Jeudi dernier, à la tombée du jour, traversant sous la pluie le quartier du faubourg Saint-Antoine pour me rendre à mon hôtel, mon regard est attiré par un spectacle irréel : au premier étage d’un immeuble, surmontant un Mc Do, une enfilade de baies vitrées laisse voir l’activité en cours dans une salle de fitness (j’ignore si ce mot est toujours à la mode dans ce milieu, il a peut-être été jugé insuffisamment anglais et remplacé par un autre ; je me souviens qu’on parlait « d’aérobic » dans les années 1980, je pense que ce terme n’a plus cours que chez les dinosaures - on s’en fout).
Affichage des articles dont le libellé est société. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est société. Afficher tous les articles
vendredi 15 mars 2019
Les humanités étanches
Jeudi dernier, à la tombée du jour, traversant sous la pluie le quartier du faubourg Saint-Antoine pour me rendre à mon hôtel, mon regard est attiré par un spectacle irréel : au premier étage d’un immeuble, surmontant un Mc Do, une enfilade de baies vitrées laisse voir l’activité en cours dans une salle de fitness (j’ignore si ce mot est toujours à la mode dans ce milieu, il a peut-être été jugé insuffisamment anglais et remplacé par un autre ; je me souviens qu’on parlait « d’aérobic » dans les années 1980, je pense que ce terme n’a plus cours que chez les dinosaures - on s’en fout).
jeudi 3 janvier 2019
L'année 2018 n'a jamais existé.
Nous vivons des temps épuisants. Chaque jour apporte la confirmation qu’il est pire que le précédent, et que rien n’inversera plus la tendance. Chaque année, quand vient l’heure du bilan, il semble qu’un pas de plus a été fait dans la mauvaise direction. Toujours plus de précarité sociale, toujours plus d’Europe, toujours plus de normes, toujours plus d’interdits moralisants, toujours plus de droits opposables au monde entier, toujours plus d’Emmanuel Macron, toujours plus de pubs, de ronds-points, de chômage de masse, de loisirs mortifères, d’attentats, de « tout-numérique », de supermarchés, de télé-cauchemar, de violence ordinaire, de laideur proliférante, de mensonge médiatique, de vagues de misère/migrants, d’associations flicaillonnes, de séparatisme culturel, de guerre au vivant, de ceintures à serrer, de délires sociétaux, toujours plus d’informations, de smartphones, d’alertes-info, de flash-info, de connexions à haut débit et toujours plus d’ignorance.
samedi 20 janvier 2018
Victimes triomphantes
Quand j’étais gamin, un danger de la vie quotidienne nous guettait tous : rencontrer un type sortant du cinéma, d’une salle où l’on avait donné un film dit de karaté. La chose était assez courante, à l’époque, et générait une sorte d’enthousiasme guerrier chez de très nombreux cons (les cons ont toujours eu cette faculté magique d’être nombreux). Exalté et rendu téméraire par une heure dix de fantastiques coups de pieds, le couillon de ces temps-là sortait du cinoche avec la ferme intention de prendre la relève de son héros : malheur au maigrichon qui croisait alors sa route, un regard suffisait pour déclencher une avalanche de mawashi-geri souvent maladroits, mais énergiques. Avoir vu Bruce Lee disperser les méchants à coups d’atemis libérait, chez le boutonneux, une agressivité mimétique mêlée d’admiration : à lui aussi il fallait son quota de faire-valoir à ratatiner, et sans tarder ! Notons bien que le jeunot n’aurait jamais pensé à s’identifier, dans le film qu’il venait de voir, à celui qui se prend la raclée. Seul Bruce Lee, ou son équivalent, faisait l’affaire. C’est qu’en ces temps-là, les jeunes étaient déjà cons, certes, mais pas totalement désorientés : les héros vainqueurs servaient de modèles sans qu’on eût besoin d’expliquer pourquoi.
mardi 1 mars 2016
La femme à part
S’il fallait courir mettre une gifle à tous ceux qui le méritent, la vie ne serait plus qu’un interminable galop.
La connerie est une source d’énergie qui, à la différence de l’énergie éolienne, est disponible indépendamment du temps qu’il fait. Cet avantage est sans aucun doute à l’origine de la confiance que tous les gouvernements placent, depuis la nuit des temps, dans cette manne inébranlable.
Le développement inouï des moyens de s’informer va de pair avec l’effarement qui saisit l’honnête homme lorsqu’il se rend compte qu’il est à peu près seul au monde. Car ce qu’on appelle « s’informer » revient, la plupart du temps, à constater que la bêtise est universelle, et qu’elle ne se calme pas. Comme on le sait, il y a de nombreuses façons d’être un imbécile. Le point commun évident entre elles, c’est tout simplement leur résultat, à quoi aboutit toujours l’imbécillité : mélange d’aveuglement, de certitudes foireuses, de conclusions illogiques, de mauvaise foi, d’ignorance, de partis-pris délirants, d’idéologies forcenées, de conformisme crasse, d’erreurs triomphantes et de bonne conscience. Un exemple ?
samedi 23 janvier 2016
Des grosses pipes
Si on m’avait dit qu’un jour je prendrais un peu de mon temps pour écrire sur un « liquide vaisselle » (dont le nom-baragouin est déjà en soi un programme d’abrutissement), j’aurais pouffé avec la dernière énergie. J’aurais invoqué les grandes causes, les problèmes capitaux, les enjeux existentiels, Dieu et ses mystères, l’avenir du genre humain, la haute connaissance et, me drapant dans une ambition toute juvénile, j’aurais clamé un « ça, jamais » ! qu’on eût entendu jusqu’à Marseille. Et pourtant, c’est en ravalant mes prétentions que je viens ici, devant vous, la queue basse, gloser sur une merde.
Le BHV est une entreprise comme les autres : elle ne pense qu’au fric. Son DG a récemment déclaré qu’à ses yeux, ouvrir le dimanche est la moindre des choses : ça vous pose un homme. On trouve bien des trucs inutiles au BHV, notamment des bouteilles de produits chimiques pour laver la vaisselle (traduction en français de « liquide vaisselle »), dont une vient de se faire remarquer, non pas par son efficacité, non pas par sa douceur environnementale, mais par une vulgarité digne du plus gras des supporters de foot. J’explique :
mardi 9 décembre 2014
Aujourd'hui, l'enfer
A Lyon, il est une vieille tradition qui consiste, le 8 décembre au soir, à poser des lumignons sur le rebord des fenêtres. Les lumignons, ce sont de petits verres dans lesquels on fait se consumer une bougie plate. Chaque famille fait consciencieusement sa petite décoration pour le bonheur des enfants, entre autres. Le principe est simple et commun à tous : en posant ainsi des lumignons blancs ou de couleur, qui ne coûtent presque rien, sur le rebord de chaque fenêtre, chacun participe de façon modeste à une illumination générale de la ville. Son devoir fait, chaque famille sort admirer le résultat dans les rues, gratuitement, et se baguenaude le nez en l’air. Cette tradition lyonnaise, qui infuse une bonne part des villes et villages alentours, remonte à 1852 et est d’essence religieuse (fête de l’Immaculée Conception, fête de la Vierge). Depuis que je suis en âge de comprendre, j’ai toujours entendu parler de cette fête comme de la fête du 8 décembre, ou des illuminations.
Le paragraphe ci-dessus aurait dû être conjugué à l’imparfait. Depuis la fin des années 1980, en effet, la municipalité de Lyon, versant dans un festivisme des plus contemporains, a jugé bon de donner de l’ampleur à cette gentille tradition et en a profité pour la tuer. Comment fait-elle ? Subventions ! Elle fait un appel d’offre public pour trouver des artistes, des éclairagistes, des illuminateurs (appelez ça comme vous pouvez) pour « animer » tout le bordel, et elle en trouve. L’animation populaire des rues n’était sans doute pas assez frénétique aux yeux des édiles. Mieux : depuis quinze ans, les illuminations ont été vampirisées, les Lyonnais se sont fait faucher leur fête, à présent remplacée par la « Fête des Lumières » (visez les majuscules), et qui dure… quatre jours ! Quatre jours d’enfer.
vendredi 16 mai 2014
Le nom maudit de nos pères
Quand ils ne peuvent plus faire l’Histoire, certains peuples font des histoires. C’est le cas des Français. En ce moment, les Français font des histoires avec la commémoration de l’esclavage. Autant l’esclavage ne pose plus de problème (au sens où il n’a plus aucun partisan affirmé de par le monde, sauf dans certains pays d'islam...), autant la question de sa commémoration ne va pas de soi. D’abord, que commémore-t-on ? L’abolition de l’esclavage, ou l’esclavage lui-même ? Se souvient-on de la loi d’abolition ou, par des cérémonies, veut-on qu’on n’oublie pas que l’esclavage a existé ? Les deux. Les autorités veulent qu’on célèbre les deux, et là est le problème. Si l’on fêtait le décret de Victor Schoelcher comme une avancée humaniste remarquable, pourquoi pas ? Un peu comme le 4 août et l’abolition des privilèges. Mais célébrer l’esclavage pour qu’on n’oublie pas qu’il a existé, c’est rendre la souffrance des esclaves totalement exorbitante par rapport à toutes les autres, et on se demande bien au nom de quoi. Pourquoi commémorer l’esclavage et pas les déportations, les villes passées au fil de l’épée, les pestes, les gibets, les conquêtes sanglantes, les populations décimées ? Pourquoi le Commerce triangulaire et pas Holodomor ? C’est de là que viennent, à mon avis, toutes les réticences ; c’est le péché originel de cette initiative boiteuse.
vendredi 11 octobre 2013
Plantu bricole le dimanche
Evidemment, Plantu a toujours été et sera pour l’éternité une sorte de merde. Un bien-pensant comme on n’ose plus les imaginer, comme on n’en trouve plus même dans les romans d’Alexandre jardin, une machine à penser comme un manche qui plastronne depuis un demi millénaire dans le plus formidable torchon de la presse globale. Evidemment, nous ne sommes pas encore assez séniles pour penser à « commenter-le-dessin-de-Plantu », cet exercice qui définit le con aussi sûrement qu’un thermomètre mesure le réchauffement des haricots. Nous pouvons même nous vanter de nous en foutre énormément, du dessin de Plantu, et à longueur d’année de nous en torcher le figne en guise d’hommage.
C’est pas compliqué : le con-qui-commente-le-dessin-de-Plantu est généreusement partisan de tous les lieux communs, de toutes les certitudes de benêt que ce gribouilleur étale sans frémir sur le puant fleuron de notre presse crevée. Il a même un credo, une conviction d’ordre religieux qu’il claironne de toute la force de son museau dégoûtant : « un bon dessin vaut mieux qu’un long discours ». Là, quand on atteint ce degré de niaiserie, il n’y a plus que l’euthanasie. Quand on se montre aussi fier de sa bêtise, il n’y a plus qu’à prier pour le retour de la grippe espagnole. Quand un imbécile est si sûr de son impunité, quand il ose exprimer un tel étron verbal, il n’y a plus qu’à distribuer les armes à la populace, et que tout finisse dans un bain de sang !
(Faites un essai : tapez « Plantu » sur gougeule et jetez un œil aux dessins qui en sortent : vous saisirez immédiatement les nuances entre « affligeant », « médiocre », « lamentable », « poussif », « pas-drôle-du-tout », « à vomir » et « absolument à chier ». Vertu du dessin plantudesque, sans doute : il en dit plus long dans l’infâme que de longues définitions !)
jeudi 15 août 2013
Education anglaise
Enculé ! Youpin ! Espingot ! Jap ! Nègre ! Bougnoule ! Tantouse ! Tafiole ! Lopette ! Gonzesse ! Nabot ! Débile ! Fillette ! Mongolito : chacun en conviendra, ces mots rappellent les heures les plus malpolies de notre histoire. Ils sont désormais considérés comme « inacceptables » par le club de football de Liverpool, qui en a dressé la liste et peut probablement résilier le contrat d’un salarié en cas d’utilisation (en français, on appelle ça un dérapage). On respire.
Pressés par une moralité publique de plus en plus sourcilleuse, pudibonde, répressive et sûre de son bon droit, les dirigeants du club ont dû pondre un règlement intérieur digne du théâtre comique, et l’afficher à la face du monde. C’est en effet cela qui étonne le plus : la conjonction de la plus grande bouffonnerie et de la plus grande publicité. C’est que la bouffonnerie, au moins quand elle nage dans l’ordre moral, passe désormais pour de la vertu, et ne déclenche plus les rires. Il suffit de lire l’article tiré du Guardian pour s’en rendre compte : aucune distance, aucune ironie, même sous-jacente, aucune retenue dans l’exposition de faits considérés « normaux » et allant de soi…
Pourtant, cette liste-là est harassante de ridicule. Dans sa forme et dans son fond, elle ne peut réjouir que des trous du cul (insulte non répertoriée, donc valide).
D’abord, elle est extrêmement incomplète : si « bougnoule » est illicite, « crouille » peut-il être utilisé sans dommage ? Et « polack », et « rital », et « froggie » ? C’est le problème des listes : elles discriminent ce qu’elles ne contiennent pas. Faire une liste d’insultes prohibées, c’est faire insulte à toutes les autres ! C’est considérer que certaines insultes ne sont pas très insultantes, qu’elles ne blessent qu’à moitié. Ou, peut-être, mais j’ose à peine l’envisager, c’est considérer qu’il est moins grave de traiter un Français de « grenouille » qu’un Juif de « youpin » ? Sans compter les cas, proprement cornéliens, des français-juifs ! Et que dire du footballeur moyen qui se voit traiter de « sale con » ? Quel recours aura-t-il, ce naze, puisque « sale con » n’est pas dans la liste noire ?
vendredi 28 juin 2013
La révolution dans ton cul
Vous me direz : qu’est-ce qu’un article de presse ? Que vaut le papier d’un journaliste ? La plupart du temps, pas grand-chose. On ne saurait s’appuyer sur cette manne de médiocrité pour se faire des idées, certes. Mais l’article que je propose ici n’est ni une référence, ni une caution de sérieux : c’est un modèle de naïveté qui rendrait son sujet amusant s’il n’était pas si tragique. L’avantage du naïf, c’est qu’il dit des vérités sans soupçonner ce qu’elles révèlent. Il ne s’en méfie pas, et pose donc les choses on ne peut plus clairement. Jetons donc un œil sur les lignes de ce poussif…
L’iranien moderne et sa femme vont donc pouvoir faire une révolution avec leurs culs : c’est toujours ça que les mollahs n’auront pas ! S’il faut croire ce journaliste sur parole, les iraniens entrent dans la modernité le pantalon sur les genoux. Bonne méthode : nous qui y sommes jusqu’au cou, nous savons que c’est la meilleure façon non seulement d’y entrer, mais d’y faire carrière. Mais que promettent ces spectaculaires changements ?
Pour le journaliste, ce n’est « ni positif, ni négatif ». Qu’on en juge : augmentation des divorces, des avortements, de la prostitution, de la prostitution masculine, perte du rôle des familles, baisse de la natalité. Ce que ne dit pas le neuneu, c’est que ces joyeusetés ne sont qu’un début. Nous pouvons sans peine imaginer la suite logique de cette modernisation ni positive ni négative : perte de l’autorité, rébellion des pré-adolescents, rejet des valeurs désuètes (respect, politesse, goût du savoir, traditions, etc.), individualisme, explosion de la criminalité et de la délinquance, érotisation de l’espace public, emprise de la pornographie, consommation de masse, Mc Donald’s, etc. Ni positif, ni négatif : moderne !
Évidemment, c’est de notoriété publique, une révolution ne saurait être négative. On ne sait pas vraiment pourquoi mais la société la plus bourgeoise de l’histoire humaine (la nôtre) passe son temps à rêver de révolution. Rêver pour éviter d’en faire. En parler pour en rester là. L’évoquer pour la conjurer, comme les enfants s’efforcent de faire du bruit quand ils rentrent de l’école la nuit tombée, en hiver, et que l’obscurité silencieuse est chargée de fantômes. Brrr ! On ne fait plus de révolution par chez nous, d’accord, mais on a le T.shirt du Che ! Et puis on s’enflamme pour la première manifestation de lycéens venue, comme s’il s’agissait du grand soir.
On a beau dire, le monde moderne a démocratisé la révolution, il l’a mise pour ainsi dire à portée de main. Le plus fainéant, le plus timoré d’entre nous peut toujours se rabattre sur une révolution à sa mesure. Chaque saison propose la sienne : la révolution numérique, la révolution du surgelé, la révolution des vols low cost, la révolution de la fibre optique, la révolution du gel fixant : nous passons d’une révolution à l’autre sans même prendre la peine de couper une tête. Bien sûr, les révolutions proposées sont des ersatz, on n’y retrouve plus l’authenticité des émeutes du temps jadis, ni les lynchages furieux qui leur donnaient cette patine rare. Mais à la qualité perdue répond la quantité : au nom de quoi refuserait-on à quiconque le droit à la révolution ?
Orgueil de la démocratie : l’égalité. Il ne saurait être question de réserver quoi que ce soit à un petit nombre. Le petit nombre, c’est le diable (sauf, bien sûr, quand le petit nombre est homosexuel – mais passons). Ainsi, l’éducation doit être « la plus large possible », la culture doit désormais être « pour tous », tandis que chacun à droit à la propriété, à manger de la viande, à partir en vacances au soleil, à cinq fruits et légumes par jour, etc. Dans tous ces cas, bien sûr, la jouissance égalitaire aurait de quoi se plaindre : l’éducation est certes « la plus large possible », mais elle n’éduque plus vraiment ; la culture est « pour tous », mais il s’agit surtout d’aller voir des concerts d’Olivia Ruiz. Et ne parlons pas de la qualité de la viande ! La révolution, c’est un peu pareil : les Iraniens la firent une bonne fois, il y a 35 ans. Maintenant qu’ils entrent dans la modernité, ils vont pouvoir la faire trois fois par semaine, mais avec des préservatifs.
mercredi 30 janvier 2013
Les armes de la dérision
Tout le monde connaît cette blague des deux mecs qui marchent sur un trottoir et qui s'arrêtent devant un truc posé au sol.
- Dis-donc, Jean-Pierre, tu vois ce que je vois ?
- Oui, on dirait bien que c’en est.
- Attends un peu... voyons ça de plus près.
Les deux types se foutent à quatre pattes se mettent à sentir le truc.
- Oh, là là, pas d'erreur, c'est une odeur caractéristique!
- Ha, ça oui, question parfum, on est fixé!
- Tu crois que c'en est?
- ben ça me semble clair... en tous cas, je suis presque sûr.
- Attends un peu... je vérifie quelque chose
Le type plonge son doigt dedans et goûte le truc
- Ha, là, je suis en mesure de te confirmer la chose : c'est bien de la merde!
Oui, il arrive assez souvent qu’une chose soit là, posée devant nous comme un bibelot sur une étagère, mais un curieux phénomène nous empêche de la voir. Au sens propre, nous la voyons, sans doute, mais le cerveau nous transmet une autre image. Comme le gars qui chante sous la douche et qui prend le bruit de l’eau pour des applaudissements. C’est son désir d’être admiré qui le conduit à entendre le son de l’admiration : des applaudissements.
Nous sommes devenus tellement sophistiqués, ou tellement benêts, que nous n’arrivons plus à nous contenter de ce que nous voyons. La réalité est comme une ombre de la réalité.
Un rappeur vient chanter qu’il veut « niquer la France » : nous entendons un appel vibrant à l’amour patriotique.
Un ministre vient nous dire qu’il va baisser les retraites, et nous entendons qu’une solution est trouvée.
Un empaffé soutient qu’il faut ficher les enfants dès la naissance, et nous entendons qu’il se soucie de notre sécurité.
L’OMC du socialiste Pascal Lamy somme la France d’ouvrir tous ses marchés à la concurrence, écoles comprises, et nous continuons à croire que les gouvernements de gauche nous protègeront du libéralisme…
Aux États-Unis, le débat sur la vente des armes est relancé. Chacun a sa petite opinion, chacun son article constitutionnel sous le bras. L'enjeu est de taille, et il n'est pas uniquement financier. Plus étonnant, le Français aussi a son avis sur la chose, bien que pour un Français, la chance d'être consulté dans un référendum américain sur la vente des armes est égale au zéro absolu. Qu'importe, en France, on a le droit d'avoir un avis sur tout, y compris sur des conneries. D'ailleurs, moi-même, ici-même, j'ai un avis...
Dans cette histoire d’armes en vente libre, c’est un peu comme dans la blague sur la merde. Tout le monde peut aller dans un supermarché, observer de ses propres yeux les gens qui y déambulent. Tout le monde peut lire les journaux, creuser la question de l’insécurité, de la dégradation du sens civique, de l’inflation des violences civiles, tout le monde peut constater les effets du mimétisme en matière de comportements lamentables (l’homme est en effet plus enclin à imiter un héros tarantinien qui fait parler la poudre pour une place de stationnement, plutôt qu’à mettre ses pas dans ceux de l’abbé Pierre ou de Henry Dunant, c’est ainsi), tout le monde connaît la déliquescence du sentiment collectif dans les grandes métropoles, tout le monde peut se renseigner sur la violence ordinaire des cours d'école. Et pourtant, dans ce pandémonium où l’incrédulité le dispute au désarroi, certains estiment qu’il manque un élément : des armes en vente libre. Oui, dans le métro à 23 heures ou dans un stade de football le samedi, dans une zone sensible ou le 31 décembre sur les Champs-Élysées, à la sortie d’une boîte de nuit ou à celle d’un collège en Zep, ce qui ramènerait un peu d’harmonie, ce sont quelques armes de fort calibre.
Comment une telle évidence ne nous a-t-elle pas depuis longtemps rassemblés ?
Regardons ce petit film, et tâchons d’en voir tout le charme sociologique…
lundi 27 août 2012
Riposte
N’en déplaise aux gens qui s’indignent, les Pussy riot, même dans leurs scènes d’enculage public, ne font rien de très nouveau. Elles reprennent à leur façon les procédés de Diogène qui, quatre siècles avant le Christ, se comportait comme un chien pour prouver aux gens distingués qu’ils en étaient, eux aussi, des chiens (on peut trouver la démarche des Cyniques parfaitement débile, sans nuance et à côté de la plaque, la question n’est pas là). Diogène se branlait la nouille en public, non pas au sens figuré, comme le ferait un publicitaire ou un type qui bosse dans un service RH, mais au sens premier de l’expression « se branler la nouille ». Il s’astiquait bel et bien le jonc ! Il se polissait le chinois, se faisait briller le Solitaire. Il se lustrait la tringle sous le regard des passants. Se comporter comme un chien était, au sens littéral, le mot d’ordre de sa philosophie. Rejeter toutes les conventions sociales, ligne de conduite simple et gonflée, permettait donc de se masturber en plein vent, de baiser sur la place du marché, de couler des bronzes comac au nez des bourgeois. Vieille affaire, donc.
Évidemment, il était écrit que l’occident entonnerait contre la Russie le couplet de la censure politique et de la réaction moyenâgeuse. Quoi que fasse Poutine de toute façon, c’est un crime. Quand un tribunal américain fout 5 millions de dollars d’amende à un type qui a arraché son foulard à une musulmane, c’est une justice ordinaire et bien menée. Respect de la religion, droit de l’homme, bla, bla, bla. Mais que la justice russe juge des citoyens russes en fonction des lois russes est un scandale à peine soutenable pour un Français et pour Madonna. On les comprend. Il faudrait d’ailleurs demander l’avis de toutes les consciences éclairées chaque fois qu’un tribunal rend un avis de par le monde : a-t-il bien jugé ? Demandons à Sting, à George Clooney ou à mister Bean ce qu’ils pensent de la condamnation d’un chauffeur de bus à Ouagadougou ! L’excès de vitesse méritait-il deux mois de taule, Votre Altesse ?
Mais les Pussy riot ne sont pas des chauffeurs de bus, elles sont des artistes. Mieux que ça : des femmes ! Or, on sait depuis un siècle par chez nous qu’un artiste, ça peut tout se permettre. L’art, c’est ça. Ce n’est même souvent plus que ça. Admettons. Nous n’avons d’ailleurs rien contre la liberté laissée à chacun de s’exprimer, fut-ce pour le faire d’une façon atroce, fut-ce pour rabâcher inlassablement les mêmes poncifs.
Ce qui étonne dès qu’on sort des pays d’occident, c’est que la liberté d’expression n’a pas totalement annihilé les capacités de défense des institutions. La liberté d’expression, quand elle existe, y est relative. C’est cela qui gêne et scandalise, même inconsciemment, les grandes consciences de notre envié show business : en Russie, les offensés rendent encore les coups. Nous avons tellement ressassé nos attaques contre des ennemis crevés depuis un siècle et plus, incapables de rien faire d’autre que de ridicules protestations condamnées d’avance par tous, que le sort des trois émeutières de la chatte nous paraît inconcevable : elles ont attaqué, ils ont riposté ! Comment une telle chose est-elle encore possible ? se demande l’humoriste français après avoir souligné pour la millième fois la petite taille de Sarkozy, traité son épouse de catin et assimilé leur descendance aux plus profonds débiles. Pourquoi le président russe ne rigole-t-il pas un bon coup avec ceux qui l’attaquent ? s’interroge l’aficionado des Guignols de l’info, habitué à la connivence de Chirac avec sa propre marionnette. La vraie différence, elle est là.
Théoriquement, la liberté d’expression est une arme précieuse pour les faibles. On ne se prive pas d’en user, jusque sur ce blog. Dans la pratique, certains faibles devenant intouchables, la liberté d’expression suppose soit le mutisme de celui qu’on attaque, soit une protestation de pure forme, vouée aux moqueries. Quel Président de la république se risquerait à répondre aux attaques sur son physique ? Si l’on en juge par le rapport de forces réel, ceux qui s’expriment sont donc rarement faibles.
La généralisation de la langue du marketing rend même la situation inédite : un connard tenant blog a toute liberté pour attaquer un Président de la république, mais ce dernier, au cas improbable où il voudrait répondre, se trouvera si engoncé dans les filets des agences de com’ qu’il ne pourra utiliser qu’un langage stérile, convenu, vidé de ses tripes : impuissant. Un humoriste payé par France Inter pour assassiner quotidiennement tout ce qui lui déplait ne risque donc rien, sauf bien sûr s’il s’attaque à des institutions ou groupes réellement vivants, capables non seulement de se défendre mais aussi de lui foutre une fatwa au cul. D’ailleurs, le procureur Didier Porte fut certes viré après avoir répété trente fois « J’encule Nicolas Sarkozy » à l’antenne, mais France Inter fut finalement condamné pour ça.
Le XIXème siècle croyait qu’une presse libre et une totale liberté d’expression étaient les conditions sine qua non de la démocratie. Le système où nous vivons s’est donc arrangé pour que ces deux notions ne signifient plus rien : la presse française est presque exclusivement détenue par des marchands d’armes liés au pouvoir ; la liberté d’expression ne sert plus qu’aux amuseurs, aux actrices rebelles, aux chanteurs engagés, ligués contre les chasseurs, contre les pêcheurs de baleines, les cardinaux de Rome, l’ordre patriarcal ou les nostalgiques de Vichy… Et malgré la disproportion des forces en présence, les assaillants exigent encore de leurs cibles une soumission, une immobilité totales !
Certes, les Pussy riot paient cher leur lancement médiatique international. Il y a trente-cinq ans, les Sex-Pistols, proto punks à svastika, avaient eux aussi réussi leur coup en profitant des cérémonies d’anniversaire de la reine pour lancer une chanson pleine de bon sens : God save the queen, the fascist regime. Ils n’ont pas duré longtemps en tant que groupe mais leur dénonciation du capitalisme leur a rapporté un gros pognon. C’est ce qui arrivera aux Pussy riot quand elles sortiront de taule, si elles émigrent ici.
Évidemment, il était écrit que l’occident entonnerait contre la Russie le couplet de la censure politique et de la réaction moyenâgeuse. Quoi que fasse Poutine de toute façon, c’est un crime. Quand un tribunal américain fout 5 millions de dollars d’amende à un type qui a arraché son foulard à une musulmane, c’est une justice ordinaire et bien menée. Respect de la religion, droit de l’homme, bla, bla, bla. Mais que la justice russe juge des citoyens russes en fonction des lois russes est un scandale à peine soutenable pour un Français et pour Madonna. On les comprend. Il faudrait d’ailleurs demander l’avis de toutes les consciences éclairées chaque fois qu’un tribunal rend un avis de par le monde : a-t-il bien jugé ? Demandons à Sting, à George Clooney ou à mister Bean ce qu’ils pensent de la condamnation d’un chauffeur de bus à Ouagadougou ! L’excès de vitesse méritait-il deux mois de taule, Votre Altesse ?
Mais les Pussy riot ne sont pas des chauffeurs de bus, elles sont des artistes. Mieux que ça : des femmes ! Or, on sait depuis un siècle par chez nous qu’un artiste, ça peut tout se permettre. L’art, c’est ça. Ce n’est même souvent plus que ça. Admettons. Nous n’avons d’ailleurs rien contre la liberté laissée à chacun de s’exprimer, fut-ce pour le faire d’une façon atroce, fut-ce pour rabâcher inlassablement les mêmes poncifs.
Ce qui étonne dès qu’on sort des pays d’occident, c’est que la liberté d’expression n’a pas totalement annihilé les capacités de défense des institutions. La liberté d’expression, quand elle existe, y est relative. C’est cela qui gêne et scandalise, même inconsciemment, les grandes consciences de notre envié show business : en Russie, les offensés rendent encore les coups. Nous avons tellement ressassé nos attaques contre des ennemis crevés depuis un siècle et plus, incapables de rien faire d’autre que de ridicules protestations condamnées d’avance par tous, que le sort des trois émeutières de la chatte nous paraît inconcevable : elles ont attaqué, ils ont riposté ! Comment une telle chose est-elle encore possible ? se demande l’humoriste français après avoir souligné pour la millième fois la petite taille de Sarkozy, traité son épouse de catin et assimilé leur descendance aux plus profonds débiles. Pourquoi le président russe ne rigole-t-il pas un bon coup avec ceux qui l’attaquent ? s’interroge l’aficionado des Guignols de l’info, habitué à la connivence de Chirac avec sa propre marionnette. La vraie différence, elle est là.
Théoriquement, la liberté d’expression est une arme précieuse pour les faibles. On ne se prive pas d’en user, jusque sur ce blog. Dans la pratique, certains faibles devenant intouchables, la liberté d’expression suppose soit le mutisme de celui qu’on attaque, soit une protestation de pure forme, vouée aux moqueries. Quel Président de la république se risquerait à répondre aux attaques sur son physique ? Si l’on en juge par le rapport de forces réel, ceux qui s’expriment sont donc rarement faibles.
La généralisation de la langue du marketing rend même la situation inédite : un connard tenant blog a toute liberté pour attaquer un Président de la république, mais ce dernier, au cas improbable où il voudrait répondre, se trouvera si engoncé dans les filets des agences de com’ qu’il ne pourra utiliser qu’un langage stérile, convenu, vidé de ses tripes : impuissant. Un humoriste payé par France Inter pour assassiner quotidiennement tout ce qui lui déplait ne risque donc rien, sauf bien sûr s’il s’attaque à des institutions ou groupes réellement vivants, capables non seulement de se défendre mais aussi de lui foutre une fatwa au cul. D’ailleurs, le procureur Didier Porte fut certes viré après avoir répété trente fois « J’encule Nicolas Sarkozy » à l’antenne, mais France Inter fut finalement condamné pour ça.
Le XIXème siècle croyait qu’une presse libre et une totale liberté d’expression étaient les conditions sine qua non de la démocratie. Le système où nous vivons s’est donc arrangé pour que ces deux notions ne signifient plus rien : la presse française est presque exclusivement détenue par des marchands d’armes liés au pouvoir ; la liberté d’expression ne sert plus qu’aux amuseurs, aux actrices rebelles, aux chanteurs engagés, ligués contre les chasseurs, contre les pêcheurs de baleines, les cardinaux de Rome, l’ordre patriarcal ou les nostalgiques de Vichy… Et malgré la disproportion des forces en présence, les assaillants exigent encore de leurs cibles une soumission, une immobilité totales !
Certes, les Pussy riot paient cher leur lancement médiatique international. Il y a trente-cinq ans, les Sex-Pistols, proto punks à svastika, avaient eux aussi réussi leur coup en profitant des cérémonies d’anniversaire de la reine pour lancer une chanson pleine de bon sens : God save the queen, the fascist regime. Ils n’ont pas duré longtemps en tant que groupe mais leur dénonciation du capitalisme leur a rapporté un gros pognon. C’est ce qui arrivera aux Pussy riot quand elles sortiront de taule, si elles émigrent ici.
jeudi 2 août 2012
Nouveau : la séducfion.
Il y a quelques jours, me promenant dans les rues d’Avignon pendant son festival, j’ai vécu l’expérience troublante de pouvoir poser le regard non seulement sur les femmes qui y déambulaient, mais aussi, quelquefois, directement sur la raie de leurs culs. En tant que citoyen moyen, je me suis dit que je tenais là un privilège jadis réservé aux conquérants.
Détaillons la chose et tâchons d’être précis : les exhibitions fessières sont le fait des femmes jeunes, parfois des très jeunes filles. Les femmes plus mûres, moins soumises à la compétition sexuelle que le libéralisme des mœurs répand partout, restent assez discrètes. Pour l’instant. Ou peut-être luttent-elles avec d’autres armes, plus à leur main ? Depuis quelques années, les premiers jours de soleil semblent libérer une fureur exhibitoire qui prend chaque printemps un tour nouveau, et chaque fois une intensité plus forte. Un esprit mesuré comme le mien n’ose plus se demander « jusqu’où iront-elles ? », de peur d’entrevoir mentalement les réponses, et de finir à l’asile.
Si les années 1990 furent celles d’un retour des robes à fleurs, légères, printanières, campagnardes et bigrement suggestives, robes qui rappelaient les images des jeunes femmes de 1945, la donne a radicalement changé depuis l’irruption du tatouage, du piercing et l’abandon consécutif de presque toute pudeur corporelle. Mécaniquement, la sotte donnant beaucoup de prix au tatouage qu’elle s’est fait faire sur la hanche, elle ne résistera pas à l’envie de le montrer, dévoilant par conséquent une partie d’elle-même habituellement cachée. Et comme l’esthétique des films de boules trouve dans la population jeune des réceptacles enthousiastes, le tatouage féminin se porte dorénavant au creux des reins, sur le précipice pubien et bientôt peut-être, au beau milieu du fion. D’où la rage de tout montrer que l’on constate.
Pour tout homme normal, c'est-à-dire pas encore blasé, non moderne, le spectacle de sillons fessiers inconnus est une torture. C’est d’abord une torture physique de nature sexuelle, une stimulation qui ne sera jamais suivie d’effet. Une femme t’expose la raie de son cul sous la moustache, ouvrant les vannes de la testostérone dans ton froc, mais sous la surveillance zélée de la Loi : pas touche ! Charme de la liberté d’aujourd’hui, toute tentation est légitime, toute consommation se paie cher. L’Antiquité, très au fait de la physiologie humaine, qualifiait au moins la technique de Tantale de supplice. C’est aussi par conséquent une torture morale, au sens où l’homme-spectateur-involontaire se voit rabaissé au rang du petit garçon dans un magasin de jouets, exposé à une offre toujours plus agressive sans avoir le moyen de participer réellement à la fête.
Sur une petite place remplie de monde, où l’on buvait une bière à l’ombre des platanes, quatre pimbêches à raies publiques passent entre les tables, à la recherche d’une place libre où poser leurs derches. Littéralement, les gens attablés se retrouvent avec un quatuor de culs presque nus au niveau du pif. Soudain, j’entends une de ces garces dire aux trois autres « c’est bon, ça me soule, y’en a qui matent ! ». S’ensuit une brève engueulade avec un des occupants d’une table, à qui l’une des filles annonce « c’est pas dans tes moyens, bouffon ». Elle parlait de son cul, après avoir parlé avec. Drôle en soi, la scène devint instructive au moment où l’une menace « d’appeler les flics, putain » si les regards du genre humain ne cessent pas immédiatement de se poser sur ce qu’elle montre pourtant avec ostentation.
Plus encore qu'un narcissisme débridé, c’est la schizophrénie de notre époque qui s’étale ici. Schizophrénie du système qui donne la liberté de montrer (au nom de quoi l’interdirions-nous ?) et qui traque comme jamais celui qui regarde, celui qui commente, celui qui s’indigne. L’actualité parlementaire nous a averti que la loi sur le harcèlement sexuel est de nouveau opérationnelle, prête à servir. Les harceleurs sont prévenus, très bien. Mais qui prendra en compte les plaintes des gens ordinaires qui se considèrent harcelés par les adolescentes en débardeurs, les jeunes au nombril à l’air, aux hanches débordantes, ou celles qui déballent en public leur petit trésor culier ? Quelle cellule de soutien psychologique aidera les victimes des stimulations publicitaires, celles des unes de magazines, les gens agressés quand ils regardent un film réputé grand public avec leur grand-mère, et qu’apparaît subitement une paire de fesses en action, au milieu de gémissements surjoués ?
Notre situation s’apparente à la montée aux extrêmes de Clausewitz :
1) la liberté individuelle repousse sans cesse les limites de ce qui est permis,
2) après que la publicité et la mode ont fourni des modèles, le marché assure à chacun les moyens de faire ce qu’il veut (micro jupe, string, tatouage fessier, piercing vaginal)
3) le fond anthropologique de l’homme restant cependant le même, il se voit sans cesse contrainte de contrôler et retenir ses désirs, alors que tout vient en permanence les exciter
4) les partisans de la liberté, et surtout ses praticiens, réclament donc toujours plus de protection pour eux-mêmes, et de sanctions contre les salauds.
Nous en sommes même arrivés à ce qu’une apprentie ministre envisage d’abolir la prostitution dans un pays où le porno est illimité, gratuit et accessible en un clic sur Internet. Liberté des pornocrates et de leur impressionnant business ; sanction de l’utilisateur qui veut se faire faire une turlute, comme dans le film ! Quand on retrouve aussi souvent la schizophrénie dans un système, c’est qu’elle en est une perversion intrinsèque, comme celle qui consiste à autoriser la vente de véhicules dépassant le 200 km/h, en installant partout des radars tarés à 130…
Le libéralisme des mœurs offre énormément d’avantages. Il a aussi des inconvénients mais, pour des raisons de correction politique, il est interdit d’y faire allusion, sauf à dénoncer les cochons qui ne jouent pas selon les règles.
Une étudiante belge fait en ce moment parler d’elle avec un film présentant l’ignoble attitude de certains hommes à son égard, quand elle se promène par les rues de Bruxelles. Le film la montre victime d’insultes, d’insinuations, harcelée par des dizaines d’emmanchés en pleine rue. Les apostrophes sont tellement dégueulasses que beaucoup en viennent à douter de leur authenticité, et que ces choses-là n’arrivent pas en France. Ces choses-là arrivent, hélas, partout où il y a des hommes, des femmes, et de la frustration.
Entre les femmes qu’on agresse verbalement et les hommes qu’on excite incessamment, il ne reste bientôt plus de place pour la raison, pour un équilibre, une décence commune qui permettrait qu’on profite de l’incomparable spectacle des femmes, et qu’elles jouissent tranquillement d’être regardées, comme la nature les y dispose.
Détaillons la chose et tâchons d’être précis : les exhibitions fessières sont le fait des femmes jeunes, parfois des très jeunes filles. Les femmes plus mûres, moins soumises à la compétition sexuelle que le libéralisme des mœurs répand partout, restent assez discrètes. Pour l’instant. Ou peut-être luttent-elles avec d’autres armes, plus à leur main ? Depuis quelques années, les premiers jours de soleil semblent libérer une fureur exhibitoire qui prend chaque printemps un tour nouveau, et chaque fois une intensité plus forte. Un esprit mesuré comme le mien n’ose plus se demander « jusqu’où iront-elles ? », de peur d’entrevoir mentalement les réponses, et de finir à l’asile.
Si les années 1990 furent celles d’un retour des robes à fleurs, légères, printanières, campagnardes et bigrement suggestives, robes qui rappelaient les images des jeunes femmes de 1945, la donne a radicalement changé depuis l’irruption du tatouage, du piercing et l’abandon consécutif de presque toute pudeur corporelle. Mécaniquement, la sotte donnant beaucoup de prix au tatouage qu’elle s’est fait faire sur la hanche, elle ne résistera pas à l’envie de le montrer, dévoilant par conséquent une partie d’elle-même habituellement cachée. Et comme l’esthétique des films de boules trouve dans la population jeune des réceptacles enthousiastes, le tatouage féminin se porte dorénavant au creux des reins, sur le précipice pubien et bientôt peut-être, au beau milieu du fion. D’où la rage de tout montrer que l’on constate.
Pour tout homme normal, c'est-à-dire pas encore blasé, non moderne, le spectacle de sillons fessiers inconnus est une torture. C’est d’abord une torture physique de nature sexuelle, une stimulation qui ne sera jamais suivie d’effet. Une femme t’expose la raie de son cul sous la moustache, ouvrant les vannes de la testostérone dans ton froc, mais sous la surveillance zélée de la Loi : pas touche ! Charme de la liberté d’aujourd’hui, toute tentation est légitime, toute consommation se paie cher. L’Antiquité, très au fait de la physiologie humaine, qualifiait au moins la technique de Tantale de supplice. C’est aussi par conséquent une torture morale, au sens où l’homme-spectateur-involontaire se voit rabaissé au rang du petit garçon dans un magasin de jouets, exposé à une offre toujours plus agressive sans avoir le moyen de participer réellement à la fête.
Sur une petite place remplie de monde, où l’on buvait une bière à l’ombre des platanes, quatre pimbêches à raies publiques passent entre les tables, à la recherche d’une place libre où poser leurs derches. Littéralement, les gens attablés se retrouvent avec un quatuor de culs presque nus au niveau du pif. Soudain, j’entends une de ces garces dire aux trois autres « c’est bon, ça me soule, y’en a qui matent ! ». S’ensuit une brève engueulade avec un des occupants d’une table, à qui l’une des filles annonce « c’est pas dans tes moyens, bouffon ». Elle parlait de son cul, après avoir parlé avec. Drôle en soi, la scène devint instructive au moment où l’une menace « d’appeler les flics, putain » si les regards du genre humain ne cessent pas immédiatement de se poser sur ce qu’elle montre pourtant avec ostentation.
Plus encore qu'un narcissisme débridé, c’est la schizophrénie de notre époque qui s’étale ici. Schizophrénie du système qui donne la liberté de montrer (au nom de quoi l’interdirions-nous ?) et qui traque comme jamais celui qui regarde, celui qui commente, celui qui s’indigne. L’actualité parlementaire nous a averti que la loi sur le harcèlement sexuel est de nouveau opérationnelle, prête à servir. Les harceleurs sont prévenus, très bien. Mais qui prendra en compte les plaintes des gens ordinaires qui se considèrent harcelés par les adolescentes en débardeurs, les jeunes au nombril à l’air, aux hanches débordantes, ou celles qui déballent en public leur petit trésor culier ? Quelle cellule de soutien psychologique aidera les victimes des stimulations publicitaires, celles des unes de magazines, les gens agressés quand ils regardent un film réputé grand public avec leur grand-mère, et qu’apparaît subitement une paire de fesses en action, au milieu de gémissements surjoués ?
Notre situation s’apparente à la montée aux extrêmes de Clausewitz :
1) la liberté individuelle repousse sans cesse les limites de ce qui est permis,
2) après que la publicité et la mode ont fourni des modèles, le marché assure à chacun les moyens de faire ce qu’il veut (micro jupe, string, tatouage fessier, piercing vaginal)
3) le fond anthropologique de l’homme restant cependant le même, il se voit sans cesse contrainte de contrôler et retenir ses désirs, alors que tout vient en permanence les exciter
4) les partisans de la liberté, et surtout ses praticiens, réclament donc toujours plus de protection pour eux-mêmes, et de sanctions contre les salauds.
Nous en sommes même arrivés à ce qu’une apprentie ministre envisage d’abolir la prostitution dans un pays où le porno est illimité, gratuit et accessible en un clic sur Internet. Liberté des pornocrates et de leur impressionnant business ; sanction de l’utilisateur qui veut se faire faire une turlute, comme dans le film ! Quand on retrouve aussi souvent la schizophrénie dans un système, c’est qu’elle en est une perversion intrinsèque, comme celle qui consiste à autoriser la vente de véhicules dépassant le 200 km/h, en installant partout des radars tarés à 130…
Le libéralisme des mœurs offre énormément d’avantages. Il a aussi des inconvénients mais, pour des raisons de correction politique, il est interdit d’y faire allusion, sauf à dénoncer les cochons qui ne jouent pas selon les règles.
Une étudiante belge fait en ce moment parler d’elle avec un film présentant l’ignoble attitude de certains hommes à son égard, quand elle se promène par les rues de Bruxelles. Le film la montre victime d’insultes, d’insinuations, harcelée par des dizaines d’emmanchés en pleine rue. Les apostrophes sont tellement dégueulasses que beaucoup en viennent à douter de leur authenticité, et que ces choses-là n’arrivent pas en France. Ces choses-là arrivent, hélas, partout où il y a des hommes, des femmes, et de la frustration.
Entre les femmes qu’on agresse verbalement et les hommes qu’on excite incessamment, il ne reste bientôt plus de place pour la raison, pour un équilibre, une décence commune qui permettrait qu’on profite de l’incomparable spectacle des femmes, et qu’elles jouissent tranquillement d’être regardées, comme la nature les y dispose.
lundi 23 juillet 2012
Tatouage contre emploi
« Evitons de sombrer dans l’antinazisme primaire », demandait monsieur Cyclopède il y a quelques années. Hélas, les paroles du sage se perdent dans la fureur combattante du nouveau siècle, et les dénicheurs d’affreux les pourchassent jusque dans les chiottes, où ils se trouvent chez eux.
Devant jouer à Bayreuth le rôle principal du Vaisseau fantôme, de Wagner, un chanteur russe vient de renoncer parce qu’une télévision a révélé qu’il porte une croix gammée tatouée sur le torse. Bigre ! Le petit reportage qui lui est consacré montre en effet le chanteur à tête de tortionnaire sous toutes les coutures, notamment celle de son ancien métier : batteur dans un groupe de heavy metal. Le type se met à la batterie, évidemment torse nu (les musicologues sont formels : le son est meilleur quand le batteur ôte son gilet), et là, horreur, une croix gammée comac apparaît, mal dissimulée sous un tatouage plus affreux encore ! En fait, le nazillon est recouvert d’une collection de trucs moches, des croix mal fichues, des flammes noires, des symboles pour demeurés, des toiles d’araignées, des saloperies fourmillantes. Sur sa main gauche, l’ancien intellectuel a trouvé judicieux d’orner chacun de ses doigts d’un chiffre ; l’ensemble donne une date mystérieuse et qui mérite sûrement qu’on ne l’oublie pas : 1972 ( ?) Il s’est même fait poser une merde sur le côté du crâne, espace de cerveau disponible. On en vient à se demander s’il n’a pas suivi l’exemple du führer desprogien, mais le reportage ne montre rien de l’arrière-cul du Ruskoff…
On trouvera sûrement des gens pour dénoncer le sort fait à ce guignol, et se moquer des chasseurs de faux nazi. On objectera que la jeunesse excuse ceci, explique cela, et que se couvrir de tatouages n’est pas un crime. Pour ma part, je trouve très morale, très méritée et très drôle la mésaventure du métalleux.
Encouragé par un business local qui rapporte, l’infantilisme ambiant refuse de voir que se tatouer la peau n’est pas anodin, et bientôt, au train où vont les conneries, chaque citoyen aura son dragon sur la cuisse, sa ronce sur le mollet, son Spider man entre les omoplates. Chaque boulangère aura sa devise philosophique tatouée sur l’épaule (« connais-toi toi-même », « stand up for your rights », « le changement c’est maintenant »), chaque fraiseur mouliste s’ornera d’une tête de chef indien, chaque chômeur de longue durée aura son arabesque dépassant du cou, chaque poinçonneur des Lilas clamera « BORN FREE » en lettres bleues sur sa poitrine d’insecte. On a beau alerter, on a beau argumenter, on a beau en appeler à la raison, à la prudence, à l’esthétique, rien n’y fait : le tatouage, c’est cool. Qu’un de ces bousilleurs d’épiderme soit rattrapé par son mauvais goût est donc une des meilleures leçons qu’il puisse donner sur son cas.
En matière de tatouage, le tatouage rebelle est la catégorie supérieure, celle qui veut marquer que décidément, le tatoué n’appartient pas au troupeau commun. Le rebelle qui s’estampille comme tel a bien dans l’intention que ça ne s’arrête pas de sitôt. Sinon, pourquoi recourir à une technique aussi radicale ? Je suis un insoumis, je suis un méchant, je suis une mauvaise herbe, je veux que ça se sache, merde, se dit le Che assujetti à l’assurance sociale. Loin de chercher à « faire joli », comme ces connes à fleurs colorées artistement arrangées au creux de leurs reins, le tatoué concerné milite avec sa peau et s’en sert d’étendard. La persistance du tatouage implique que le parti pris le reste éternellement, et que le rebelle ne change pas d’avis. Il ne s’agit pas d’écrire « ni dieu, ni maître » quand on a vingt ans et de se faire ordonner prêtre à quarante. Il ne s’agit pas de se tatouer « resistanza » et de se retrouver, les études finies, spécialiste des RH et des licenciements de masse. Avec ses sentences définitives et ses symboles guerriers, le tatoué militant compte bien que son radicalisme dérange le bourgeois et l’empêche de ronronner tranquilos. Le légionnaire de la chanson s’était fait graver sur le cœur « ici, personne », et il s’y tenait. Hélas, les rebelles modernes ont parfaitement intégré les possibilités sans limite de la société de consommation. Ils peuvent dire je veux tout ! en exigeant à la fois un look à faire détaler les vielles dames ET une vie de famille pépère, des piercings à affoler les ferrailleurs ET une existence réglée par le bio, des fringues paraissant empruntées à des zombies ET un CDI dans une super boîte.
Nous avons même aujourd’hui un batteur russe à svastika qui cherche une place, mine de rien, dans un des plus prestigieux conservatoires du monde…
En cette période estivale, des milliers de benêts profitent du temps pour exhiber enfin le tatouage qu’ils se sont payé pour Noël (un mollet orné d’un révolver, oh ! qui aurait pu croire que l’intérimaire employé à l’expédition du courrier était un tel bad guy ?). L’invraisemblable pantacourt a été inventé pour eux, pour qu’ils puissent montrer leur laideur jambière augmentée de leurs choix ornementaux. Leur déferlement ne connaît ni limite, ni d’obstacle. Tant qu’il reste de l’encre pour s’esquinter le derme, ils persévèreront, fiers d’eux-mêmes, exposant toujours plus crânement ce qu’ils considèrent comme beau, joli, intime ou que sais-je. Qu’un de ces peinturlurés se fasse virer d’une bonne place après une petite polémique offuscatoire, voilà au moins de quoi consoler les minoritaires dans mon genre, qui n’ont qu’une peau pâle et virginale à se mettre.
samedi 14 juillet 2012
Faciès of the world
Juin 2012 : le ministre de l’Intérieur se dit soucieux de lutter contre les « contrôles au faciès », car c’est un homme de gauche. Il lance l’idée d’un récépissé que les policiers remettraient aux gens qu’ils contrôlent, de façon à éviter qu’une même personne se retrouve avec huit récépissés en fin de journée. Dans ce cas, en effet, il pourrait être assez facile de porter plainte contre la police pour « harcèlement », notion à la mode.
Juillet 2012 : le ministre affirme qu’il renonce à mettre en place cette mesure. Les flics vont donc pouvoir continuer de faire comme avant. Le changement, c’est pour plus tard.
Il est évident que la France ne peut pas persister sur cette voie menant au fachisme et qui rappelle les heures les plus basanées de notre histoire. Soucieux d’apporter notre pierre à la déconstruction de l’édifice de domination policière appelé France, nous proposons donc que l’on rende obligatoire le port du tchador. Considérant que les hommes sont les principales cibles des contrôles policiers, la mesure leur est d’abord destinée : qu’on les voile ! Ainsi dissimulés aux regards de l’Inquisition, les visages ne seront plus suspectés pour ce qu’ils expriment et les personnes recherchées pourront vaquer librement, parce qu’un délinquant est aussi un citoyen.
Sans faciès, plus de délit de faciès !
La libre circulation est un droit de l’homme, messieurs les policiers !
Juillet 2012 : le ministre affirme qu’il renonce à mettre en place cette mesure. Les flics vont donc pouvoir continuer de faire comme avant. Le changement, c’est pour plus tard.
Il est évident que la France ne peut pas persister sur cette voie menant au fachisme et qui rappelle les heures les plus basanées de notre histoire. Soucieux d’apporter notre pierre à la déconstruction de l’édifice de domination policière appelé France, nous proposons donc que l’on rende obligatoire le port du tchador. Considérant que les hommes sont les principales cibles des contrôles policiers, la mesure leur est d’abord destinée : qu’on les voile ! Ainsi dissimulés aux regards de l’Inquisition, les visages ne seront plus suspectés pour ce qu’ils expriment et les personnes recherchées pourront vaquer librement, parce qu’un délinquant est aussi un citoyen.
Sans faciès, plus de délit de faciès !
La libre circulation est un droit de l’homme, messieurs les policiers !
vendredi 1 juillet 2011
Y a pas d'mai !

La France ressemble à une vieille actrice. Depuis qu’elle ne fait plus l’Histoire, elle ressasse les grandes dates de son passé, de commémorations en anniversaires, comme on repasse les bandes usées d’un vieux film. Parvenue même au stade ultime de cette passion, elle en arrive à revoir ses nanars avec la même autosatisfaction que si elle contemplait ses chefs d’œuvre. Pour remplir le rétroviseur, tout est bon : entre une commémoration de Valmy et une autre de Verdun, on trouvera donc le 10 mai 1981, comme on tolère l’asticot au cœur de la plus admirable scarole.
Durant ce mai 2011, personne ne peut l’ignorer, on a honoré le 10 mai comme une grande date. Pourquoi pas ? De toute façon, les mythes n’ayant aucun rapport avec la réalité, on ne saurait reprocher à nos revivalistes de faire passer des petits matins frisquets pour de grands soirs. Au-delà du 10 mai, c’est surtout sur les « années Mitterrand » que l’on est revenu, cherchant des motifs de fierté dans un passé pourtant comique.
Pour augmenter le mérite d’un vainqueur, il est toujours avantageux de faire croire à la grande valeur de ceux qu’il a vaincus. De la même façon, pour parer d’un lustre mirifique les années dites « Mitterrand », il est de bonne guerre de faire croire que les années « Giscard » n’étaient qu’obscurité, que les « Pompidou » ne furent qu’ultralibéralisme rampant et que les « de Gaulle » suffoquèrent sous le double joug de la mégalomanie personnelle et du militarisme. Interrogez des mecs de soixante ans, ils seront unanimes : c’est rien que des conneries.
Trente ans plus tard, on s’étonne même qu’avec la complicité de professionnels de la com bientôt promis au sarkozysme, le Grantomdegoche ait pu proposer un projet aussi puéril : changer la France. Comme on change un bébé qui a embrené ses couches ! Après le gros caca des années Giscard, il fallait d’urgence redonner aux fé-fesses du pays un soyeux impeccable, une fraîcheur printanière conforme à l’ambition de sa grande Maman mitterrandienne ! Rien ne vieillit plus vite que les idées modernes et les slogans. Voyez la « Force tranquille » : que reste-il de force dans la France d’aujourd’hui ? Qui est encore tranquille ? Où est-il, cet inconscient, ce phénomène ? Malgré ça, on réclame l’extase générale à l’évocation du grand fait d’armes du 10 mai… (Rappelons aussi qu’on a reproché à Mitterrand de n’avoir pas fait la révolution. Or, son programme se résumait en trois mots bien peu robespierriens: la force tranquille. Les reprocheurs n’avaient qu’à les lire avant !)

Un test simple permettra à chacun de vérifier cette constante : dès qu’on évoque publiquement le bilan de Mitterrand, l'omdegauche cherche désespérément dans sa mémoire un changement grandiose à la mesure de « l’espoir » du 10 mai puis, ne trouvant rien, sort l’abolition-de-la-peine-de-mort de son chapeau, comme si Mitterrand n’avait fait que cela pendant quatorze ans. Formidable ! nécessaire ! la fin de l’indécence ! Soit. Mais qu’est-ce que ça a été, l’abolition de la peine de mort ?
La mort de la peine du même nom n’est finalement qu’une mesure symbolique. Symbolique, oui, parce qu’elle n’a aucune importance sur la vie concrète et bassement réelle des Français. La peine de mort, le Français réel, dans son écrabouillante majorité, il n’en n’a rien à foutre. Pour être précis, sous le septennat giscardiaque, sur cinquante-quatre millions d’habitants, la France n’a perdu que trois pélots sous la guillotine. En sept ans ! Trois 54 millionièmes de condamnés à mort ! Pas de doute, y’avait urgence ! Il fallait arrêter le massacre ! La dépopulation nous guettait ! Le génocide ! Bien sûr, tout citoyen étant aussi un justiciable, chacun était à ce titre, en principe, raccourcissable. Mais dans la réalité, un simple quart d’heure de circulation routière faisait bien plus de victimes que la guillotine en sept ans.
En France, on vit exactement de la même façon avant et après l’abolition de la peine de mort, je l’affirme ! L’abolition n’a même rien changé pour les assassins eux-mêmes, puisqu’un des arguments abolitionnistes avançait que la peine capitale n’était pas dissuasive. C’est bien ce que je dis : tout le monde s’en foutait. CQFD.
Si l’on veut citer des mesures qui changent la façon de vivre des gens au-delà du symbole, on peut évoquer le droit de vote, celui de divorcer, l’accès à la contraception, l’avortement, les mesures sur le crédit, les réformes scolaires. Un Président qui permet l’indépendance de l’Algérie, par exemple, ou qui décide de la fin de la conscription, ou qui fout des radars routiers jusque dans les chiottes change bien plus radicalement la vie des citoyens que celui qui abroge une loi exceptionnelle par nature, et presque jamais appliquée. Par ailleurs, on rougit d’avoir à le rappeler, les évolutions de la science, puis de la technique, changent bien plus radicalement la vie des gens qu’un Président de la République, fût-il grantomdegoche, fût-il élevé au rang de héros par une foule en liesse un soir de mai, prise d’un délire qui fera sourire de pitié ses enfants à naître. La perceuse-visseuse sans fil, ça oui, j’en témoigne devant l’Histoire, ça a changé ma vie !
Parlant bilan, on pourrait aussi rappeler que c’est sous le même Mitterrand qu’on commença à parler des « nouveaux pauvres », toujours aussi pauvres trente ans après, d’ailleurs, mais moins nouveaux. On pourrait rappeler qu’il a été un parfait continuateur de Giscard sur bien des points, par exemple en contribuant à faire entrer la France dans l’européisme le plus libéral, abandonnant une grande part de la souveraineté nationale pour le plus grand profit des citoyens, comme chacun peut le constater aujourd’hui. On pourrait rappeler qu’il a ouvert un boulevard médiatique à la publicité partout où c’était possible, qu’il a filé une chaine de télévision française à Silvio Berlusconi et fait passer son ministre Bernard Tapie pour un modèle. Mais ce serait déplacé en ces temps de fièvre commémorative.

Que Mitterrand ait donc tenu à abolir la peine de mort ne peut pas compter pour une grande part dans le bilan de son action, sauf sur le point des symboles. Mais c’est pourtant de ça que se nourrissent aujourd’hui les souvenirs de la période, et l’essentiel de la fierté de notre impayable gauche moderne.
vendredi 30 avril 2010
Echec et stigmate.

Stigmatiser, c’est appliquer une marque qui distingue un sujet dans un ensemble. En France, il est maintenant très connu qu’il faut absolument tout faire pour ne jamais stigmatiser personne, surtout ceux dont les choix et le comportement général sont des stigmates volontaires. C’est le truc à la mode.
Quand une femme se promène le visage dissimulé à Ouarzazate, elle est dans la norme. Le stigmate, ce serait la mini jupe, et ça ne durerait pas longtemps. Quand la même femme se promène voilée à Clermont-Ferrand, elle est soit complètement bouchée, soit parfaitement consciente d’être en totale contradiction avec les mœurs locales, qui en valent bien d’autres. Elle se stigmatise elle-même. Elle s’applique une marque (son voile) pour montrer au cosmos qu’elle est une bonne soumise et, par la même occasion, elle indique le peu de cas qu’elle fait de celles qui ne le sont pas autant qu’elle. Il est donc juste de veiller à ne pas stigmatiser les femmes voilées : elles font ça très bien elles-mêmes. Mais il est tout aussi inutile de reprocher à la majorité (réputée opprimante et intrinsèquement débile) de stigmatiser une minorité (réputée digne et victime) qui ne se conçoit que différente, en opposition, singulière, étanche, et accoutrée de façon à ce que personne ne l’oublie.
Le débat sur le voile intégral (j’adore cette expression, que je rapproche d’une chose qui a presque disparu de nos plages : le nudisme dit « intégral ») est une nouvelle occasion de discutaillages en série sur le licite et l’indigne, le permis et la liberté, la tradition et le droit des femmes à renoncer à la vie, etc. Et comme pour tous les sujets, on peut s’échanger des arguments jusqu’à la fin des temps : la question n’est pas là. La question est de choisir parmi les arguments ceux qu’on privilégie, et ceux qui sont secondaires. Or, le problème du voile est avant tout celui de mouvements prosélytes, politiquement actifs, dont l’action a déjà pu se juger dans quelques pays étrangers, et qui utilisent le voile comme un emblème, un drapeau, une marque publicitaire dans le grand marché libre des populations à convaincre. Qu’on trouve encore des benêts pour se demander si ces filles sont « volontaires », ou pas, prouve bien que malgré l’explosion quantitative des moyens de s’informer, il est toujours aussi difficile de trouver une tête bien faite, et qui a su rester saine.
N’en déplaise aux féministes, le sort de quelques milliers de connasses est moins important, à titre individuel, que celui d’une idée qui a droit à sa fierté : l’art de vivre à la française. Et l’art de vivre à la française, au moins dans mon esprit, exclut radicalement le salafisme à barbouze, le tabligh à burqua et autres sornettes venus du ciel pour nous indiquer comment vivre ici et maintenant.
La meilleure illustration de cette simple opinion, c’est sur Causeur qu’on la trouve.
jeudi 7 janvier 2010
Minaret aux arrêts.

Je signale aux lecteurs de ce blog un article de l’excellent Abdelwahab Meddeb au sujet de « l’affaire des minarets »
Il reprend quelques éléments d’histoire propres à éclairer les raisons de la défiance diffuse contre les mosquées en Europe et, au-delà des bâtiments, de la réticence avec laquelle l’islam en général est perçu. Plutôt que d’accuser les européens dits « de souche » d’être la réincarnation de la bête immonde, il avance quelques faits qui, plaisants ou non, sont à l’origine de ce que nous sommes, de ce que nous pensons et de notre façon, certes imparfaite, de voir le monde. Meddeb est un des rares à envisager sereinement que dans un domaine aussi complexe, les « torts » ne sont pas uniquement d’un côté, et que les musulmans doivent s’interroger aussi sur ce qui, chez eux, dans leurs fondements civilisationnels, dans leur attitude, dans leurs comportements au niveau mondial autant que dans l’Histoire, peut générer méfiance, rejet ou hostilité. Il est bien sûr plus simple de désigner une partie de la population comme méchante, soumise au mal : raciste. Du reste, les imbéciles et les fumiers ne s’en privent pas. Comme cette partie de la population est aussi ce qu’on nomme simplettement « le peuple », il est ensuite assez commode d’envisager de se passer purement de lui et de ne le consulter qu’avec parcimonie, et tant qu’on n’a pas trouvé d’autres moyens de faire. On y travaille, d’ailleurs.
Au risque d’être le seul pays dans cette situation, il est désormais connu que la France n’a pas d’identité nationale. Des gens bien plus calés que moi le décrètent cent fois par jour, et signent même des pétitions pour que personne ne s’avise de l’oublier. Cependant, n’en déplaise aux modernistes, les peuples ne sont pas nés d’hier, et ils possèdent encore en propre ce qu’on pourrait appeler une personnalité. Comme toute personnalité, la rationalité et le sens de la mesure n’y ont qu’un rôle mineur, contrairement à l’Histoire et ses blessures, aux idées et fantasmes qu’elle a fait naître. C’est probablement la raison pour laquelle certains cherchent à réduire la place de l’enseignement de l’Histoire, après en avoir gommé toute référence jusque sur les billets de banque et les pièces de monnaie… Un peuple sans histoire, avatar libéral de la tabula rasa. Or, c’est peut-être à cette « personnalité » qu’ Abdelwahab Meddeb se rapporte pour essayer de comprendre, non de juger, les raisons de la coince. Etant musulman lui-même, et des plus cultivés, il est plutôt bien placé pour juger du travail qui reste à faire dans les populations musulmanes pour la grande réforme propre à rendre compatible cette religion-monde avec un monde qui a évolué et changé sans elle, parfois contre elle, en tous cas un monde dans lequel sa transcendance et sa Révélation n’ont pas plus de sens que n’importe quelle autre. Car s’il est évident que les nations accueillantes sont appelées à changer, et profondément, au contact des populations migrantes, il est également indiscutable que ces dernières ne peuvent espérer recréer sur tous les continents ce qui faisait l’identité séculaire de leurs si mignons villages d’origine. Après tout, si la foire au boudin de Saint-Hilaire-Cusson-La-Valmitte n’est pas totalement adaptée à la mondialisation qui vient, les fêtes à you-you ne le sont pas plus.
La première fois que je suis allé en Égypte, j’ai été intrigué par la promiscuité entre les églises et les mosquées. J’ai pris ça pour un exemple de tolérance, ou au moins d’un sens de la cohabitation dont nous aurions pu, nous autres Français, nous inspirer. J’avais oublié une chose importante : les chrétiens sont en Égypte depuis longtemps, depuis plus longtemps que les musulmans. C’est le rapport des forces et surtout le temps qui a permis aux différentes composantes de la société de vivre ensemble. Les égyptiens ont mis des siècles à composer une société (qui n’est certes pas un modèle) qui accepte de grandes entités plus ou moins rivales sur un mode assez pacifique. En Égypte, dit-on, entre 8 et 10% de la population est chrétienne. Seul un parfait imbécile pourrait faire une comparaison arithmétique entre ce chiffre-là et celui du nombre de musulmans en France, car ce serait justement ignorer ce qui fait la différence entre un principe, édicté dans un livre, et une réalité, née de l’Histoire. Autant il serait invraisemblable que l'Égypte musulmane, après vingt siècles de christianisme, ne compte pas d’églises ; autant il est assez cohérent que la France laïque ne soit pas encore, en moins de cent ans, couverte de mosquées.

Ce qui me plait le plus, peut-être, dans l’article de Meddeb, c’est qu’il instille une dimension esthétique à sa critique d’un phénomène que tout le monde traite sur le seul plan politique. Les minarets sont moches, voilà l’affaire. J’entends d’ici les grandes têtes responsables crier à la fadaise, hurler à la dictature du goût ! Qu’ils le fassent, rien n’y fera : les minarets resteront moches. Qui n’a pas souffert à la vue de ces petites églises néo néo néo gothiques qui pullulent sur le sol des Etats-Unis ? Qui ne souhaiterait un tremblement de terre localisé pour foutre à bas ces épouvantables églises en béton que les années 50 nous ont léguées ? C’est pareil pour ces mosquées nouvelles : elles sont laides et en ça, pas de doute, elles s’inscrivent dans une certaine modernité… Et sur la pratique de l’appel à la prière amplifié à coups de hauts parleurs, comment ne pas lui donner raison ? Pour les spécialistes auto proclamés des questions de société, soulever ici des problèmes d’ordre esthétique est une sorte d’enfantillage, le signe évident qu’on n’est pas sérieux. Je prétends, au contraire, que vouloir construire des minarets sur le modèle mal imité de la Koutoubia en miniature, revisitée par Castorama et par des architectes à lotissements, c’est une forme de sottise qui sera ressentie par les peuples autochtones comme une insulte, une forme de colonialisme. Quand une architecture s’implante telle quelle dans des pays de cultures et de climats différents, c’est qu’elle ne tient compte que d’elle-même et qu’elle se présente comme une entité étrangère que rien ne saurait changer. On s’en passera.
mercredi 29 juillet 2009
L'élite des connards

Culture citoyenne, responsable et à développement indéfini.
Je reviens sur Dieudonné. En fait, son bus théâtre est resté un jour de plus à Avignon et, le dimanche soir après le spectacle, j’ai pu aller le voir et l’entendre, une première pour moi. Autant le dire tout de suite : si quelqu’un prétend que ce mec est nul, ou qu’il n’est pas un acteur, c’est qu’il ne l’a jamais vu sur scène. C’est un putain de pro. Ceci dit, et au risque de me répéter, Dieudonné ne m’intéresse pas en tant qu’individu, mais seulement pour ce qu’il révèle du reste de la société. Et l’avoir vu donner son spectacle dans son bus m’en a appris sur nous. Je m’explique.
Avignon au mois de juillet, c’est le plus grand festival de théâtre du monde, paraît-il. C’est plus de mille spectacles par jour, ce sont des rues noires de monde, des touristes et des « festivaliers », ce sont des parades de compagnies théâtrales partout dans les rues et sur les places, une incitation à entrer dans ces théâtres bien plus efficace qu’aucune publicité, fût-elle sur papier glacé, fût-elle à base de famzapoil. Les rues sont donc envahies de badauds de plusieurs sortes, du touriste, du festivalier, de l’étranger non francophone et du local, allant et venant, bayant aux corneilles de façons fort différentes. En dehors du Japonais et du Nordique, venus là exclusivement pour prendre des photos d’ambiance et qui ne sauraient prétendre aux spectacles puisqu’ils ne parlent pas la langue du coin, j’attire l’attention sur le badaud local, notamment celui qui se promène en survêtement blanc, en tee-shirt Armani (avec chaîne dorée), celui qui s’est esquinté l’année durant dans des salles de gonflette et qui vient montrer ici le résultat de son labeur (bras et/ou avant-bras tatoués, détail obligatoire et, souvent, mollet, c’est très moche). Ce badaud, principalement d’origine maghrébine, circule en petits groupes. Selon les cas, il est hilare, joueur, concentré sur sa démarche (virile) ou en mode « charme », c'est-à-dire qu’il vient pour pécho de la gisquette, et de la gisquette, il y en a ! Elles sont moulées dans des robes invraisemblables, souvent transparentes, souvent composées de voiles superposés qui soulignent leurs hanches d’une façon formidable. La gisquette locale est coiffée, maquillée, toujours, et apprêtée avec l’extravagance de certaines automobiles italiennes. La gomina ou une autre substance brillante rend sa chevelure étincelante et lui donne perpétuellement l’air humide d’une gisquette anadyomène. Cette coquetterie renforce en elle la tendance bêcheuse, probablement obligatoire si elle ne veut pas être suspectée de racolage. Comme à peu près tout ce qui est vivant ici, et comme certains bâtiments épargnés par les services municipaux de nettoyage des tags, la gisquette est tatouée, qui sur l’épaule, qui sur la cheville, qui sur le bras, qui sur le cou, etc. Une fleur, une arabesque, une guirlande d’épines, un animal mythique, comme c’est joli… Pour l’observateur un peu attentif, il est évident qu’en plus des parades des compagnies théâtrales, Avignon en juillet offre donc le spectacle des parades des beurs et beurettes du coin, parades absolument concentrées sur l’axe gare – rue de la république – place de l’Horloge – place du Palais des papes. Or, et c’est là où je voulais arriver, on ne voit jamais un seul de ces beurs dans un théâtre. Dans ce festival fondé historiquement sur l’ambition de rendre le théâtre « populaire », des milliers de gens restent dans la rue et passent devant les théâtres pourtant accueillants comme devant des Mac Do fermés. Ce sont des gens du coin. Ils ont les moyens financiers d’aller voir quelques pièces mais ils passent là, au milieu d’un événement ostensible qui fait venir des foules du diable vauvert, et ils font tapisserie. Pire : il est rarissime que les artistes qui paradent leur donnent même un tract. Et pourtant, je témoigne qu’ils n’ont pas l’air particulièrement agressif, non, ils passent, ils circulent, ils font semblant de participer au truc, mais ils ne comptent pour rien. Comme si les acteurs de ce festival, une fois qu’ils ont parlé de l’intégration autour d’une bière, une fois qu’ils ont critiqué Sarkozy et ses méchants ministres, une fois qu’ils ont écouté de la musique de là-bas, qu’ils ont évoqué le thé à la menthe et les falafels et qu’ils ont daubé sur les lois régulant l’immigration en France retrouvent les réflexes typiquement bourgeois qui consistent à ne pas se mélanger. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y a des coupables et des victimes dans cette affaire, mais je ne peux m’empêcher de constater que la barrière culturelle et sociale est bien solide, qu’elle se confond d’ailleurs presque avec une barrière ethnique, que personne ne paraît en mesure d’y changer quoi que ce soit et surtout, que personne ne semble enclin à en parler. Tous ces artistes Citoyens, Engagés et Concernés (artistes CEC, modèle déposé français) grenouillent entre eux dans la plus parfaite indifférence. Ayant lancé le débat deux ou trois fois au milieu de mes collègues gauchisant, la chose la plus élevée qu’on m’ait dite est : « qu’est-ce que tu veux faire, les théâtres sont ouverts, ça ne les intéresse pas. » Et ils continuent de prétendre, poing levé, que la Culture, c’est essentiel.
Quel rapport avec Dieudonné ? Celui-ci : dans son bus théâtre ambulant, le soir que j’y étais, plus de la moitié des 45 places étaient prises par des zivas. Et on les a entendus, avant que le show ne commence, apostropher Dieudo absent en criant « remboursez ! » pour rire, en s’envoyant des vannes entre eux, en draguant les nanas présentes avec la finesse habituelle des mecs en groupe. Ça m’a rappelé l’ambiance des films italiens des grandes années, les séances de cinéma où les gens pouvaient encore fumer et où l’on critiquait le film à haute voix, comme si les acteurs pouvaient entendre… Il ne s’agissait pas d’Arabes très éduqués, étudiants ou docteurs en droit, mais bien de ces beaufs de nulle part qui composent une bonne partie de la classe popu jeune d’aujourd’hui. Qu’on le veuille ou non, qu’on en soit heureux ou triste, Dieudo leur parle et ils l’écoutent. Et les théâtreux, musiciens ou artistes dont je fais partie, non.
dimanche 21 juin 2009
Travail, famille, burqua.
Dans un monde soumis à la dictature quotidienne de la fesse rentable, publicitaire ou, pire, de la fesse adolescente (c'est-à-dire interdite), la burqua pourrait apparaître comme une solution raisonnable pour mettre les humains de sexe masculin (j’en suis) à l’abri des maux de tête. Pour avoir passé quelques mois de ma vie dans des pays arabes, je témoigne qu’on peut s’y promener des jours entiers sans jamais ressentir cet énervement sexuel dans le vide qui fait l’ordinaire d’une vie d’homme ici, et sa tragédie. Pas de gonzesse en vue, pas de nombril, pas de mollet galbé, pas de seins bondissants, pas de cuisse dénudée, le calme règne… Evidemment, à moins d’aimer les moustaches, les barbes et les sourcils broussailleux, on s’y fait énormément chier. C’est d’ailleurs un peu pour ça que les gonzes rêvent de venir en Europe : ici, même si tu n’as pas de boulot, tu peux quand même avoir une nana. Passons.
En réalité, la burqua est d’une épouvantable laideur. C’est sa fonction : transformer l’irrésistible beau en laid repoussant. On peut dire qu’en matière d’efficacité, les Afghans, chapeau ! On devrait les consulter pour fabriquer des Airbus. Il arrive parfois qu’un tchador enjolive une femme (les yeux des Arabes, c’est quand même quequ’chose), on peut aussi adorer le fichu qui couvre les cheveux et souligne l’ovale des visages, mais la burqua, non vraiment, c’est sans appel. Dans l’ordre de l’affreux, c’est l’équivalent féminin du pantacourt pour hommes ! Deux trucs à interdire, assurément. (on dit que Stanley Kubrick avait songé à introduire une burqua dans son Shining pour le rendre encore plus effrayant, mais qu’il n’a pas réussi à l’intégrer au scénario. Tant mieux).
Les grandes gueules défendant la liberté (comme moi) sont bien dans la merde : la liberté intègre-t-elle la burqua ? Faut-il interdire le port du sac à patate ? Au nom de quoi ? Autant le dire tout de suite, j’ai la solution à ce problème, mais je ne la donne pas tout de suite : ne jubilez pas, obscurantistes ! D’abord, il est évident que la liberté ne peut pas être évoquée hors de tout contexte. Comme toutes les choses délicates mais surpuissantes, la liberté réclame un apprentissage, un sens de la nuance, un certain doigté, une maîtrise qui ne va pas de soi. On ne peut pas tout faire au prétexte qu’on a simplement envie de le faire. C’est même, pour moi, l’exact inverse de la liberté, qui est avant tout maîtrise de soi, de ses passions, de ses peurs, de ce qui joue en nous à notre insu. La liberté n’est pas de faire ce qu’on veut, mais de vouloir ce qu’on fait © (c’est beau, c’est vrai, c’est de moi). Qui prétendrait qu’au nom de la liberté, on doive autoriser les gens à se promener nus sur les grands boulevards ? L’état d’esprit général est tel, les traditions et les mœurs sont telles que la nudité, fort normale en Papouasie, est rejetée en France dans l’espace public. Un Papou débaroulant sur les Champs aurait-il une quelconque légitimité à s’y montrer nu ? Non, car l’exercice de sa liberté (et de ses traditions) serait trop offensante pour la liberté et les traditions de nous autres, et que ça créerait des problèmes immédiatement. Or, la finalité de la liberté, c’est l’harmonie entre les gens, non la guerre de tous contre tous. En passant, c’est exactement le même principe qui me fait dire qu’une touriste en short moulant et débardeur ultracourt n’a rien à foutre en Egypte, et que son expulsion du pays devrait être automatisée. On ne peut donc pas se contenter d’invoquer la liberté individuelle quand on traite la façon de se comporter en public : c’est nécessaire, mais non suffisant.
Les contempteurs de burqua évoquent le droit des femmes, ou leur image, ou leur dignité, enfin ils se servent d’un truc astucieux pour que toute critique qui leur serait adressée soit a priori illégitime : qui, en effet, pourrait se dire contre le droit des femmes, qui aurait cette audace au pays de Martine Aubry, de MAM et de la mère Denis ? Evidemment, on leur objectera que les femmes, en matière de droit, pourraient aussi avoir celui de s’habiller en burqua, mais aussitôt, la massue de la dignité féminine s’abat sur le contradicteur, bien fait. Et que l’on soit ami de ces féministes ou qu’on soit leur adversaire, on doit bien reconnaître que la burqua est, même en Afghanistan, un élément d’oppression. Liberté ou pas, dignité ou pas, la burqua ne répond à aucun des critères qui, chez nous, définissent la tradition, le droit, la liberté, les mœurs. Chez nous, on ne se promène pas sous une capuche géante, pas plus qu’avec une plume dans le cul (le souvenir de la dernière gay pride me fait regretter d’avoir écrit cette dernière phrase, et en invalide une partie ; les militants gays donnent donc un argument de poids aux amateurs de burqua, bravo les filles). Bien qu’ils soient souvent chiants comme les mouches, les manieurs de dignité féminine ont quand même touché juste en disant que la burqua s’oppose à l’émancipation des femmes telle que nous l’entendons, ici, au pays de la minijupe et du french cancan. Là où je ne les suivrai pas, c’est quand ils prétendent que la burqua devrait être éradiquée d’Afghanistan : que peut nous foutre, ici, que les afghanes se voilent intégral ou que les chinoises aient les yeux bridés ? Comprends pas…
Si Philippe Muray était encore vivant, il trouverait sûrement à la burqua la vertu d’incarner la lutte contre la sacro-sainte Transparence, cette religion moderne qui stipule que tout doit être su, connu, pesé et contrôlé et qu’un père qui donne une fessée à son garnement de fils doit être dénoncé à la police autant qu’à la vindicte populaire. Je vois d’ici les amoureux de paradoxe se jeter sur l’occasion en utilisant la burqua comme un drapeau, l’étendard de la lutte anti moderne, le signe de ralliement des ennemis de la société de surveillance qui progresse partout. Pour certains, en effet, la haine des défauts de l’occident se traduit par la promotion de ses ennemis, ou la constatation que notre liberté n’est ni parfaite ni totale les fait souhaiter que triomphent des régimes radicalement oppresseurs, pour nous apprendre ! C’est la classique haine de la « décadence » qui pousse l’imbécile à rêver des barbares, pour qu’on en finisse une bonne fois. On peut d’ailleurs prévoir que, par haine du féminisme militant ou par anti-néocolonialisme primaire, un type comme Nabe va s’arranger pour qu’on sache tout le bien qu’il pense de la burqua, et il ne sera pas le seul. Au temps de la polémique sur le voile à l’école, on a déjà tenté de mettre en parallèle le string et le voile (Soral, par exemple), arguant que celui-ci ne rendait pas la fillette plus indigne que celui-là. Même en considérant que le voile renouvelle la tradition française de la dignité, il n’en reste pas moins un élément exogène qui, en cas de succès, tendrait à supprimer du paysage tout ce qui ne lui ressemble pas, un peu comme ces écureuils d’Amérique introduits en Angleterre artificiellement, et qui font disparaître les traditionnels écureuils roux définitivement, parce que c’est comme ça. Si nous n’avions que l’alternative entre le string-ras-du-fion et l’isoloir portatif, ça se saurait : l’éclaboussante majorité des femmes, en France, ne portent ni l’un, ni l’autre.
Comme on l’a vu au temps de la polémique sur le voile scolaire (je l’appelle comme ça), certains prétendent qu’on peut être à la fois hyper républicain, patriote de chez Patriote & Fils (maison fondée en 496) ET porter un voile maousse, voire une burqua en zinc. Mon corps est caché, mais mon esprit appartient à Marianne ! Evidemment, même parmi les nombreux faux jetons que la France abrite, personne n’y croit. Une nana pour qui se promener dans la rue comme tout le monde, sans masque, est inconcevable, ne viendra pas prétendre qu’elle adhère aux lois et à l’esprit d’une république à la française. Si nous vivions encore dans une époque saine, on se foutrait tout bonnement de sa gueule, on en ferait une bonne galéjade à raconter entre potes, on ne ferait pas semblant de croire que ça peut être éventuellement vrai si ça se trouve peut-être faut voir on sait pas. Imaginons un instant que la burqua se banalise un peu plus, et imaginons que ses adeptes soient vraiment de bonnes citoyennes républicaines attachées aux valeurs blablabla : certaines iraient jusqu’à se présenter aux élections et, pourquoi pas, seraient élues. On arriverait donc à voter pour une dame dont on ne connaît ni le visage, ni les regards, ni les formes, ni les gestes !... Hé ! Ho ! On est en France ! On se réveille ! On arrête de déconner !

Pour conclure, et pour tenir ma promesse, je propose donc qu’on se réconcilie tous autour de la solution, une bonne vieille loi républicaine, celle qui précise qu’en dehors des fêtes costumées comme Mardi Gras, il n’est pas permis de dissimuler son visage sous un masque. C’est bête comme chou ! En France, en temps ordinaire, on n’a pas le droit de se masquer, point final. La loi est ainsi, elle existe, on n’a qu’à l’appliquer. Le hasard fait qu’en ce moment retentissent les échos moisis d’un projet estrosien d’interdiction du port de la cagoule pendant les manifs, mais ce n’est pas le sujet. Sans parler des manifs ni des bagarres contre les bourriques, il n’est de toutes façons pas permis de se balader avec un masque. J’aimerais bien qu’on m’explique pourquoi les femmes décidées à se voiler entièrement la truffe seraient les seules à ne pas tenir compte de cette loi, et surtout au nom de quoi. J’entends immédiatement les grenouilles de minaret alléguer un droit spécial pour cause de religion : ben merde ! Tout le monde sait bien que la burqua n’a qu’un rapport indirect à la religion, et qu’il s’agit d’une tradition locale du Burquanistan dont on a parfaitement le droit de se foutre en France. Et quand bien même il s’agirait d’une stricte recommandation religieuse, la France laïque n’a pas à déroger à ses règles pour qu’une bande de masos puissent l’appliquer. Sans compter qu’il s’agit d’un engrenage sans fin. Le Québec a cru bon d’autoriser le kirpan (un putain de poignard !) dans les écoles, pour cause de respect d’une prescription religieuse, je ne vois pas ce qui pourrait faire obstacle là-bas à toutes les fantaisies possibles (car, ne l’oublions pas, les religions ne sont, ontologiquement, que ça). La Terre est vaste, messieurs dames, allez burquer ailleurs si vous ne pouvez pas vous en passer, il ne manque pas de pays assez cons pour être dans le renoncement, l’égarement, le suicide culturel, la complicité d’abrutissement, et pour appeler ça tolérance.
Post scriptum : je précise que j’ai écrit burqua avec la forme Q-U-A (et non burqa) parce que le Q-U est une forme habituelle de la langue française. Comme burqua est appelé à devenir notre quotidien (non majoritaire, n’exagérons pas le pessimisme), je le considère donc dès à présent comme un mot français, au même titre que nikomouque. Je t’invite, lecteur grammairien, à en faire de même.
Inscription à :
Articles (Atom)



















