte de CETTE VIDEO. Après ça, que reste-il à démontrer?

jeudi 12 janvier 2012

Un dimanche avec Lefebvre


Frédéric Lefebvre s’est fait jadis une réputation de pitbull en tenant un discours « décomplexé » sur un certain nombre de questions. Quand il était porte-parole de l’UMP, il déroulait ses mantras ultralibéraux avec l’assurance des prosélytes, bousculant la parole trompeuse des déreglementeurs de Code du travail ordinaires. Avec lui, au moins, on savait qui encule.
Puis, pour obtenir un poste de secrétaire d’Etat, il dût mettre de l’eau plate dans son Redbull. Il changea son look de voyou en chaussant, on s’en souvient, une rassurante paire de lunettes. Il sacrifia même à un rite bien français : se faire photographier un livre à la main – un vrai livre, de littérature, avec plus de mots que d’images ! Paris vaut bien une messe, disait l’autre.

Evidemment, même un enfant de cinq ans, même un type limité, même un étudiant en publicité sait qu’une peinture neuve ne transforme pas votre camionnette Zastava en cabriolet Porsche, pas plus qu’une paire de lunettes ne change un idéologue fulminant en gestionnaire bonhomme. Nous en avons un nouvel exemple avec l’énième tentative lefebvrienne d’annihilation du repos dominical. Travailler le dimanche, bientôt, faudra payer pour y échapper.

On sait que la guerre est une période favorable aux décisions audacieuses. Quand la victoire et la survie sont en jeu, les programmes industriels prennent du muscle, les recherches sont financées, les moyens sont concentrés sur l’essentiel, tout le monde est sommé de se sortir les doigts du cul. Et l’avantage de la « crise » économique que nous vivons, c’est qu’elle rend encore plus évident l’état de guerre où chaque péquin est plongé jusqu’au cou, son existence durant. Alors, puisque nous sommes en guerre (ou crise), fi des règles et des rythmes pépères de nos aïeux ! Hardi, petits consommateurs, la main à la poche, et vite ! C’est Lefebvre qui le dit ! Comme à Verdun, comme à la Marne, il ne s’agit plus de lambiner ! Le dimanche ? Je te lui explose sa face, moi ! Repos mes couilles !... Quoi… des soldes ? Parfait’ment ! des soldes toute l’année ! même le dimanche ! Faut dépenser, faut les lâcher, tas de pingres ! Le dimanche, en famille, han, dé ! han, dé ! à la caisse !… Bling ! direction les surgelés…han, dé !... et on s’arrête aux écrans plats, bande d’économes ! han, dé ! On rallonge la période des fêtes, oui, je décrète ! J’ordonne, je veux ! La fête du pognon ! C’est moi l’chef, bordel ! Han, dé !... Des affaires à faire… des ristournes, bizness ! des tas de soldes ! Secrétaire des tas, je suis ! le Commerce, c’est moi !... Qué dimanche, tas d’oisifs ? Qué repas à table avec la mémé ? Et pourquoi pas une ballade aux champignons, histoire de bouffer gratis, pendant qu’on y est ? Aux caisses, et qu’ça saute ! Je veux voir palpiter les CB !

Lefebvre comme à ses plus belles heures, comme au temps du pugilat… redevenu le pourfendeur des atermoiements, le sabreur de nuances, l’exécuteur du divin marché. Il en pouvait pu des lunettes… il en pouvait pu des bureaux vernis et du Que sais-je ? sur Voltaire. C’est un sanguin, Lefebvre, il ne cache jamais longtemps sa nature. Là, en pleine guerre, alors que la France coule et que la croissance repart vers l’abîme, alors que le Pèzident patauge et que sans rire, le pays s’apprête à voter François On Glande, il se dit que c’est le moment de l’estocade. Cible : tout ! A commencer par le dimanche, jour inutile et vestige du vieux monde, jour maudit, terne, calme, long, poussif, désert, jour mort et même pire : improductif ! Jour où les bœufs ont l’habitude de ne rien faire, de rester chez eux ou d’aller glander le long des quais, horreur ! Et même pendant les périodes de soldes ? Haaaa, que des magasins ferment alors que les Chinois sont à nos portes, il supporte pas, Lefebvre ! Il pense aux touristes, Lefebvre, qui sont là, sous nos yeux, les poches gonflées de désir, le morlingue prêt à éclater, les yeux plus gros que le bide devant des vitrines éteintes : fermé le dimanche ! Horreur ! Crime de lèse-bénéfice ! Le touriste, ce con, si on lui ouvre pas son Gifi le dimanche, si on lui ferme Ed l’épicier, il prend ses liasses sous le bras et va les semer en Angleterre, en Allemagne, au Benelux ! Encore un coup des étrangers ! Alors il rameute, il attaque, Lefebvre, il reprend l’initiative et remet le couvert. Et si ses arguments d’escroqueur d’enfants séduisaient les saligauds qui trouvent très pratique de faire des courses le dimanche, rien ne dit qu’on n’arriverait pas à l’enterrer définitivement, cette tradition chômée multiséculaire !

Quand ça commence à sentir le sapin pour une majorité, deux solutions : la fainéantise façon Chirac 2.0, ou l’excès de zèle façon Fillon. On réveille Guéant, on ressort Morano, on lâche Lefebvre, en se disant que ce qui sera arraché à la douceur de vivre sera toujours ça que ces cochons de payeurs n’auront plus.

mardi 10 janvier 2012

Fromage+


Je ne lis ou ne suis que très peu de blogs, en fait. Disons que je n'ai pas le temps, ou que celui-ci est pris par autre chose. Pourtant je le regrette, et il m'arrive parfois, comme ça doit arriver à beaucoup de gens, de consacrer une soirée à passer d'un blog à l'autre, à mélanger les sujets, à visiter ces chapelles étranges aux portes grandes ouvertes.

Les blogs politiques sont de loin ceux que je fréquente le moins. Quelle que soit la vision centrale et l'orientation d'un blog politique, il a une tendance invincible à l'obsession. J'imagine qu'une lecture trop assidue favoriserait une paranoïa épuisante. Et parmi les blogs politiques, bien sûr, les pires sont les blogs militants. Il n’est sans doute pas nécessaire d’expliquer le mépris que ce dernier mot déclenche chez le gentleman et l’homme d’esprit : aucune chance de trouver de l’élégance ni une bonne blague sur un blog qui sauve le monde trois fois par jour.

Je n’ai jamais fréquenté Fromage Plus. Je serais bien en peine de décrire sa ligne, ne sachant même pas s’il en a une. En revanche, on m’y a orienté sur un article qui m’a bien plu, et que je recommande. Il résume à mon avis très bien ce qui fait l’intérêt de certains blogs (y compris politiques) et d’Internet en lui-même. On y retrouve le soulagement du lecteur tombant enfin sur un texte qui traite un sujet de façon « normale », c'est-à-dire exempte des autocensures médiatiques, directe et sans détour, purgée des mots-valises et des opinions dominantes, libre enfin. La liberté des courageux, des malins, des forts en thèmes ou des grossiers, des outranciers, des dégueulasses et des malades, mais la liberté qui tout simplement s’exprime. La liberté qui n’est plus un mot, une devise, une émission de Canal+ mais un acte, un texte, un gros « merde » jeté sur l’écran.